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Les textes récents

Le savoir et l'idée ( Jean Luc)
La raison est-elle ennuyeuse ?
Qu'est-ce qu'un progrès ?
Pourquoi l'essentiel est-il masqué par l'insignifiant ?
L'art est-il le mitoir de la vie ?
Etre soi-même
La technologie change-t-elle l'homme ?
La sagesse peut-elle être un idéal ?
De quoi rions nous aujourd'hui ?
L'identité
L'apparence s'oppose-t-elle à la réalité ? 
L'ennui et la morosité
L'egoisme peut-il être une vertu ?
Qu'est-ce que la concupiscence ?
La croyance est-elle toujours source d'erreur ?
La dictature du bonheur
La fin de la géographie
La Musique est-elle une philosophie ?
Peut-on définir le bien et le mal?

Le désir est-il l'expression d'un besoin ?

 Le savoir et l'idée.

Kant, dans la « Critique de la raison pure », établit, entre autres, que ce qui relève de la connaissance est dédoublé entre la raison et la sensibilité - sensibilité comprise ici comme ce qui nous ramène à nos 5 sens (vue, ouïe, toucher, goût, odeur). La raison, dont chacun peut et devrait faire usage, est par ce fait facteur d'universalité et par là-même d'unité et trouve là sa légitimité tandis que la connaissance sensible nous fait découvrir l'objet extérieur à travers le prisme de notre esprit, au travers de phénomènes dont la particularité est qu'ils ne nous laissent pas indifférents. Elle est donc, contrairement à la raison, éminemment personnelle.
Par la raison, par l'entendement, l'esprit peut reconstruire de façon abstraite les lois de la nature, ou même construire de toutes pièces des abstractions pures, alors que par la sensibilité, qui est avant tout réceptivité, nous gérons nos « affects », nos préoccupations ; mais de manière plus désordonnée et plus immédiate puisque, écrit Kant, « l'existence ne se laisse pas construire ».
Cette très succincte simplification permet dès à présent d'établir la contradiction suivante :
1- Soit, la connaissance par l'intellection, la compréhension, doit être privilégiée et considérée comme le seul facteur de vérité possible; le moi, le je, s'effacent devant la réalité objective qu'il appartient de connaître et de retraduire dans un langage cohérent, compréhensible. Une simple idée ou une suite d'idées que l'on peut formuler sur un sujet précis ne reflète alors qu'un a-priori et ne saurait être source de connaissance. Le moi en tant que tel n'est rien, n'étant qu'un réceptacle destiné à recevoir et à contenir un savoir.
2- Soit, le moi est la seule réalité accessible. Le monde apparaît tel un théâtre d'ombres, une suite de phénomènes, au sein duquel l'esprit se forme ses représentations qui naturellement diffèrent d'un individu à l'autre, mais qui forment la seule réalité pour soi car la seule à même de pouvoir faire sens. Le moi est tout, car l'idée que j'ai du monde prime.

Comme chacun sait, la pensée philosophique occidentale est née dans la Grèce antique. Les interrogations de ces pionniers portaient simplement de savoir ce qu'était le monde physique, de quoi il s'agissait. Ils étaient à la recherche d'une explication fondée sur le réel, car d'une culture alors essentiellement fondée sur le mythe et sur l'interprétation, ils étaient allés vers une culture basée sur le questionnement et le savoir.
L'innovation apportée par Socrate a été de se servir de cette démarche pour interroger ce que furent les vertus- les valeurs, dirait-on de nos jours- dont se prévalaient ceux qui exerçaient le pouvoir. Les édiles affirmaient incarner la vérité, la justice, le bien, le courage, en somme l'équivalent actuel du sens du service public, mais qu'est-ce que tout cela, leur demanda-t-il lorsqu'il les rencontra? A son grand désappointement, Socrate n'obtiendra de ses interlocuteurs que des réponses vagues et contradictoires. Serait-ce à dire que ce qui relève de la vie de l'esprit, des principes de bonne gouvernance et d'organisation de la Cité, ne peut faire l'objet d'aucune connaissance, d'aucun savoir qui pourrait être un facteur d'unité, ou du moins un créateur de lien social, car répondant à un critère objectif compréhensible par le plus grand nombre, qu'il faut en conséquence s'en tenir à des idées générales qui pourraient créer tout au plus une vague approbation, un consensus mou, lesquelles idées générales sont en réalité très particulières car dépendant de la personne qui les énonce, de ses opinions, des justifications établies à partir de ces opinions ? Désabusé mais lucide, Socrate conclura : « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien ».
Le disciple et héritier spirituel de Socrate, Platon, refusera de se satisfaire de ce non-savoir. La valeur morale, puisqu'elle apparaît à notre esprit tout comme apparaissent les objets physiques, a nécessairement une valeur en soi, une valeur par soi, une réalité qui doit pouvoir être identifiée, qui doit pouvoir être ramenée au statut d'un objet de connaissance et non rester à l'état de question au bout de laquelle il n'y aurait pas de réponse possible. Il sera donc dit qu'à chaque concept correspond une Idée pure, ce qui veut dire que chaque concept peut être élevé au rang d'une perfection.laquelle perfection, si l'Homme en a l'intuition, ne peut cependant être connue que des dieux.
Mais à quoi tout cela peut-il servir, remarquera par la suite Aristote, si cela reste en-dehors du phénomène, donc de l'expérience, donc de l'interprétation et donc aussi de la connaissance ? Les questions posées par Socrate trouve certes une réponse, mais celle-ci ne semble être qu'une justification de la question.ce qui n'éteint en rien la question. Poser une idéalité et en faire par decret de l'esprit une réalité semble en effet vain et d'aucune utilité pour guider sa conduite.
Il y a pourtant une pertinence dans la démarche. Car sans vertu - pris au sens antique du terme- aucune vie en société n'est possible et perdurerait l'état de nature. La vertu, ressentie comme nécessité, et cela par-delà même le passage des générations, répond à l'idée que par delà les tourbillons de l'existence, il doit y avoir quelque chose de stable, de permanent, d'intemporel, d'immuable. De cela, peut-on pour autant en faire l'objet d'un savoir ? Peut-on objectiver ce qui n'est tout de même que de l'ordre du ressenti, du perçu, de la représentation ? Un savoir se partage, se divulgue, parce qu'il peut être commun à tous car compréhensible, il ne fait pas appel à la conscience individuelle; une idée s'argumente, peut éventuellement se communiquer en faisant appel à la conviction ou au moins à la suggestion mais jamais à la démonstration. Si tout le monde a des idées, et cherche ce faisant à assurer un socle certain à son existence, ces idées ne permettront jamais de connaître quoi que ce soit ; même si elles débouchent sur le champ illimité de la pensée la plus abstraite, la plus spéculative et même la plus rationnelle, elles ne seront jamais plus qu'un reflet de la subjectivité de chacun. Car l'idée naît d'un questionnement, d'une interrogation subjectivement enracinée, enfouie dans le moi le plus profond, le plus incommunicable, qui ne peut donc être objectivé. L'illusion est de croire que par une question posée qui reflète un doute, une interrogation, on peut y répondre par une simple affirmation, cette affirmation valant démonstration aux yeux de celui qui l'énonce, alors qu'elle n'est qu'un simple jugement de valeur. Mais nos représentations ont été façonnées et par le platonisme et par l'esprit scientifique et par le positivisme, qui nous conduisent à considérer que si une question se pose, c'est qu'il y a logiquement, de toute nécessité et de toute évidence une réponse. Réponse par elle-même cohérente, car en parfaite adéquation avec la question posée et de ce fait l'éteignant. Mais ceci est une vue de l'esprit ; car au doute peut très bien répondre le doute. Du subjectif, de ses manières de voir, rien d'objectif ne peut naître, donc ne peut être l'objet d'aucun savoir; et donc rien ne peut en découler qui soit universalisable si ce n'est sous la forme de dogmatismes stériles et stupides. Pire encore, situer l'objectivité et donc la raison dans un absolu qui ne serait réservé qu'à ceux qui ont su s'extraire de la Caverne platonicienne, caverne au sein de laquelle règne le monde des sens et ses tromperies, est une illusion. Car dans ce qui est, tout est en relation avec tout, affirmer un absolu qui ne serait en relation avec rien puisque ne dépendant en rien de quoi que ce soit, est une pensée flasque, une simple paresse de l'esprit, qui n'a pu trouver son aboutissement que dans les dogmatismes, les utopies ou les intégrismes.
S'il est un domaine de la vie de l'esprit qui soit entièrement dans le monde des idées, c'est bien celui de la philosophie. Or le fondement de l'idée, ne pouvant être la raison, ne devrait-il pas en conséquence être le doute ? C'est bien en doutant de la véracité des mythes que, sur les rivages grecs, la philosophie est née. C'est bien en doutant de tous que Socrate a pu établir que ceux qui exerçaient le pouvoir le faisaient sur des bases incertaines et par là inutiles. Savoir est utile, connaître simplifie la vie, mais nous ne sommes entièrement tournés vers le monde extérieur. Le moi a une réalité, c'est par le moi que nous ressentons, que nous éprouvons des sentiments, des désirs et des passions. Ce moi si réel, mais au fondement si flou, ne peut exercer sa lucidité qu'au travers du doute. Sans l'exercice salutaire du doute, le ressenti vire au ressentiment, le désir qui épanouit à l'envie qui ronge, la passion au fanatisme ou à l'obsession. Bien avant Descartes, St-Augustin avait bien décrit l'homme qui doute : « S'il doute, il vit ; s'il doute de l'origine de son doute, il se souvient ; s'il doute, il comprend qu'il doute ; s'il doute, il veut être certain; s'il doute, il pense; s'il doute, il sait qu'il ne sait pas ; s'il doute, il juge qu'il ne doit pas croire au hasard. Quelle que soit donc la matière de son doute, voilà des choses dont il ne doit pas douter ; car sans elles, il ne pourrait douter de rien ».
Pourtant toute la philosophie médiévale et après elle, celle des lumières ont ignoré le doute et par là l'assurance de connaître une vie plus authentique, plus en harmonie avec ses désirs, reprenant la démarche platonicienne de l'affirmation d'une vérité en dehors ou delà du monde sensible, du monde des phénomènes. Autrement dit l'affirmation de la possibilité de savoir ce qu'est le vrai, de le définir avec une précision toute mathématique, définition naturellement supposée être plus réelle que l'idée que l'on peut s'en faire. Autrement dit, a été énoncée l'obligation de retrait du sujet devant l'objet, la subjectivité devant faire place nette devant l'objectivité, supposée plus vraie. Et lorsque l'objectivité n'est pas possible faute d'objet à étudier, on en créera de toute pièce. Ainsi avant Platon, les philosophes s'étaient extasiés devant la notion de l'Etre, l'Etre en tant qu'être : une perfection hors du champ de la pensée et donc indicible car échappant aux turpitudes liées à l'incarnation puisque non sujet à la causalité, au déterminisme et à la temporalité. Cet Etre, objectivation toute théorique d'un ressenti tout subjectif, aura fait l'objet de savoirs spécifiques, l'ontologie et la métaphysique qui auront donné naissance à une foule d'ouvrages, d'opuscules, de brochures voire de grimoires obscurs. Il faudra attendre Nietzsche et sa thèse du renversement des idoles pour que soit affirmée la suprématie de la valeur pour soi sur une supposée vérité suprême s'imposant à tous quoiqu'indicible.
Car s'il doit y avoir une vérité en philosophie, c'est de considérer comme fondé le présupposé qu'il ne doit y avoir aucun présupposé. Et qu'en conséquence, une question peut rester sans réponse et ouvrir le champ à d'autres questionnements, le champ de l'idée à la recherche d'elle-même. La solution d'un problème objectif suppose une démonstration faisant appel à des connaissances pour établir un résultat incontestable; la résolution d'une question personnelle ne suppose pas sa dissolution dans une réponse immédiate, partiale car partielle, le moi ne pouvant se laisser enfermer dans une série causale, ou son absolution dans une mystique de pacotille comme il en existe tant de nos jours, les fameuses et nombreuses écoles de découverte de soi et qui n'est en fin de compte qu'une singerie du positivisme. Certes, nous avons de bonnes raisons de vouloir savoir ce qu'est la vertu, surtout que depuis l'époque de Socrate, une multitude d'individus bien peu vertueux ont laissé leur trace dans l'Histoire, mais ce qui relève de la compréhension de soi par soi, de l'idée que l'on a du monde, la Weltanschauung, de l'idée que l'on se fait de l'image de soi dans le monde, cela est hors du champ de la raison, de la connaissance empirique comme de la connaissance déductive.
Jean Luc

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 La raison est-elle ennuyeuse ?

 Problématique:

Exposée partiellement mais assez justement par l'introduction. la raison a une fonction normative (sois donc raisonnable...) et limitative très peu aimable, elle vient à l'encontre de nos envies, de nos désirs et coupe les ailes de l'imagination. Si Bernard Palissy avait été raisonnable, il n'aurait pas créé la porcelaine. Certes les alchimistes à la recherche de la pierre philosophale sont des rêveurs mais aussi des ancêtres des chimistes. A la différence de la petite fille, j'aime "bonbons" et raison, ce qui peut être inconfortable.

I Définitions

Les bonbons:

les jouissances immédiates, mais aussi la fantaisie, l'imagination, la créativité, la spontanéité, l'inventivité, la vie.

La raison:un bref survol

Etymologie;

logos en grec, mais ratio en latin, ce qui évoque la comptabilité, la productivité, voire le rationnement
L'exercice de la raison fait appel au raisonnement et à l'expérience. Cela renvoie au débat sur l'inné et l'acquis d'une part et à l'opposition rationalisme/empirisme d'autre part; ces oppositions ne sont pas irréductibles. Rationalisme et empirisme peuvent aussi être complémentaires.

Le raisonnement est l'application de règles à l'expérience/l'intuition (raisonnement rationaliste, expérimental, logique)
Raison et science: ne peuvent être totalement identifiées, la méthode scientifique en tant qu'application de la raison à son objet est un mythe. Il n'existe pas à ce jour de critère reconnu pour différencier science et non science, même le critère de la falsification de Popper a des limites, la science, comme l'écrit Dominique Pestre, "n'est en rien un objet circonscrit et stable dans le temps qu'il s'agirait de simplement décrire ». En fait historiens et sociologues relativisent la science qui ne se définit ni par son objet ni par sa méthode mais semble-t-il désormais empiriquement comme une pratique, la domination d'une science normative semble avoir vécu, nous voici à l'époque des sciences.

La raison normative: le philosophe ordonne le monde selon Aristote, il est donc le créateur d'un ordre symbolique, qui peut se traduire par un ordre social. La raison devient le fondement d'un ordre moral, elle distingue le bon du mauvais.

Elle est aussi ce qui indique la bonne façon de vivre, elle mène à la sagesse.

Religions et raison: distinguons entre les fondamentalistes et les "raisonnables", l'église catholique après avoir brûlé Giordano Bruno, penche désormais vers la raison (discours de Ratisbonne). Mais une relève du côté de l'irrationnel semble nécessaire aux sociétés et se produit du côté des charismatiques.

L'irrationnel semble remplir une ou des fonctions (que je ne sais définir), et quand les grands édifices religieux et sociaux se dissolvent d'autres se substituent (exemples à votre bon vouloir).

2 En quoi raison et bonbons ne s'opposent pas toujours

La compréhension est un bonheur: c'est l'exercice d'une faculté, je sais faire, je sais comprendre. Nous sommes heureux chaque fois que nous acquerrons une capacité nouvelle. L'enfant jubile de savoir marcher, courir, parler, lire, comprendre et l'enfance peut durer longtemps si on n'en perd pas le goût.

Je suis heureuse quand je sais raisonner toute seule par moi même, je ne dépend plus du discours d'autrui.

De plus je sors de la confusion, je suis repérée, tout devient clair, la quiétude s'installe dans mon esprit, l'inquiétude naîtra plus tard des nouvelles incertitudes qui suivront.

L'exercice de l'esprit critique est un bonheur: j'ai compris le tour du prestidigitateur, j'ai montré ma maîtrise sur l'illusion. Je ne suis pas dupe des media etc. Nous adorons d'ailleurs les media qui dévoilent, démasquent etc.

Seule la raison me permet de formuler clairement ce que je ressens confusément à partir de mes perceptions. De débusquer la contradiction entre les signes émis pour m'endoctriner, me conditionner. Seule la méthode critique me dégage du brouillard d'informations, des interprétations préconçues.

Mais....

"Pécuchet réfléchit, se croisa les bras. «

Mais nous allons tomber dans l'abîme effrayant du scepticisme. »

Il n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles.

Merci du compliment ! » répliqua Pécuchet. « Cependant il y a des faits indiscutables. On peut atteindre la vérité dans une certaine limite. »

Mais finalement l'esprit critique nous place en équilibre instable, sans base solide.

Le conformisme nous repose, vivement le retour au sens commun. J'ai oublié de le dire mais l'esprit rationnel et surtout critique expose aussi à une certaine solitude dont le sens commun, mieux le bon sens préserve.

Le sens critique nous libère:

du bon sens dont les fausses évidences tuent, du conformisme, des contraintes sociales, il ne s'oppose pas forcément à l'imagination, nous faisant entrevoir d'autre formes encore inconcevables peut-être.

Il nous ouvre de nouveaux horizons: nouveauté, changement, que d'excitation, des nouvelles contrées à explorer, de nouvelles amitiés plus rares, de nouveaux réseaux plus cachés.

Du rationalisme de la Renaissance sont nés à la fois l'individu et les sciences. Si l'alternative est la soumission à l'autorité, non merci. La raison libère, elle est un outil de développement personnel.

Libération, développement, excitation, exaltation, risque, individualisme, ennuyeux tout cela?

Pour moi raison rime avec passion.

3 Oui mais le prix à payer pour la raison

L'injonction morale et la frustration:

la sagesse est souvent synonyme de résignation, est raisonnable tout ce qui permet un fonctionnement social sans heurts

"Remarquez bien que la plupart des choses qui nous font plaisir sont déraisonnables." [Montesquieu] Extrait de Mes pensées

Existe-t-il plaisir plus grand ou plus vif que l'amour physique ? Non, pas plus qu'il n'existe plaisir plus déraisonnable. [Platon]

Il n'y a de vrai au monde que de déraisonner d'amour. [Alfred de Musset] Extrait de Il ne faut jurer de rien

Donc ce qui est le plus conforme à notre nature, car sauf à être des stoïciens accomplis, nous aimons le plaisir, est déraisonnable. Sans doute, mais je maintiens que notre part déraisonnable est aussi la plus productive quand elle s'allie à la raison.

Cela veut dire qu'il va falloir faire des priorités pour parvenir à nos fins et assumer une part raisonnable de frustration dans le but d'atteindre nos buts hautement personnels et déraisonnables.

Et j'ai plaisir à citer ici George Bernard Shaw pour finir:

L'homme raisonnable s'adapte au monde ; l'homme déraisonnable s'obstine à essayer d'adapter le monde à lui-même.

Tout progrès dépend donc de l'homme déraisonnable. Extrait de Maximes pour révolutionnaires

Je dois m'arrêter, à vous d'approfondir.

Anne-Marie Victor

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  Qu'est-ce qu'un progrès ?

Selon les astro-physiciens, l'univers serait né il y a 14 milliards d'années dans une déflagration nommée " big-bang ". Apparurent suite à cela, les particules élémentaires, les noyaux atomiques, l'hydrogène et l'hélium qui formèrent les étoiles. Parmi les quelques 100 milliards de galaxies qui se formèrent alors, de l'une d'entre elle nommée " Voie lactée ", une nuage interstellaire s'effondra sous l'effet de sa gravité et donna naissance, il y a 4,55 milliards d'années au soleil et aux planètes qui l'entourent. Sur l'une d'entre elle, la Terre, la vie s'éveilla il y a 3,8 milliards d'années, il y 3,5 millions d'années apparut le 1er hominidé qui fabriqua le 1er outil vraissemblablement il y a 2,5 millions d'années, il fut capable de pensée reflexive il y a quelque 200 000 ans et il donna naissance aux premières civilisations, il y a quelques milliers d'années.

Cette évolution, de l'extrêmement simple jusqu'à la complexité du cerveau de l'homo sapiens peut être considérée comme l'archétype de ce qu'est un progrès. Plus qu'une simple évolution ou une simple progression, un progrès est ce qui aboutit à un résultat, à un état actuel irréversiblement différent de l'état initial, et qui détermine un aboutissement, un achèvement, voire une finalité, il est en cela donc un état nécessairement préférable à tous les états antérieurs.

Qu'en est-il alors de l'activité humaine ? Celle-ci, bien que sujette à des changements permanents, est-elle toujours orientée vers un progrès, ou est-elle l'illustration de l'idée même de progrès ?

Si l'on s'en réfère à ce texte fondateur qu'est la Bible, on constate que le 1er homme vivait dans la félicité à l'image de son créateur, mais préferrant accorder crédit à ce que Shakespeare nomma la " perfidie du Serpent maléfique ", il fut de ce fait obligé d'entrer dans une histoire, son histoire, de créer son destin par son action. Par la suite, le christianisme assigna à l'homme la mission de reconquérir la félicité initiale par une vie vertueuse, l'existence étant un cheminement vers un état de purification permettant le rachat dans l'au-delà. La finalité est alors transcendante, en ce sens qu'elle se situe au-delà de la vie de chacun, et en fin de compte le progrès éventuel par rapport à la condition terrestre,- l'assurance de la félicité céleste- ne conduit à aucune amélioration des conditions de vie car il se situe par delà la finitude de l'existence humaine

L'idée de progrès, dans son acception actuelle, cad associée à un saut dans le qualitatif, mais dans un temps prévisible et en tous cas dans celui de la vie humaine, est apparue à la Renaissance. Il a, en ce sens, été employé pour la 1ere fois par le philosophe anglais, F. Bacon au 16e siecle. Le but de la vie n'est alors plus de conquérir l'au-delà, mais de connaître la nature- l'environnement, dirait-on aujourd'hui- afin d'en pouvoir par son exploitation améliorer son existence. Galilée établira que la nature étant écrite dans un langage mathématique, ses secrets peuvent être découverts et utilisés. Les penseurs de ce temps font toute confiance au savoir, à la raison et donc à la capacité de raisonnement permettant d'instrumentaliser la nature tout en se sachant néanmoins dépendants d'elle. " Savoir, c'est pouvoir ", " on ne soumet la nature qu'en lui obéïssant ". Bacon.

La raison sera de même considérée comme nécessaire pour éclairer la conduite et l'action des hommes, là aussi dans un but d'améliorer les conditions d'existence. L'émergence du capitalisme sera vu comme une gestion rationnelle de l'activité humaine car l'appropriation des biens d'autrui ne se fera plus par la guerre mais par l'échange marchand qui creera une 1ere version du " gagnant-gagnant ". Dès la fin du 16. siecle apparaîtra en Europe une bourgeoisie qui considérera l'enrichissement constant grâce au négoce comme étant la principale finalité de l'existence. L'économiste anglais A. Smith, parlera de la main invisible qui dans un marché libre enrichit d'abord les plus entreprenants avant de dispenser ses bienfaits sur la société toute entière. Montesquieu parlera du " doux commerce qui finira par éliminer les causes irrationnelles des conflits ". Citons encore Condorcet "  la masse totale du genre humain marche à une perfection plus grande ". N'oublions pas Kant et son projet de paix perpétuelle rendue possible par le triomphe de la raison. Les penseurs de cette époque partageaient la croyance qu'un progrès matériel lié au progrès de la raison engendrait nécessairement un progrès moral. L'histoire de l'humanité est alors de plus en plus perçue comme unitaire dont la finalité ne réside plus dans le providentialisme chrétien, mais tout simplement dans le réalisme : l'acception des choses telles qu'elles sont, la recherche de leur compréhension, leur exploitation économique ; le tout devant aboutir à une transformation des sociétés en un vaste marché.

Pour J.J. Rousseau, l'homme se distingue de l'animal par sa perfectibilité. Et s'il en est capable, c'est qu'il peut progresser, ou à défaut on peut le faire progresser, vers un état meilleur. Idée dangereuse qui aboutira à la radicalisation de l'idée de progrès par la Révolution, laquelle débouchera sur la Terreur et un nouvel absolutisme : celui de Napoléon. Certes, la reconnaissance des droits de l'homme et du citoyen issue de la Révolution est un indéniable progrès moral, mais notons que la même évolution s'est faite en Angleterre sans violence.

Au 19. siecle, le scientisme et le positivisme qui le caractérisent sont à nouveau vécus comme autant de progrès, d'avancées vers un monde meilleur. Confiance aveugle dans la science, le machinisme et l'industrialisation. V.Hugo : " L'eclosion future, l'eclosion prochaine du bien-être universel est un phénomène divinement fatal ". Ce qui relève de la tradition, du provincialisme, bref tout ce qui considéré comme une permanence de l'état de nature est déprécié car considéré comme un facteur de sclérose. Il était ainsi bien vu d'être pâle au cour de l'été, les instituteurs de la 3. République avaient pour mission d'éradiquer les particularismes locaux, signes d'arriération ; les colons qui allaient peupler les contrées lointaines avaient quant à eux la noble tâche d'apporter la civilisation à ceux qui jusqu'alors en avaient été privés. La diversité humaine n'etait pas perçue comme une richesse, mais tout au plus vue comme une contingence. L'humanité était considérée comme un ensemble unique que l'on pouvait éduquer pour la faire accéder aux lumières de la raison et donc de la civilisation occidentale perçue comme meilleure car techniquement plus avancée que les autres.

Politiquement cette idée de progrès nécessaire au bien-être de l'humanité, mêlant progrès technique et hypothétique progrès moral, était véhiculée par les forces de gauche, qui, se définissant elles-mêmes comme progressistes, faisaient ainsi du progrès sa propre justification. Mais en légitimant ce faisant la colonisation, elle rendait acceptable l'idée d'un ethnocentrisme européen en totale contradiction avec l'universalisme proclamé.

Les marxistes allaient quant à eux complètement dévoyer cette idée de progrès en affirmant le cours d'un nécessaire " sens de l'Histoire ", dont il fallait accélérer le cours à tout prix pour hâter la venue d'une société nouvelle, la société sans classes. Mais ce volontarisme, " du passé, faisons table rase " Lénine, n'a pas généré " les lendemains qui chantent " attendus par ceux qui avaient placé leurs espérances dans ce nouveau millénarisme.

On constate que l'histoire de l'humanité est un chantier jamais terminé, qu'elle est jalonnée de violences qu'aucun progrès moral ou spirituel n'a su à ce jour endiguer. " Tout semble voué à la disparition, rien ne demeure ", avait déjà constaté Hegel dans la " Raison dans l'Histoire ", ajoutant cependant qu'après chaque destruction, " l'esprit réapparaît rajeuni, mais aussi plus fort et plus clair ". L'Histoire doit être compréhensible et doit avoir une signification, affirme-t-il, car fruit des passions humaines, celles-ci bien qu'étant le moteur de l'Histoire, elles doivent néanmoins être mises sous le boisseau de la raison afin que l'Histoire aille dans le sens d'un progrès, le progrès étant selon Hegel, la connaissance et la réalisation de l'Esprit du monde. Ainsi écrira-il : " L'Histoire universelle est la marche par laquelle l'Esprit parvient à sa vérité et prend conscience de soi. Les peuples historiques, les caractéristiques de leur éthique collective.constituent les configurations de cette marche graduelle. Franchir ces degrés, c'est le désir infini et la poussée de l'Esprit du monde, car leur articulation aussi bien que leur réalisation est son concept même ".

Cette parousie de l'Esprit du monde, rencontre des esprits singuliers de chaque culture, ou des singularités de chaque culture si l'on s'en tient à une conception matérialiste, synthèse également de la passion et de la raison, est une belle définition de l'universalité et peut servir de paradigme à l'idée de progrès. Celui-ci n'est ni un mythe, ni une abstraction, mais une nécessité résultant de la nature même des choses, de la nature même de la vie. Nous avons vu au début que ce qui est résultait d'une complexification croissante de l'existant ; si l'aboutissement en est la raison humaine, il n'est pas absurde de prétendre que la raison de l'existence pourrait être l'existence de la raison. Et qu'il s'en suit que ce n'est que par l'usage de la raison que son détenteur, l'homo sapiens, peut définir et créer des progrès dans les civilisations qu'il engendre.(par Jean Luc)

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 Peut-il y avoir des droits sans obligations ( par Jean Luc)

Dans l'état de nature, les rapports entre les humains étaient régis exclusivement par des rapports de force. Dès lors, la nécessité d'un pouvoir organisé suivant des regles s'est fait sentir.

" L'homme est un animal qui a besoin d'un maître, mais où peut-il aller le chercher ? Qui va-t-il chercher et comment ? " Kant.

Sur quelles règles se baser ? Moeurs, coutumes, rien de solide. Religion, définit le bien et le mal sous la forme d'interdits et de commandements, d'obligations compris dans le sens de ce qui est obligatoire, de ce qu'il est interdit de faire autrement sous peine de péché: le devoir revêt un caractère sacré dont l'accomplissement relève du commandement divin. Morale, découle souvent de la religion mais n'ayant pas son statut de sacré, elle n'a qu'un caractère prescriptif. Loi, ne dit pas ce qui est juste ou bon, dit ce qui est permis ou ce qui est prohibé. Si on pense loi, on pense état de droit. Il y avait certes des lois dans les systèmes absolutistes, tels que défini par exemple par Hobbes ou Bossuet, mais dans l'Etat de droit, la loi ne sacrifie pas la liberté de chacun, mais au contraire la protège, en lui fixant des limites. " Entre le fort et le faible, c'est la loi qui protège et la liberté qui opprime", Lacordaire ou encore l'adage : " la liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui ". Dans l'Etat de droit, contrairement aux états absolutistes, la loi s'impose à tous, même aux gouvernants, ce qui est codifié dans des Constitutions.

Qu'est-ce qu'alors le Droit ? La codification des droits de chacun, qui peut ainsi agir comme il l'entend à l'intérieur du cadre législatif préalablement défini. Qu'est-ce qui fonde ces droits et donc le Droit ? Morale, mais plus religieuse, morale civique. Qu'est-ce ?

Kant parle de " volonté morale " pour définir ce qui doit guider le bien public, ce qui veut dire qu'il convient, pour que la vie en société soit la plus harmonieuse possible, de se déterminer par devoir et non seulement par intérêt. L'intérêt ne vise qu'à satisfaire les besoins et les désirs de chacun ; il s'agit donc là de choses subjectives qui ne peuvent conduire à des principes objectifs, qui de fait devraient être valables universellement. Et c'est bien parce que l'homme est doté d'une conscience morale qu'il est capable de dépasser le conditionnement animal du besoin et de définir ce que sont ces principes objectifs. Lequel principe trouve sa formulation dans l'impératif catégorique : "  Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle ". Noble projet, mais c'est donner là une définition qui est bien ambitieuse, bien exigeante et dont l'application requerrait beaucoup d'abnégation; car l'on vit dans une société donnée, qui se définit par sa culture, ses coutumes, son histoire et en conséquence ses lois, qui toutes empreintes de morale civique qu'elle puissent être, n'en sont pas moins une transposition de cette culture et de cette histoire particulières. En quoi serait-il illégitime de penser d'abord à soi, à la conservation de sa vie, à améliorer ses conditions de vie, et s'investir ensuite dans la vie publique en y apportant son expérience et ses connaissances, ce qui permet l'échange avec autrui, tant il est vrai que ce n'est que par la liberté des échanges de toutes natures que peut se créer une société peu contraignante.

Ce qui est spécieux dans ce raisonnement kantien selon lequel il ne faut se déterminer que par devoir et non par intérêt, est qu'on peut très bien considérer qu'agir ainsi, c'est de faire exactement ce que l'autorité politique dit de faire. " J'ai obéï par devoir ", dira Eichmann à son procès, invoquant précisément Kant. Ce qui fera remarquer à H Arendt qu'on peut être conduit à commettre les pires crimes sans avoir jamais cherché à être un assassin. Remettre sa vie à une abstraction comme le devoir peut conduire au meilleur comme au pire et qu'en conséquence, la chose la plus essentielle pour bien gérer sa vie est de ne jamais abandonner sa liberté de jugement, ce que cherche précisément à faire tous les états totalitaires. La liberté du jugement doit donc primer la notion bien trop élastique du devoir.

C'est par le respect et l'estime de soi, considéré comme la réalité immédiate, que l'on en vient au respect de la personne humaine, considérée dans sa généralité. C'est en affirmant que son individualité n'est pas soluble dans une totalité prétendument transcendante que l'on peut servir loyalement une cause à laquelle on a librement adhéré. Respecter des formes morales ou juridiques ou tout simplement procédurières sans chercher à savoir quel est le but visé, ne revient qu'à expérimenter " l'absence de soi ", l'inexistence de son vouloir-être.

Donc s'il ne peut être question de droits sans obligations, les droits ne peuvent se résumer à une simple somme d'obligations d'où tous les droits auraient été exclus ! Dans un Etat de droit, répétons-le, le citoyen doit respecter les lois en ce qu'elles sont l'expression de la volonté générale, la loi valant pour tous, y compris pour les gouvernants, nul ne peut donc s'y soustraire. La volonté générale dans une démocratie se traduisant dans le fait que ceux qui ont obtenu une majorité de suffrages lors d'élections ont de ce fait le pouvoir de légiférer. On comprendra aussi que pour se faire respecter, le droit pourra légitimement, si le besoin s'en fait sentir, s'appuyer sur la force. Pascal : " la force sans la justice est tyrannique, la justice sans la force est impuissante ".

En effet, de la force seule, aucune obligation morale d'aucune sorte ne peut naître, l'être servile n'agit que parce qu'il est contraint de le faire. De fait un état démocratique connaît une plus grande stabilité qu'un état despotique, car le despotisme ne dure que le temps de la contrainte. Fondé sur la violence et non sur le contrat, il engendre la violence, et de fait, historiquement, on n'a jamais constaté de guerres entre états démocratiques.

Se pose alors la question de savoir s'il y a des droits inaliénables, des droits par nature universalisables car inhérents à la nature humaine, des droits fondamentaux auxquels nul Etat ne devrait déroger, un droit naturel ne dépendant pas des circonstances historiques et culturelles, antérieur même à tout fait social, des droits en fait ne pouvant faire l'objet d'aucune contrepartie par une quelconque obligation. On peut considérer que les droits de l'homme (DH) tels qu'ils ont été définis par les constitutionnalistes américains en 1776 et les constituants français de 1789 répondent à cette interrogation. Ces droits en eux-mêmes n'ouvrent à aucune obligation, si ce n'est toutefois pour les Etats, tenus de les respecter. Qualifiés également de droits naturels, ils définissent simplement des conditions d'existence pour que celle-ci puisse être conduite sans handicaps de départ, sans obstacle totalement injustifié. Remarquons toutefois que bien que par définition inviolables, ces droits n'ont pas été jugés dignes d'être dévolus aux populations autochtones en Amérique et qu'en France, la Terreur de Robespierre et les guerres de Napoléon ont été considérés comme ce qu'il y avait de plus apte pour promouvoir ces droits. Curieuse façon de mettre en pratique une conception se voulant universelle !.

On ne peut cependant que déplorer la tendance actuelle qui consiste à faire revêtir de l'appellation de droits, voire de droits fondamentaux, ce qui doit s'interpréter comme DH, toute espèce de revendication ou d'exigence diverse. Ainsi, du respect plus ou moins assuré de la conception classique des DH, on est passé à l'exigence de respect du " c'est mon choix de défendre cette cause ", en réclamant au passage l'onction législative. Accompagné de l'affirmation d'être d'une absolue nécessité, de correspondre à un " réel " besoin, car les besoins de nos jours sont toujours affublés du qualificatif de " réel ", enfin et surtout d'être dans le sens du " progrès " leurs promoteurs les dispensaient de générer une quelconque obligation en contrepartie.

Ainsi, ces " droitsdel'hommistes ", comme on a pu les surnommer, considèrent qu'est suspect, et par conséquent réactionnaire si ce n'est fascisant quiconque s'y opposerait, car l'idéologie qui sous-tend cette conception, est que l'homme, avant d'être membre d'une communauté, avant même d'avoir la citoyenneté, ce qui confère toujours des devoirs, n'est à considérer qu'en tant qu'homme, et en tant que tel nécessairement bénéficiaire de droits. Ainsi, il n'exerce plus son devoir-être à travers sa communauté, bien au contraire celles-ci, que ce soit la nation, la famille, ou même les pouvoirs publics ne sont considérés que ne pouvant qu'être intrusifs dans la vie privée et de ce fait provoquant constamment un " recul des libertés ". Evidemment il est alors totalement absurde d'affirmer que l'on aurait des devoirs envers un pouvoir défini comme menaçant pour l'individu. Le paradoxe résidant cependant en ce que ce sont ces mêmes idéologues qui appellent ensuite à une intervention de la puissance publique pour donner consistance à ces droits.

C'est que l'on assiste depuis quelque temps à une tentative de redéfinition de ce que doit être la puissance publique, celle-ci se devant de satisfaire les DH dits de 2. génération et qui sont non plus les droits de faire ceci ou cela, mais les droits à obtenir ceci ou cela. Tout le monde comprendra la nécessité qu'il y ait par exemple un droit du travail, mais si on reconnaît le droit au travail, ou encore le droit au logement, le droit à la santé, le droit à l'éducation, le droit à l'accès aux biens culturels, le droit aux loisirs, et pourquoi pas le droit au bonheur perpétuel et le droit au plaisir permanent, on transforme l'Etat en simple prestataire de services, à supposer d'ailleurs qu'il ait les moyens de tout satisfaire, et l'individu en simple ayant-droit, atomisé, déresponsabilisé.

Mais l'homme se définit avant tout par ses capacités, ses projets, ses réalisations, il est selon le mot d'Aristote un animal politique, qui a besoin de communiquer, d'échanger ses réalisations avec celles de ses semblables afin d'en acquérir d'autres. Il n'est pas réductible à une simple entité sans identité dont la seule action sociale serait de revendiquer toujours plus.

L'homme ne peut acquérir de droits qu'au sein d'un système politique lui garantissant l'exercice de droits en contrepartie d'obligations et d'engagement de sa responsabilité. Si le système politique repose sur la souveraineté populaire issue du suffrage universel, il est à considérer comme parfaitement légitime, et chacun se doit donc d'en respecter les lois et règlements.

Ainsi R Debray a-t-il pu noté dans " l'Etat séducteur " : " Qui se veut simple individu pour jouir d'une plénitude de libertés, oublie qu'il n'y a pas de DH sans la forme juridique d'un état ". On pourrait ajouter : sans respect de la souveraineté de cet état.

Ne serait-il pas plus juste et équitable de dire comme l'écrivain Simone Weil dans :

  • Enracinement- , " La notion d'obligation prime celle de droit. Un droit n'est pas efficace par lui-même mais seulement par l'obligation à laquelle il correspond : l'accomplissement effectif d'un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui.Ainsi un homme, considéré en lui-même n'a que des devoirs. Les autres, considérés de son point de vue ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations envers lui ".

Cela semble évident ; prenons par exemple le droit de vote. Soit je l'exerce, en le considérant de fait comme un devoir puisque cet acte en soi ne m'est d'aucune utilité, d'aucun agrément ni d'aucun profit, et on parle ainsi du devoir électoral, et le soir du dépouillement mon bulletin quel qu'il soit devra être pris en compte, soit je m'en moque et je m'abstiens de l'exercer, sans que je puisse dénier à quiconque son droit à l'exercer.

L'obligation ainsi vue s'apparente à un consentement : je consens à participer à la vie de la collectivité à laquelle j'appartiens, je consens aux efforts que cela génère par des solidarités nécessaires, en contrepartie de cette attitude rationnelle et responsable, je demande à bénéficier de droits tels qu'ils sont définis dans les textes de lois.

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Pourquoi l'essentiel est-il masqué par l'insignifiant ? (par Jean Luc) Pourquoi l'essentiel se masque-t-il derrière l'insignifiant ?

Si l'on admet qu'est insignifiant, cad dépourvu de sens, de finalité, de signification, ce qui fait l'ordinaire du quotidien, ressentie comme une vacuité en raison de la constante répétition du même, cet insignifiant, perçu comme une sorte de projection vers le néant, comme une fatalité, n'est fort heureusement pas toujours considéré comme étant la seule réalité, la seule vérité.

Tous les impétrants en philosophie connaissent la pensée de Platon, pour qui, les phénomènes, du grec du même nom qui signifie " ce qui apparaît ", n'est que la partie visible, connaissable par les sens, d'une réalité beaucoup plus entière qui est celle des essences. L'essence, ou ce que Platon nomme l'idée pure, idée provenant de grec " eidos ", est posée comme un absolu, non connaissable à ceux qui limitent leurs jugements à de simples opinions, à de simple commentaires irréfléchis de la réalité sensible cad celle dont les sens rendent compte. Ne s'interesser qu'aux phénomènes, c'est ne s'interesser qu'à l'apparence des choses et non à ce qui est, dans sa perfection, dans son excellence, dans sa permanence, dans son unité mais aussi dans son abstraction et qui n'existe que dans un monde dit " intelligible ", cad connaissable par la seule raison. En somme donc, ce qui est essentiel, constant, se pose par rapport à ce qui est superficiel, changeant, et seul ce qui est essentiel peut servir de base à la connaissance. Cette dichotomie peut paraître artificielle, mais l'on comprendra aisément que si l'on cherche des certitudes, celles-ci doivent être établies sur une base solide, non réfutable.

Si l'intuition platonicienne semble pertinente, on peut constater qu'il est aussi difficile aujourd'hui qu'il y a 25 siècles de définir ce qu'est l'essence, et donc d'établir des certitudes. Pensant s'affranchir du joug de considérations jugées stériles, des philosophies matérialistes ont vu le jour au 19. et 20. siecle , mais affirmant ne pas dépendre de ce qui relève de l'idée abstraite, elles se sont confinées dans d'étonnantes simplifications, à des suites de déterminismes et ne font pas grand cas de ce qui fait l'essence de la philosophie ! , en ce sens qu'elles se désintéressent du pourquoi de l'existence, de la question du sens de la vie et de celle du sens éventuel de la finitude humaine. Pourtant tout n'est pas strictement matériel, les pensées, la conscience, les émotions et les sentiments, le principe de vie, les abstractions, les lois physiques et mathématiques, les concepts, les valeurs esthétiques et morales, etc. sont dénuées de toute matérialité et existent néanmoins. Affirmer que tout ceci serait le résultat de données " inconscientes " qui les guideraient à notre insu, ou le simple résultat mécanique de données socio-économiques qu'il suffirait de changer pour modifier le contenu de la pensée est simpliste et absurde en ce qu'il fait l'impasse sur ce constitue le paradigme de la condition humaine : la possibilité d'avoir une pensée libre, indépendante de tout déterminisme, la nécessité d'avoir une pensée authentique, échappant à l'emprise d'arguments d'autorité, car répéter ce qui a été dit n'est pas penser. Prétendant aller à l'essentiel, ces philosophies se sont cantonnées dans des vues partielles et partiales, leur innovation se résumant à une nouvelle forme de mysticisme, un mysticisme sans transcendance. Sans aller jusqu'à dire qu'elles seraient totalement insignifiantes, elles semblent plutôt être un habillage de quelques pseudo-vérités.

Serait alors essentiel ce qui est transcendant, et ce qui est transcendant serait ce qui mène à ce qui ne peut qu'être inaccessible, au divin ? Qu'est alors le divin ? Pour Aristote, le divin est un être immuable, un être en acte et non en puissance comme l'est l'humain, ignorant le devenir, ne dépendant de rien, et donc hors de toute causalité mais cependant moteur premier de l'existence. Si le divin est abstraction et n'est que cela, il reste inconnaissable ; cependant ce qui relève du monde sensible est digne d'intérêt, pense Aristote en opposition à Platon, car il est connaissable puisque formalisable par le biais de l'abstraction théorique. Théorie est un mot grec qui signifie : je vois le divin . Le monde reflète le divin en ce qu'il est ordonné, compréhensible car logique- le mot logique a sa source dans " logos " qui veut dire raison. Et ainsi, c'est donc par la raison que l'on peut avoir si ne n'est un accès au divin, du moins à ses représentations. De surcroît, toute cette cosmogonie apportait une réponse à une question qui ne peut être éludée : celle de la finitude humaine. Ainsi Platon considère la mort comme un simple passage, d'un état où nous n'avons qu'une connaissance partielle des choses à un état où nous serions au contact des idées pures ; celles-ci, tout comme les âmes, n'étant plus altérées par leur actualisation dans une matérialité. Marc-Aurèle :" Tu existes comme partie, tu disparaîtras dans le tout qui t'a produit, ou plutôt, par transformation tu seras recueilli dans sa raison ". Et Lucrèce : " Pourquoi ne te retires-tu pas comme un convive rassasié de la vie ? Allons, et de bon cour, fais place à tes fils ". Les penseurs de l'Antiquité considéraient l'univers comme un tout, formant une unité et qu'en tant que tel, ne pouvait disparaître. Un des tout premiers, Parménide établit que : l' être ne pouvant surgir du non-être, l' être en conséquence ne peut déboucher sur le non-être. L'homme étant un fragment de l'univers, il ne peut cesser d'exister. Cette certitude sera reprise plus tard par Spinoza qui établira que : "  Nous savons par expérience que nous sommes éternels ". Son credo étant : déus sed natura : le divin est dans la totalité de ce qui est, l'homme participe donc de l'incréé et participe à l'éternité divine.

Cette recherche de l'essentiel, d'un sens à ce qui est, a débuté dès le début de l'histoire humaine. Mais ce qui a été remarquable dans la pensée grecque a consisté dans la recherche des causes ultimes de ce qui est dans un au-delà de la simple expérience du vécu, dans la mise à l'écart des phénomènes du monde sensible qui sont simplement perçus et donc insignifiants, pour ne finalement considérer comme vrai, donc comme essentiel, que ce qui peut être établi par le raisonnement, que ce qui peut s'expliquer de manière logique. Cette manière de procéder qui ne devait être rien de plus qu'une initiation au divin et une préparation à la mort, rendra en fait possible la science occidentale, la compréhension de plus en plus complète du monde qui nous entoure, sa transformation aussi mais aussi la sacralisation de ce savoir scientifique dans le scientisme du 19. siecle.

Notre environnement physique nous est de mieux en mieux connu, que peut-on dire de l'homme ? Depuis les temps les plus reculés, il est perfectible, amendable, capable de dépassement de soi, capable surtout de donner du sens à ce qu'il fait. Il n'est donc pas simplement soumis à l'instinct comme les animaux. Il peut choisir son devenir, définir son vouloir-vivre. Ainsi s'il est artisan, il cherchera à créer quelque chose qui plait, s'il est technicien, quelque chose qui sera utile, s'il est artiste, il recherchera dans son ouvre le beau, aura ainsi à l'esprit un concept qui représente une universalité. On ne saurait dire de l'araignée qui réalise une toile géométrique qu'elle sait ce qu'elle fait, ni qu'elle cherche à améliorer son ouvrage, ni qu'elle ait conscience d'une quelconque universalité même si toutes les araignées du monde font des toiles. L'homme est un être de nature, il fait partie du monde animal, mais il s'en distingue car il est aussi un être de culture. De par son essence, il se doit de penser et d'agir. Il est donc lui-même que s'il est un être de réflexion et de volonté afin de concrétiser le fruit de sa réflexion. S'en remettrait-il à la réflexion seule, il resterait aride et sec et peut verser soit vers le mysticisme soit dans le dogmatisme, car une raison sans volonté d'agir est vide de sens. Mais s'en remettre à la seule volonté en congédiant la pensée est tout aussi tragique. Cette illusion, que le volontarisme peut tout, a été à l'origine des totalitarismes du 20. siècle où l'on a considéré que ce qui fait l'humanité de l'homme était insignifiant par rapport à la finalité fixée. Finalité qui n'a naturellement jamais pu être atteinte, tant il est vrai que ce qui est de plus essentiel à l'homme est sa liberté. Sans liberté, la vie est fragmentaire, fugitive, dira Nietzsche. Cependant celui qui est libre, peut choisir de faire le bien ou le mal. Pourquoi choisit-on le mal ? On comprend bien que le mal est diabolique, du grec " diabolos ", ce qui coupe. L'être mauvais est donc celui qui s'est coupé de son humanité, le meilleur moyen d'éviter cela est de cultiver, selon Nietzsche, la volonté de puissance, ce qui n'a rien à voir avec la volonté de domination. Pour être soi, il importe d'abord de ne pas s'en remettre à des idoles, ces êtres factices, car c'est cela qui corrompt l'homme. Ainsi établira-t-il que la religion n'est qu'un masque, une grimace de l'homme qui s'est amputé lui-même du meilleur de lui-même, elle est mauvaise en ce qu'elle sacrifie l'individu en vue d'un but prétendument supérieur. "  Que périssent les contempteurs de la vie, les moribonds, les intoxiqués dont la terre est lasse. ". Adorer des idoles, c'est s'imposer une posture d'affliction qui n'est qu'une imposture, une tromperie envers soi-même. Expier d'hypothétiques péchés, c 'est vivre dans le remords et dans l'attente d'un futur fait d'espérance, " espérer, dira-t-il, c'est désirer sans jouir, sans savoir et sans pouvoir ". L'homme ne connaît plus que l'hésitation, ce qui est bien différent du doute, car le doute doit servir à clarifier l'esprit en vue d'une action juste, tandis que l'hésitation paralyse l'action, entraînant de nouveaux remords. Il ne sait plus accueillir " l'innocence du devenir ", qui lui permettrait d'accéder à la réalité de son être, à la connaissance de soi et à la réalisation de soi, de ses aspirations, de ses ambitions.

Ce rêve d'émancipation s'est-il réalisé alors que Nietzsche, devenu fou, ne put continuer son ouvre?Aucunement, répondit Heidegger, pour qui la fin des idoles promut l'avènement du monde de la technique, cad la technisation de toute la civilisation, où la seule finalité est tout simplement l'innovation à tout prix .Le progrès ne vise plus rien, il est devenu sa propre fin ; la logique des moyens à mettre en ouvre monopolisant tout le savoir sans qu'aucune finalité à quoi que ce soit n'ait été définie. L'homme ne sait plus qui il est, ce qu'il doit réaliser. Il ignore le Dasein, une vie choisie fondée sur l'estime de soi et l'amour du monde pour expérimenter, bien malgré lui, la Geworfenheit, l'être jeté au monde dans lequel il n'est plus qu'un rouage. Le gai savoir est devenu un bien triste savoir ; peut-être aurait-il fallu garder à l'esprit cette phrase de Hegel : " l'érudition commence avec les idées et finit avec les ordures ". Et encore, c'était compter sans le conditionnement publicitaire, créant une obligation de ce que P. Bruckner appelle l'euphorie perpétuelle. Lorsque l'être n'est plus que paraître, il perd toute profondeur, il ne sait plus ce qu'est un instant de bonheur car de celui-ci il n'en reste qu'une image obsédante véhiculée par la publicité .L'absolutisme du quotidien, le despotisme de l'instantanéité sont les nouvelles réalités, les nouvelles béquilles mentales d'un individu privé de tout repère.

Et pourtant, cette science qui se pensait toute-puissante, qui pensait pouvoir nous fabriquer un monde merveilleux qui s'est révélé être une merveille d'insignifiance, totalement dépourvue de toute signification, car aucun écran plasma, aucune console nintendo, ne remplacera la foi en eux-même et dans une finalité qu'avaient connu les bâtisseurs de cathédrale, les architectes de la Renaissance, les sculpteurs grecs, les peintres flamands, des musiciens de l'époque romantique au point que l'un d'entre eux continuera son ouvre malgré la surdité et bien d'autres encore. Cette science pourtant nous ouvre une voie nouvelle vers la métaphysique, semblant enfin répondre à Aristote pour qui la métaphysique était le complément naturel de la physique.

" l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers d'où il a émergé par hasard ". J.Monod, dans le Hasard et la Nécessité.

Hasard, mais alors si tout est hasard, comment justifier que les lois qui régissent l'univers ont, telles qu'elles ont été découvertes, un certain nombre de propriétés qu'elle ne peuvent pas ne pas avoir. Ainsi sont-elles universelles, elles s'appliquent partout dans l'espace et le temps. Elles sont absolues, sujettes à aucune variation, elle sont intemporelles, étant les mêmes depuis le big bang, elles sont omnipotentes, rien n'échappe à leur emprise, de l'atome jusqu'au méga-ensemble de galaxies. Enfin elles s'expriment toutes dans un langage commun qui est celui des mathématiques. Leur définition semble correspondre à merveille à ce qu'Aristote désignait sous le terme d'acte pur, une abstraction parfaite qui guide l'univers et le monde, même lorsqu'il n'y avait que matière et énergie. Or le hasard ne mène jamais à rien d'autre qu'au chaos. Alors que la structure de l'ensemble de ce qui est, est à la fois si complexe et si ordonné que n'y voir que le seul effet du hasard ne semble pas très pertinent. Et ainsi, certains n'hésitent plus à parler d'un " principe anthropique " inhérent à la nature.

Ne peut-il y avoir que du hasard lorsque les lois physiques, chimiques, biologiques sont d'une telle complexité, mais sont néanmoins compréhensible ce qui ne manqua pas de provoquer l'étonnement d'Einstein.

Ne peut-on parler que de hasard lorsqu'il a pu être établi qu'il y eut la nécessité d'un réglage extraordinairement précis depuis le big bang, afin que puissent apparaître des milliards d'années plus tard la vie et la conscience.

Est-ce encore le hasard si l 'évolution de vivant, depuis le protozoaire jusqu'à l'homme, ne semble pas chaotique : il n'y eut jamais de retour en arrière, l'évolution alla toujours vers une complexification croissante des espèces .Ainsi J. Monod, " il est indispensable de reconnaître comme essentiel à la définition des êtres vivants qu'ils sont des objets doués d'un projet qu'à la fois ils représentent dans leur structure et accomplissent par leurs performances ".

Si Platon a trouvé par hasard ses conceptions, il est remarquable de constater qu'elles ont trouvé une actualisation avec les mathématiques. Ainsi Penrose : " Les concepts mathématiques semblent posséder une vérité profonde. C'est comme si la pensée humaine était guidée vers une vérité extérieure, une vérité qui a sa réalité propre et qui n'est que partiellement révélée à chacun d'entre nous ".

Cela fait beaucoup de hasards et donne une pertinence au principe anthropique selon lequel l'évolution devait nécessairement avoir un but, voire un projet : l'homme.

Et pourtant, cela ne pourra que rester une hypothèse.

Relisons la phrase de Penrose.

Partiellement, en effet, tel que l'établit le théorème d'incomplétude de Gödel :demontre que tout système d'arithmétique cohérent et non contradictoire contiendra toujours des propositions " indécidables ", cad l'impossibilité absolue de dire s'ils sont vrais ou faux.

Et en effet, quelque soit le domaine scientifique considéré, aussi considérables que soient les connaissances acquises, le chapitre des hypothèses reste ouvert tant il est vrai que toute science semble connaître le destin de la physique dont le domaine le plus récent, la physique quantique ne débouche que sur de l'incertain, de l'indéterminé, de l'imprédictible, de l'incomplet, de l'indécidable, bref tout ce les scientifiques pensaient pouvoir éliminer. C'est comme s'il y avait un au-delà du rationnel à jamais inaccessible à la connaissance humaine. On ne peut donc plus considerer, comme les scientistes du 19. siecle, que tout est connaissable, que la vérité existe, et qu'elle sera nécessairement connue dans sa totalité. Face à cela, on peut toujours dire que la vérité absolue n'existe pas et que tout ce que nous pensons ne sont que des élucubrations mentales. On peut en rester à ce nihilisme, à ce relativisme, comme en son temps Protagoras, affirmant que l'homme est la mesure de toute chose. Ce subjectivisme absolu, Aristote l'a fait voler en éclat, car si effectivement, il n'y a pas de vérité absolue, la proposition qui consiste à affirmer cela ne saurait être absolument vraie, et que donc on peut émettre l'hypothèse qu'il existe quelque chose d'absolument vrai, même si ne pouvons savoir de quoi il s'agit. C'est en somme ce que soutiennent les partisans du principe anthropique, il y a une vérité absolue mais on ne pourra jamais la posséder en totalité, le principe anthropique peut être considéré comme pertinent sans que jamais il ne soit explicable.si ce n'est par des considérations métaphysiques. Si la métaphysique est, selon la définition d'Aristote, l'étude de l'être en tant qu'être, par la physique, nous ne pouvons connaître que les attributs de cet être, soit par la constatation des phénomènes et leur explication causale, soit par la description de ses règles et de ses manifestations dans un langage abstrait . Mais faut-il distinguer l'être, ce qui est intemporellement, de l'étant, qui est le monde de l'expérience, et qui ne serait qu'un passage ? Spinoza, dans l'Ethique, semble récuser cela en ne distinguant pas vraiment la substance de l'attribut ; " est substance ce qui est en soi et se conçoit par soi : cad ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'autre chose d'où il faille le former ". " Est attribut, ce que l'intellect perçoit d'une substance, comme constituant son essence ". Ainsi donc, il y a un lien entre les deux, ils sont un seule et même chose; il y a une unité du monde, ce qui peut en être connu -l'attribut- n 'est pas une partie séparée de ce qui est substantiel, de ce qui est essentiel, de ce qui est car sa seule fonction est d'être. Ce qui est nommé " attribut " est donc simplement la partie de la " substance ", ou autrement dit de l'Etre si l'on prend la terminologie grecque, dont nous pouvons avoir connaissance. Les penseurs de l'Antiquité en avaient eu l'intuition, il y a bien une union entre l'homme et la nature, entre l'homme et le cosmos, entre le sensible et l'intelligible. Tout ce qui est a un sens parce que l'homme ne peut qu'être porteur de sens, sinon à quoi lui servirait la conscience ? Tel le musicien débutant, il a appris à déchiffrer la complexe partition de l'univers et il a pu réaliser que celle-ci était plus proche de l'Art de la Fugue de Bach que de la musique sérielle ou du free-jazz. La compréhension est difficile et le sens est caché, secret, peut-être pas inaccessible. Mais au moins avons-nous vu que jamais il ne faut s'arrêter à ce qui peut paraître insignifiant, vide de sens, à moins de considérer en effet que le hasard est la source unique de toutes choses auquel cas tout ne peut qu'être insignifiant, absurde.

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L'ART EST-IL LE MIROIR DE LA VIE ?

 Le mot art vient de Ars en latin qui désigne le savoir-faire matériel, celui de l'artisan. Il désigne ensuite tout ce qui est susceptible de produire l'impression du beau, d'où « Artiste ».

 Les arts sont exhaustifs, subjectifs et variés. Ainsi, certains paraissent plus proches de la vie dont ils seraient une sorte de reflet comme la photographie, la bande dessinée, le cinéma ou encore la sculpture.

 En revanche, d'autres ne paraissent pas du tout correspondre à la réalité quotidienne, telle la musique. Donc nous avons ici un reflet à moindre degré.

 Certains arts semblent plus utilitaires. Des arts comme l'architecture, et au sens large du terme, les métiers d'art, tel l'ébénisterie, la tapisserie, l'orfèvrerie, etc.

 D'autres arts occupent une position intermédiaire : La poésie, les romans, la peinture.

 Si les arts sont le reflet de la vie, alors qu'est ce qu'un reflet ?

-          Un reflet n'est pas une chose en soi, mais quelque chose qui le suggère et en est relativement proche.

 Qu'en est-il de l'Art ?

-          L'art suscite des théories et des pratiques différentes :

·         D'un coté l'art comme représentant de la réalité avec le réalisme (Flaubert), photographie, l'art figuratif ; une déviation même de cette position esthétique.

 ·         De l'autre coté l'art par l'art ; l'art se suffit à lui-même. Il n'est redevable qu'à la beauté (parnassiens Leconte de Lisle) et en peinture : art abstrait.

 « Le poète n'est pas plus utile à la cité qu'un joueur de quilles » Malherbe.

 « L'art, toute forme d'art, n'est rien d'autre que l'expression de quelque chose » Gertrude Stein ?

 CONCLUSION :

Certains arts (art abstrait par exemple) paraissent éloignés de la vie et semble même n'avoir aucun rapport avec elle. Mais même dans les arts qui semblent s'en approcher le plus, telle la photographie, ils ne sont jamais le reflet exact de la vie. L'art transfigure, donne une autre réalité, suscite en nous une émotion esthétique. En un sens, l'art, surtout l'art moderne peut-être, est un arrachement à la vie quotidienne, une mise à distance de la réalité de tous les jours.

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Café philo 23 mai 2007

Être soi-même

Introduction en forme d'avertissement: 

Je m'attends à décevoir une partie d'entre vous. En effet, je ne traiterai pas du tout du développement de soi, des stratégies pour mieux s'affirmer, oser être soi- même, comme on dit. Je présume bien sûr comme tout le monde qu'il vaut mieux vivre en accord soi-même, comme on dit aussi. (Remarquez, après tout, mesurons-nous tous les avantages de la soumission, de l'effacement?). N'importe: ce n'est pas mon sujet ce soir.

Je crains de décevoir une autre partie d'entre vous. Il me semble à la fin de cette semaine de réflexion, que le sujet n'a pas tenu ses promesses pour moi. Je comptais bien déconstruire le concept de soi, mais j'espérais aussi parvenir finalement à un point de vue intéressant. Ce ne semble pas être du tout le cas, la définition du soi que je peux proposer est très triviale en fin de compte.

Mon propos est de cerner le concept du soi-même que chacun pense être tout naturellement, et c'est plutôt difficile. Je vais chercher à en esquisser les contours, les contenus par delà l'évidence trompeuse. Je vais au moins poser quelques questions en espérant que d'autres, plus au fait que moi permettent de progresser lors de la discussion.  En fonction de la définition du "soi-même", être soi-même change de sens.

« Connais-toi toi-même », l'injonction antique inscrite au fronton du temple de Delphes pourrait avoir un sens pratique selon Wikipedia : les dévots doivent se borner au domaine humain et de laisser l'étude du divin aux Dieux. Pour Socrate, le « connais-toi

toi-même » sort du contexte religieux mais Il s'agit d'une démarche pratique aussi. "N'est-il pas évident, cher Xénophon, dit Socrate, que les hommes ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils se connaissent eux-mêmes, ni plus malheureux que lorsqu'ils se trompent sur leur propre compte ?" La connaissance de soi est l'outil de l'homme sage". Inversement s'illusionner sur soi-même et le monde est courir à sa perte. Premier intérêt de se connaître: mieux agir. Pascal semble dans la même orientation.

Mais il y a aussi les démarches plus spirituelles, l'esprit de chaque humain pouvant correspondre avec le divin, l'universel, le cosmique. Pour le bouddhisme zazen la démarche en vue de se connaître a pour but de dépasser son individualité.

« S'étudier soi-même, C'est s'oublier soi-même» écrit Me Dogen. S'oublier soi-même c'est être certifié par toutes les existences. Etre certifié par toutes les existences c'est rejeter le corps et l'esprit de soi et des autres. "S'étudier soi-même, à travers la concentration sur la posture du corps et la respiration, comme nous le faisons en zazen, c'est voir apparaître et disparaître instant après instant un certain nombre d'éléments impermanents dont nous tentons de faire la somme pour saisir notre prétendue personnalité." Prétendue personnalité.

La conscience de soi existe alors à un tel niveau de généralité qu'elle se dissout en quelque sorte, le soi perd ses particularités. Ainsi la conscience de soi existe-t-elle dans des contextes et dans des projets bien différents.

Avant d'y revenir, j'aimerais commencer par quelques essais de définition du soi, plusieurs questions se sont posées à moi.

Première question: le sujet constitue-t-il un tout indissociable même s'il présente plusieurs facettes ou niveaux? Ou est-il un assemblage composite, une illusion fonctionnelle?

Différente contingences affectent la façon dont nous sommes perçus et dont nous nous percevons. Des contingences extrêmement défavorables, on a pu dire qu'elles menaçaient l'existence de l'humanité en nous, elles nous ravaleraient au rang d'animaux. Notre expérience plus quotidienne livre suffisamment d'exemples pour me permettre de raisonner par l'absurde. 

Suis-je encore tout à fait moi-même à mes yeux et ceux des autres si mon corps est gravement altéré: jambe amputée, jambes et bras paralysés, si en plus je suis aveugle, sourd?

Si je suis dans le coma, atteint de la maladie d'Alzheimer? Les débats sur l'euthanasie renvoient aussi à cette question.

Si je suis amnésique? Si je suis drogué, ivre? En colère? Amoureux? Délirant?

Suis-je moi-même identiquement de la petite enfance à la vieillesse? De la naissance à la mort?

Et si je n'ai pas d'identité légale? Si je suis sans papiers, sans argent, sans existence sociale reconnue? Suis-je vraiment encore moi-même? Le suis-je encore lorsque je suis transparent au regard d'autrui? Si ma position sociale, si mon habillement me dévalorise, me dévalorise (SDF, fou, prisonnier, malade)? On peut se référer aux travaux de Goffman. Inversement en position de « roi », je suis bercé d' illusions, et que se passe-t-il quand on voit que le roi est nu ?

Le rôle social ne détermine- ma façon de la vivre et de me ressentir. De toute évidence, la perception de notre identité peut vaciller et être altérée. Il faut tout de même distinguer l'identité et le soi: l'identité est sociale, le soi renvoie à l'intériorité. Mais l'une impacte l'autre et d'ailleurs réciproquement.

Existe-t-il cependant une ipséité, un soi-même permanents, une sorte d'idée globale inaltérable ?

Quoi qu'il en soit, la dignité implique que le moi résiste à ce qui peut l'entamer dans son être et continue à s'affirmer autant qu'il le peut. On dit « lâcher prise » mais je ne pense pas qu'il le faille dans ce domaine. Je pense beaucoup aux questions posées par Primo Levi. Moi en tant qu'exigence morale.

Autre point de vue: le vécu du corps, des pulsions

Je est un autre », disait Artaud. à la suite de Nietzsche, moi résulte des différentes pulsions conscientes ou non, Freud explore cette voie. Ici moi est une résultante de force qui me traversent, une apparence, une construction.

le soi est-il un assemblage d'éléments circonstanciels, de forces et de causalités qui nous traversent et interagissent? Notre moi phénoménal en serait-il la résultante toujours changeante? Dans ce cas, l'idée de moi serait un concept opérationnel, utile fonctionnellement. La biologie ne nous apporte pas de certitudes: le moi résulte certes d'un ADN mais sa traduction est liée aux circonstances de l'environnement et du développement.

 Pourtant nous avons le sentiment d'une permanence. Nous avons le sentiment, peut-être lié à notre culture, peut-être inhérent à tout humain quelle que soit sa culture, que le moi ne disparaît qu'avec l'existence. Certains croient à sa persistance après la mort.  Quel serait alors cet être, ce noyau inaltérable? Une idée, une forme? Une structure? Une matrice? Un nom? Une conscience? Une mémoire? Un récit?

Des travailleurs sociaux travaillent à aider des personnes à établir le récit de leur vie, ce récit les faisant accéder au sens de leur vie, leur sens. Mais nous savons bien que les récits sont multiples pour chacun d'entre nous..

Descartes, et Husserl plus récemment défendent un idéalisme du moi. La conscience fonde mon existence.

Cette question ne semble pas pouvoir être tranchée mais peut être dépassée ou contournée, selon.

Deuxième question: Le moi existe en tant que représentation : comment? Sujet ou objet? Signe, symbole? Image, rêve, illusion?

Image, signe, symbole:

Moi est une image, plus, un signe.

Je cite le poème de Mallarmé

« Tel qu'en Lui-même

Enfin l'éternité le change,

Le Poète suscite avec un glaive nu

Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu

Que la mort triomphait dans cette voix étrange ! »

Le moi comme signe existe indépendamment de la vie, l'éternité change le poète en luimême, le sens apparaît après la conclusion de la vie.la mort donne le sens ultime, nous connaissons l'importance des dernières paroles, réelles ou inventées, de l'ultime acte avant la mort.

Les anciens dédiaient leur vie à leur gloire posthume. Mon souvenir, ma statue prolongent mon existence et pérennisent un soi idéal, purifié. Mitterrand paraît-il, s'essayait en gisant dans ses dernières années.

Le soi, c'est l'idée que je veux en donner. C'est aussi l'interprétation qu'en fait la société, la postérité. Telle personne fait partie de nos mythologies privées ou publiques. Je vais tendre à incarner ce moi-même idéal.

Le nom, le symbole: C'est le père dans notre culture qui donne le nom. à ma connaissance, nulle part le nom n'est choisi par le sujet lui-même, il peut venir des dieux, d'un rêve, du groupe mais le nom qui m'est consubstantiel m'est donné.

Le moi n'existe qu'en relation avec autrui qui le dénomme.

L'image, le rêve, l'illusion:

le tricheur, l'escroc, voici l'exemple littéraire de Gatsby. Je cite un commentaire critique: « Gatsby est fidèle à ce soi inventé ... C'est aux promesses de ce soi qu'il est resté fidèle, .... et non à un rêve minable d'argent et de prospérité. ainsi est née « la colossale: vigueur de son aptitude à rêver » à laquelle il sacrifie sa vie. Fitzgerald »Ni le feu ni la glace ne sauraient atteindre en intensité ce qu'enferme in homme dans les illusions de son coeur ». « ... il était né d'une conception platonique de luimême.

Il était fils de Dieu... » La vérité tragique de cet homme est dans son rêve. Gatsby ne peut prospérer en ce monde, il est l'homme malheureux dont parle Socrate. A titre personnel j'éprouve beaucoup d'attirance pour cette volonté romantique de vivre le rêve.

Je pense aussi aux espions de John Le Carré pris au piège de leur imposture, et en perte d'eux-même.

l'acteur:

Plus raisonnablement, il doit être possible d'incarner une illusion sans s'y perdre. Les acteurs vivent leurs rôle mais ne le rêvent pas. Il semble tout de même que l'intensité se trouve pour certains dans le jeu davantage que dans la « vraie vie ».

Sujet, objet, surtout acteur (agissant):

Je suis moi-même: superficiellement l'analyse grammaticale indique un sujet « je » et un attribut le redoublant « moi-même ». Forme réfléchie du je, moi correspond aussi à une fonction d'objet pour autrui. Je me vois, mais aussi tu me vois, tu me regardes.

Quant au je, il n'a pas d'autre signification que d'être. Je suis est un pléonasme. Je suis et je pense sont des énoncés au contenu identique d'ailleurs. En revanche dans l'expression « je fais » je est sujet dans le sens où il est acteur. L'évidence du soi s'impose dans l'action Le soi est toujours un substantif ou le pronom qui le remplace - le soi est sujet en tant qu'acteur. .

Agir me fait exister comme sujet.

La question existentielle: l'intensité, dilatation du moi; effacement du moi

C'est ce qui m'intéressait le plus au départ mais je ne sais pas vraiment le traiter. Pratiquement le moi est un sujet agissant. Par l'accumulation d'expériences, de sensations, nous constituons notre existence personnelle. Agir nous permet de mieux nous définir dans la confrontation avec le monde extérieur, d'expérimenter nos réactions. La réflexion nous permet l'élaboration de ces expériences. Cette élaboration souvent inconscient est souvent appelée maturité. Ou recul.

Mais comment dépasser l'expérience quotidienne?

Je ressens le besoin de dépasser l'action quotidienne, d'atteindre une perception plus profonde, des sensations plus intense, une conscience plus large. Comment? Il me faut des guides : penseurs et artistes, anciens ou contemporains. La description littéraire ou pictural du très particulier me conduira-t-elle vers un véritable approfondissement. Il est inintéressant de se pencher sur les techniques de développement de soi, sauf pour les trucs utiles, et passionnant de connaître la traduction très personnelle, unique qui est donnée de tel situation, tel état particulier. L'établissement de relations, de ressemblances, de dissemblances nous éclaire. Tout le réseau de signes tissés par l'humanité m'enrichit.

Et leur étude est une autre modalité de connaissance.

Enfin L'expérience de la contemplation peut se produire spontanément ou être recherché à force d'exercices.

Il me semble sans le savoir vraiment que la contemplation nous relie à l'universel, ou le divin, et efface notre particularité. Elle nous exalterait en nous perdant en tant qu'individu particulier, notre moi se généraliserait et perdrait ses caractéristiques.

Expérience psychotique? Expérience de certaines drogues? Expérience au contraire de l'aboutissement de la méditation, d'une capacité autre à considérer le monde?

Ce sujet est hors de ma portée.

Une conclusion pratique : Le moi est un concept grammatical opérationnel, il désigne l'être agissant. Cet être est à la fois biologique et social. Maintenir son intégrité est un impératif moral. En ce sens être moi-même est un idéal que je m'assigne en tant qu'humain.

Anne-Marie

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La sagesse peut-elle être un idéal ?

L'animal vit en fonction de ses besoins et de ses instincts, l'homme a en plus des désirs, des ambitions, des idéaux. Mais la réalité des choses offre le plus souvent une résistance à ses désirs, il lui faut donc faire en sorte que le réel ne soit pas qu'un obstacle, une source de frustration. Ainsi seront nécessaire un effort de connaissance, savoir ce qui est, un effort de compréhension, savoir comment cela est. Enfin viendra la question à laquelle nul ne peut répondre de manière définitive, pourquoi cela est et pourquoi y suis-je. La seule réponse que je puisse donner à cela est une réponse qui me satisfasse non seulement dans ma fierté, voire dans mon orgueil ou ma vanité, mais devrait également satisfaire ma conscience morale. Cela prendra la forme d'un idéal, un projet que je considérerai comme moralement bon et juste, en ayant la modestie d'admettre que cela ne peut avoir de valeur générale; ce qui peut se considérer comme une première approche de la sagesse.
Dire que la sagesse peut être un idéal, incite à s'interroger sur ce qu'est un idéal. Il n'est certes pas un désir, car si celui-ci s'impose à nous sans que nous sachions comment et s'il trouve sa conclusion dans la simple consommation des choses matérielles, l'idéal se choisit, l'idéal se construit et nous éloigne de l'immédiateté et de la futilité du désir car il répond à une exigence morale. Il est ce vers quoi l'on tend, sans toutefois que jamais cela puisse être atteint. Il n'y a que l'idéaliste qui croit pouvoir prétendre et pouvoir atteindre la perfection. C'est que l'idéaliste, tout rationnel qu'il est, ne se préoccupe pas de l'existence éventuelle de ce qu'il pense; sa pensée étant pour lui la seule réalité.
Avoir un idéal, c'est mettre son ambition et son énergie au service d'une idée que l'on pense -au moins partiellement- réalisable et que l'on estime supérieure à une action dont la seule fonction serait la défense de ses intérêts ou le seul assouvissement d'un désir. Affirmer son idéal, c'est refuser d'admettre que toute idée est relative, simplement dépendante des circonstances et de l'humeur du moment, c'est affirmer bien au contraire qu'il serait légitime de mettre de l'absolu dans ce qui est relatif. Et ce, alors même qu'un idéal ne vaut que par rapport au soi, il est l'expression de notre moi le plus intime, de notre conviction la plus profonde, il est concrétisation et consécration de notre libre-arbitre, il est l'aboutissement de ce que nous pouvons émettre des jugements de valeur, jugements par définition indémontrables mais cependant considérés comme absolument vrais par celui qui les énonce. Certes la perfection ne peut être atteinte, et restera toujours une utopie notamment du fait qu'elle n'est même pas définissable, mais au moins peut-on considérer que ce qui relève de la morale, de l'éthique ou de la spiritualité reste toujours perfectible.
Ainsi considérons par exemple le christianisme. Il nous exhorte à aimer non seulement nos proches, mais de surcroït le prochain, c'est-à-dire tout le monde. Ceci s'est naturellement révélé impraticable mais a peut-être été une des sources, quelques 18 siècles plus tard, de la Déclaration des droits de l'homme. Tout individu, indique celle-ci, est digne, non pas d'amour, mais de respect et ce, quelque soit son appartenance nationale, sociale, communautaire ou religieuse, en vertu du principe, révolutionnaire à l'époque, que tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Ce qui pourrait vouloir dire qu'il n'y a pas de nature humaine en tant que telle qui serait issue d'un quelconque déterminisme, ce que Sartre illustre en disant que l'existence précède l'essence, mais que la liberté de l'homme est absolue et sa responsabilité entière.Il en découle notamment que nul ne peut contester à quiconque le droit de formuler ses propres idéaux- la liberté de chacun devant être respectée- et de mener son action en fonction de cet idéal- sa propre liberté tout autant que celle des autres-.
On voit ici qu'un idéal religieux totalement utopique a débouché un concept nouveau, qui s'est révélé être d'une si grande pertinence puisqu'il s'est finalisé dans une loi. Kant, dans la " Critique de la raison pratique ", définit 2 vertus à partir de cette morale tirée de la sécularisation d'un idéal religieux, et ces vertus devraient être celles de tout idéal : - le désintéressement : " est une action désintéressée ce qui témoigne de ce propre de l'homme qu'est la liberté, entendue comme faculté de s'affranchir de la logique des penchants naturels " , - l'universalité : ce qui vaut pour moi ne doit pas seulement valoir que pour moi mais doit être en mesure de représenter le bien pour n'importe quel individu. En d'autres termes, c'est la mise à distance de l'intérêt privé, sans pour autant que celui-ci doive être nié, et la recherche de l'universalité qui caractérisent un idéal. Luc Ferry parle de transcendance horizontale, en ce sens que la transcendance n'est plus alors ce qui nous rapproche du divin, mais de l'humain et Kant soulignera l'écart qu'il y a ainsi entre le moi empirique, sans profondeur car livré aux caprices, et le " je transcendantal ", véritable expression de la liberté.
Mais nous comprenons bien que ce cas d'espèce reste un cas d'exception. Pour le commun des mortels, lorsqu'il sera question d'idéal il sera plus prosaïquement question de la recherche d'une image idéale de soi. Ainsi aura-t-il une image de ce qu'il voudrait être, il se représente dans l'imaginaire un autre lui-même tel qu'il voudrait être et tel qu'il voudrait que les autres le perçoivent. Mais la rêverie ne suffit pas, il faut savoir créer le personnage correspondant pour jouer le rôle social auquel on aspire. En cela, il faut rester honnête avec soi-même, ne pas se réfugier dans la mythomanie ou un culte du moi stérile, où la posture sociale ne serait qu'une imposture morale.

La connaissance complète de toute chose s'averre impossible, de même d'ailleurs qu'une connaissance pleine et entière de soi-même, il subsistera toujours une part d'inconnu, une part de mystère. Car cela dépasse tout simplement la capacité de compréhension de l'homme. Puisqu'aucune certitude n'est possible, tout absolu se doit d'être relativisé. Connaître l'absolu serait peut-être pouvoir de répondre à l'une des premières interrogations de la philosophie qui est : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Tout le monde comprendra que vouloir répondre à cette question serait extrêmement présomptueux et ne pas y répondre d'une grande sagesse. De fait, si, ce qui forme un idéal consiste en la recherche jamais aboutie d'un absolu, la sagesse serait de relativiser tout absolu. La sagesse n'est pas l'indifférence, elle est tout simplement l'acceptation de la finitude humaine. Ainsi l'idéal est ramené au rang d'une simple idée, mais si la recherche de l'absolu apparaît désormais comme relevant de la vanité, la quête de la sagesse, tout autant que la recherche d'un idéal, sont cependant légitimes en ce qu'ils sont le rejet de tout ce qui peut apparaître comme une certitude momentanée, sans réel fondement, comme une illusion, toute chose créatrice d'ennui et d'apathie.
Ainsi par exemple, pour les Grecs anciens, la sagesse consistait à vivre en harmonie avec la nature, avec le cosmos, disait-on alors. Le monde n'étant pas créé par l'homme, il est donc d'ordre divin ; soyons en harmonie avec cet ordre et la sagesse, et le bonheur, cad la communion avec le divin, s'en suivra. Le bouddhisme affirme que la sagesse est dans la plénitude, état que l'on atteint par la vacuité, qui n'est pas une simple absence d'objets, un espace vide de toute potentialité mais qui contient en puissance toutes les potentialités. Pour Epicure, la sagesse est dans le contentement : Les vertus : la prudence, l'honnêteté, la justice, naissent d'une vie heureuse, laquelle à son tour est inséparable des vertus. Pour les Stoïciens, la sagesse consiste à ne s'attacher à rien ni à personne. On pourrait multiplier les exemples à l'infini.
Foutaises que tout ceci, s'exclamera Nietzsche en proclamant la mort de Dieu. Toute sagesse, toute religion et même toute religion de salut terrestre, ne consistent qu'à se prosterner devant des idoles, des " irréels ", inventés de toute pièce pour soi-disant donner un sens à la vie, en fait tout simplement pour la nier et trouver un refuge dans le culte des idoles, dans l'illusion. " Tout jugement est un symptôme ", écrira-t-il dans Le crépuscule des idoles, tout idéal personnel n'est donc rien de plus qu'un bateau ivre dans le chaos de l'existence, une simple berceuse qui ne nous procure aucun apaisement. Cependant, en opposant le rationaliste- celui qui discute de toute opinion et essaie de trouver une vérité par analyse et réfutation- à l'artiste, qui pose sa vérité en ne cherchant ni à convaincre, ni à démontrer, mais simplement à être, ainsi dira-t-il notamment " ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas grand-chose ", il n'établit pas une hiérarchie entre eux, mais affirmera dans " humain, trop humain ", que si sagesse il doit y avoir, celle-ci consistera en une symbiose entre ces 2 attitudes. Alors, plus de conflit intérieur, plus besoin d'un surmoi au sens freudien, de morales et d'idéaux asservissants et avilissants car basés sur le dénigrement du monde et de soi, sur le ressentiment que l'on essaie tant bien que mal de masquer à l'aide de ces idéaux justement.
Ainsi chacun pourra s'ouvrir à " l'innocence du devenir ", pourra comme le dit Comte-Sponville : " regretter un peu moins, espérer un peu moins, aimer un peu plus ". Car on ne peut avoir de considération pour autrui si au départ on ne vit pas dans l'estime de soi.

La sagesse est bien plus qu'un idéal, il ne s'agit plus seulement de s'impliquer dans ceci ou cela. Elle n'est ni renoncement, ni indifférence, mais acceptation de la finitude de l'existence humaine, son inachèvement en quelque sorte comme Platon l'avait déjà exprimé : tout notre savoir ne sera jamais rien de plus qu'un simple reflet des Idées pures inaccessibles à jamais à tout mortel. Mais même s'il ne s'agit que d'un simple reflet, on ne peut nier qu'il s'en dégage un sentiment d'unité. Ce sentiment d'unité, cette conscience d'unité nous fait par exemple être en harmonie avec les grandes ouvres de l'esprit, quelle que soit l'époque, quelle que soit la culture. C'est en ce sens que Nietzsche définissait l'artiste comme un aristocrate qui ne met pas un signe d'égalité entre les différentes opinions ou expressions humaines, comme le fait le démocrate, mais qui dans sa recherche du beau, ne partage rien, fait simplement communier l'esprit de chacun avec sa vision, avec sa Weltanschauung, et communier l'esprit de tous dans son esprit.
A l'évidence, tout le monde n'est pas artiste, cela ne lui interdit pas de connaître ce sentiment d'unité, de se ressentir comme " citoyen de l'univers ", B. Russel, dans Problèmes philosophiques. " L'esprit qui s'est accoutumé à la liberté et à l'impartialité de la contemplation philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette impartialité dans le monde de l'action et de l'émotion. Il verra dans ses désirs et dans ses buts les parties d'un tout, et il les regardera avec détachement comme les fragments infinitésimaux d'un monde qui ne peut être affecté par les préoccupations d'un seul être humain ".

Si en fonction d'un idéal, nous choisissons notre vie, c'est alors dans une attitude de sagesse que nous acceptons la mort. Nul autre ne l'a dit mieux que Victor Hugo:

"  Le vieillard qui remonte vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants.
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens.
Mais dans l'oil du vieillard, on voit de la lumière.

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L 'égoisme peut-il être une vertu ?

B. Pascal : le moi serait haïssable, se consacrer à soi-même serait d'une irréfragable présomption, dont le seul but ne serait que de tenter de marquer sa faiblesse. " Il veut être grand, il se voit petit, il veut être heureux et il se voit misérable ".

A cela, on peut opposer le déclaration d'indépendance des USA, établie en 1776, qui indique dans son article 2 : " Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux, ils sont dotés de certains droits inaliénables, parmi ceux-ci se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ".

La vie, cad la vie de chaque individu, donc sa vie, la liberté est essentiellement sa liberté, la recherche du bonheur ne peut à l'évidence concerner que son bonheur tant il est vrai qu'il s'agit d'une notion rigoureusement personnelle. On ne peut exister et se concevoir qu'en tant qu'individu, on ne peut se prendre soi-même pour une généralité, ou une simple partie dépendante d'un tout qui serait la " société ", laquelle devrait avoir plus de droits que les individus, comme s'il pouvait exister une société qui serait indépendante des individus qui la composent.

La notion d'égoïsme est toujours connotée péjorativement. Mais écoutons ce qu 'en a dit A.Smith, dans " La recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations ", parue en GB en 1776, et considéré comme le texte fondateur du libéralisme économique :

" L'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme.La plus grande partie de nos besoins se trouvent satisfaits par traité, par échange et par achat ".

Et plus loin, " en dirigeant son industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler ".

Ceci contraste très fortement avec le pessimisme de Pascal. Chaque moi, affirmait celui-ci, voudrait être le centre de tout et aurait tendance à être l'ennemi de tous les autres afin de les asservir Et pourquoi cela? Par paresse, dit-il, car il est plus aisé de paraître que d'être. Cela est certainement vrai pour le vaniteux, l'infatué, bref ceux dont l'égoïsme n'aboutit qu'à un culte du moi stérile et insignifiant. Cela est vrai aussi pour les bandits et les voleurs qui ne conçoivent d'activité qu'en dépouillant autrui de leurs biens. Cela est encore plus vrai pour les dictateurs et les tyrans, qui ne se contentent pas le plus souvent de vivre de la rapine des populations qu'ils asservissent mais les soumettent à leurs lubies et à leur folie. A tout le moins, le très catholique Pascal aurait dû être un lecteur attentif de Thomas d'Aquin :

" Deux choses conviennent à l'homme à l'endroit des biens extérieurs et c'est d'abord le pouvoir de les gérer et d'en disposer. Sous ce rapport il est permis de posséder les biens en propre, c'est même nécessaire à la vie humaine et cela pour trois raisons..
1 - Chacun donne des soins plus attentifs à la gestion de ce qui lui appartient en propre qu'il n'en donnerait à un bien commun à tous ou à plusieurs. En ce cas, en effet, on évite l'effort et on laisse aux autres le soin de pourvoir à l'ouvre commune.
2 - Il y a plus d'ordre dans l'administration des biens quand le soin de chaque chose est confié à une personne, tandis que ce serait la confusion si tout le monde s'occupait indistinctement de tout.
3 - La paix entre les hommes est mieux garantie si chacun est satisfait de ce qui lui appartient; l'on constate en effet de fréquentes querelles entre ceux qui possèdent des choses en commun et dans l'indivision. "

N'est-ce pas là, l'illustration d'un égoïsme bien tempéré ? On peut encore citer le philosophe anglais J. Locke, pour qui aucune liberté n'était possible si le droit de propriété n'est pas garanti. Et en effet, celui qui par son activité, se crée une fortune si considérable soit-elle et n'a pas d'autre souci que de l'accroître encore n'est pas socialement nuisible. Bil Gates, du haut de ses dizaines de milliards de dollars, n'a jamais asservi ni volé personne. Hitler, Staline, Mao tsé toug, Pol Pot, Menghistu, Ceaucescu, Mugabe et quelques autres de moindre envergure, n'étaient pas des chefs d'entreprise, mais des créateurs d'Etats-gangster qui ne respectaient ni la vie, ni la liberté, ni la propriété ni bien sûr le droit à la recherche du bonheur.

On peut donner raison à Pascal quand il dit qu'il est plus facile de paraître que d'être. Qu'est ce alors qu'être ? L'homme se définit essentiellement par son aptitude à la rationalité. Etre rationnel, c'est être créateur de sa manière de vivre, accepter la liberté et l'usage que l'on peut en faire sans fuir la responsabilité que cela engendre, être confiant dans la capacité à créer SON bonheur et ce, uniquement en se fiant, à la raison, cad en notre capacité de raisonnement qui dépendent de notre effort, et aux raisons qui nous poussent à agir, cad les motivations lesquelles sont naturellement éminemment personnelles. Etre rationnel, ce n'est pas agir en fonction de mythes, de caprices, d'opinions momentanées ou d'émotions spontanées, c'est agir de façon consciente (la raison) et en conscience (les raisons), la conscience existentielle rejoignant la conscience morale, en allemand, das Bewusstsein und das Gewissen .

Etre rationnel, c'est également agir en fonction de jugements de valeur, le jugement de valeur étant ce qui est rendu possible et nécessaire par la conscience morale de chacun et est donc là aussi strictement personnel, car ce n'est que l'individu en tant que tel qui peut déterminer ce qui est important pour lui, et qui doit le faire sous peine de sombrer dans l'ennui, celui-ci étant défini par Schopenhauer comme une volonté sans objet; il ne peut ainsi y avoir de morale générale dans une société, mais seulement des codes de bonne conduite. Etant alors capable d'intentionnalité, l'individu peut alors s'engager en des buts clairement définis, qui satisfassent cependant dans la mesure du possible son ego. Ceci étant alors l'expression et l'accomplissement d'une conscience de soi et d'un vouloir-être, donc d'une forme d'égoïsme bien compris et bien assumé. Ainsi considéré, l'égoïsme est le prolongement de l'honnêteté, si l'on considère que l'honnêteté consiste à agir uniquement en fonction de buts que l'on a soi-même définis de manière rationnelle et ce en considération uniquement de l'intérêt personnel, soit matériel, soit spirituel, que l'on y trouve.

Car si l'égoïsme, c'est tout simplement être soi, avoir l'estime de soi, cad avoir pleine et entière confiance en ses capacités et potentialités, cela n'a rien à voir avec l'égocentrisme, qui est un égoïsme boursouflé et vaniteux. Et alors, on ne peut qu'admettre que mener sa vie de manière autonome, est une fin en soi, ne peut être que la seule fin en soi de l'existence. Nos actes n'étant alors rien de plus que la concrétisation de nos pensées et de nos jugements.

On objectera que la devise de la république française est certes la liberté, mais aussi l'égalité. La liberté ne s'oppose pas à l'égalité en tant qu'il s'agit de favoriser une égalité de moyens et non de résultats, qui dépendent in fine de l'effort de chacun, et surtout pas de conditions, ce qui reviendrait à transformer la société en un enclos d'esclaves. Ainsi par exemple, la revendication d'égalité de conditions de l'aveugle serait d'exiger que tout le monde soit aveugle afin de faire respecter son droit à l'égalité. Et ainsi, pour les sourds, les paralytiques, etc. !

C'est toujours l'homme, en tant qu'il est un individu unique, une réalité en soi, qui doit être considéré comme une fin en soi, et non un système, un quelconque sens de l'Histoire ou une supposée volonté divine. La démocratie repose sur le fait majoritaire, elle a néanmoins le devoir de protéger les minorités, sachant que la plus petite minorité est l'individu. Chacun doit être libre de faire ce qu'il veut faire, tant qu'il respecte les codes de la société dans laquelle il vit, et s'il est naturel d'aider autrui dans des situations d'urgence ou de catastrophe, il est profondément immoral de voir un groupe de pression vouloir instrumentaliser la puissance publique à des fins compassionnelles. Trop de compassion mène au populisme, car chacun finira par se sentir abandonné ou méprisé, revendiquera des droits, cad des droits sur autrui qui sera de moins en moins disposé à s'en faire une obligation; l'Etat deviendrait alors ce que F. Bastiat craignait : " une fiction où tout le monde vivrait au dépens de tout le monde ".Jean Luc

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L'ENNUI ET LA MOROSITE - CAFE PHILOSOPHIQUE DU 3 AVRIL 2007

L'ennui se définit comme une impression de vide, comme une mélancolie vague, une lassitude morale du fait qu'on ne prend d'intérêt, de plaisir à rien. La lassitude peut être provoquée par une occupation monotone. Comme dit Houdar de La Motte : « L'ennui naquit de l'uniformité ». La morosité serait la traduction dans l'humeur de cette impression de vide. Morosité vient du latin morosus, humeur chagrine. Être morose, c'est être d'humeur triste. On dit de la personne morose que rien ne réussit à l'égayer. Balzac décrit l'homme morose comme un être fatigué de la vie, épuisé de chagrins, sceptique.

Il manque à l'ennui le sérieux de la dépression. L'ennui cadre mal avec  le côté grandiose du tragique. Cependant, il est débattu par de nombreux philosophes comme Pascal, Kant, Schopenhauer, Nietzsche. En littérature, citons Goethe, Flaubert, Proust, Byron, Bernanos.

L'ennui existentiel est un phénomène propre à la mode rnité. Il s'étend à toutes les classes sociales. Même s'il est difficile de faire des statistiques sur l'ennui, l'essor de l'industrie du divertissement et l'usage de diverses drogues sont une indication claire de l'ampleur du phénomène.

Le premier grand théoricien de l'ennui estPascal. Il dit que l'homme sans Dieu est condamné au divertissement. Vouloir échapper à l'ennui revient à vouloir échapper à la réalité, à ce néant qu'incarne chaque être. Pour Pascal, l'ennui est un trait constitutif de l'homme. Il n'y a qu'un seul remède à l'ennui, c'est la relation à Dieu.

Pour Kant, l'ennui est lié à un certain développement culturel. L'homme cultivé est poussé à l'ennui par sa quête effrénée de plaisirs toujours nouveaux. Le seul remède est le travail, pas le divertissement. Kant soutient que «  l'homme perçoit sa vie à travers ses actions et non à travers le plaisir », et que l'oisiveté engendre un « manque de vie ». Dans l'ennui, le temps ne se remplit pas. Il apparaît avec le recul comme étrangement court, tandis qu'un temps pleinement vécu paraît infiniment plus long.Thomas Mann, dans la Montagne magique dit : « Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l'instant ou l'heure et les rendent ennuyeux, mais ils abrègent et accélèrent, jusqu'à presque les réduire au néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps ».

Nous pouvons distinguer plusieurs formes d'ennui. 

  • L'ennui peut naître d' un décalage entre ce que nous attendons et ce que nous offre la situation.Par exemple, l'aéroport n'est là que pour être quitté. Si l'avion a du retard, nous sommes contrariés dans notre attente. L'ennui naît par conséquent d'un déséquilibre entre le temps propre des choses et le temps dans lequel on les rencontre. Dans cette sorte d'ennui, nous savons ce qui nous ennuie.

  • Il y a d'autres exemples où ce qui nous ennuie est moins bien défini. On est invité à dîner. Tout se passe bien et pourtant, le lendemain on a la sensation d'avoir perdu son temps. Tout ce dîner n'a été qu'une façon de tuer le temps.Cette conscience de l'ennui qui nous submerge après-coup, est la conscience du vide. Nous avons joué notre rôle social, alors pourquoi ce vide après-coup ? Selon Heidegger, le vide qui  se manifeste dans l'ennui profond est « ce qui reste de notre vrai moi ». Ce qui nous a occupés ne nous a pas remplis. La situation n 'était pas pleine de sens. Nous devrions faire autre chose dans notre vie que de nous perdre en dîners mondains.

  • La troisième forme d'ennui est plus profonde encore. On sesent vide de tout, soi-même compris, pas seulement des choses qui nous entourent. Tout finit par se fondre dans une seule et unique indifférence . Je deviens personneet peux faire l'expérience de ma vacuité . Dans cette posture, le soi est mis à nu dans une rencontre avec lui-même.

Nous sommes atomisés en individus et soumis à des paramètres abstraits, de sorte que nous n'éprouvons plus aucun besoin de quoi que ce soit d'essentiel. Cela est à l'origine de l'ennui dans lequel l'être-au-monde, dit Heidegger, renonce à faire un effort sur lui-même. Il faut éveiller l'ennui, en dégager la radicalité et lester de son poids l'être-au-monde. Philosopher est un fardeau, car la philosophie s'accomplit dans le caractère premier (Grundstimmung) de la mélancolie.

La philosophie prend naissance dans l'ennui. L'ennui révèle un vide, une insignifiance où les choses s'enfoncent dans une indifférence qui englobe tout.

Quand nous ne savons pas ce que nous devons faire et que nous avons perdu tout repère, nous sommes dans l'ennui profond.

L'ennui arrache les choses à leur contexte habituel, les met à nu. Ainsi, permet-il une nouvelle configuration des choses et, partant, la possibilité de leur donner un nouveau sens.

Le sens est lié au rapport de visée que le sujet entretient avec le monde. Nous autres héritiers du romantisme, avons besoin d'un sens à mettre en ouvre, d'un projet individuel, mais nous nous heurtons à un problème de sens puisqu'il n'existe plus aujourd'hui de sens collectif auquel chacun pourrait prendre part

L'ennui a un côté déshumanisant parce qu'il ôte à la vie de l'homme le sens qui justement la constitue en tant que vie.

L'ennui est un problème majeur de la modernité. L'ennui et le manque de sens finissent par se recouper et le sujet moderne croit que ce sens peut s'acquérir par des transgressions du soi, en faisant sien n'importe quel sens accessible.

L'ennui ne renvoie pas à un grand sens caché. Qui dit absence de sens profond, ne dit pas nécessairement disparition de tout sens dans l'existence.

Il faut accepter l'ennui comme une donnée incontournable, comme la propre gravité de la vie. L'ennui n'a pas de solution.

Cette absence partielle de sens nous rend morose et nous démotive. Aussi est-il important de réfléchir à la façon dont nous articulons notre projet personnel à un projet collectif pour sortir de la spirale de la morosité.

REFLEXIONS ANNEXES
L'ennui surgit d'ordinaire quand nous ne pouvons pas faire ce que nous voulons ou quand nous devons faire quelque chose qui ne nous plaît pas.
L'ennui est un état d'absence, une absence d'implication, de sens personnel. Cette perte de sens rend la vie humaine analogue à quelque chose de la vie animale.

Nous devenons de gros consommateurs de nouveautés et de nouvelles rencontres pour échapper à la monotonie toujours identique. L'ennui est immanence dans sa forme la plus dépouillée. L'antidote doit apparemment se trouver dans la transcendance. Mais comment la transcendance est-elle possible à l'intérieur d'une immanence ? Une immanence qui ne consiste en rien, et une transcendance appelée à être quelque chose. La caractéristique de l'ennui profond n'est-elle pas justement cette indifférence vis-à-vis de ce qui  existe ou n'existe pas ? Alors que la question philosophique traditionnelle était selon Jean Baudrillard : «  Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », il souligne qu'elle est devenue : « Pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? » Cette question prend sa source dans un ennui profond. Une ennui si profond que la réalité tout entière est en jeu.

Dans l'ennui, le Dasein est prisonnier du temps, mais il peut malgré tout se libérer de cet état captif :à travers l'ouverture de l'être-au-monde à lui-même. Le dasein saisit alors ses propres possibilités et concentre le temps en un point, l'instant. « L'instant n'est rien d'autre que le coup d'oil de la résolution en laquelle s'ouvre et reste ouverte la pleine situation d'un agir. » Heidegger substitue au Christ la notion de temporalité. Pour Saint-Paul, le retour du Christ, la parousie, est un événement auquel il faut s'attendre dans un instant d'éveil ( le kairos). Pour Heidegger, instant et parousie coïncident. La finalité réside alors dans un état d'éveil par rapport à un en-soi. La parousie se définit comme l'expression de l'être en tant que temporalité originaire dans l'instant, où l'être-au-monde choisit ses possibilités propres.

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L' IDENTITE

Le concept d'essence renvoie aux caractéristiques propres aux êtres de même nature, voire à ce qui est commun à toutes les natures (Thomas d'Aquin ). Le concept d'identité fait appel aux caractéristiques propres de chaque individu.

Il est ainsi pertinent de parler de l'essence de l'Homme, de Dieu, de l'art, d'une civilisation ou même de l'Etre en tant que totalité de ce qui est. Mais il serait totalement absurde de parler de l'essence de l'individu. Quoique chaque homme fasse partie d'une même espèce, il est unique, se perçoit lui-même comme unique, se conçoit dans la permanence de sa durée, il a donc une identité. Nous verrons que l'identité est ce qui le différencie d'autrui mais ce qui lui permet également d'être en relation avec autrui tant il est vrai que la communication est impossible avec le même que soi. Il n'y aurait alors que répétition sans qu'il n'y ait dialogue.

Dans les sociétés traditionnelles, n'existait qu'une identité de filiation. C'est en fonction de la naissance qu'était attribuée la place de chacun. L'identité individuelle n'était pas une identité personnelle. Néanmoins Tocqueville fait remonter au christianisme l'idée d'une identité " substantielle ". Tous les hommes sont essentiellement les mêmes, d'où il découle l'unité du genre humain. Cependant chaque homme est porteur d'une âme individuelle dont il devra répondre.

Pour Descartes , la connaissance repose sur une représentation des choses considérées comme juste car établies par la seule raison. Remarquons l'astuce du cogito. Il serait vraisemblable de dire, je suis donc je pense. Descartes renverse les termes ; ce qui me donne la certitude de mon existence, c'est de pouvoir la penser, la guider de manière autonome en ne faisant appel qu'aux seules vérités établies par la raison. Le moi ainsi fondé devient un espace de rigoureuse autosuffisance et sa philosophie établit le pouvoir de la raison sur soi et sur le monde.

A la même époque, apparaît la Réforme qui établit le rapport direct de l'homme avec Dieu. Cette affirmation du moi, culminera notamment avec Montaigne et le philosophe anglais Locke pour qui, dire je, signifiera se dégager de toute tradition, de toute habitude, et qui jettera les bases du libéralisme politique en affirmant notamment que la libre volonté des individus devra toujours avoir la primauté par rapport aux obligations sociales. Toutes ces théories auront pour conséquence l'objectivation du monde, sa marchandisation dirait-on aujourd'hui.

Alors que jusque là, l'on discourait principalement sur des considérations métaphysiques, on se tourne maintenant vers le monde réel, tel qu'il est. Tout, dans celui-ci, doit être connaissable rationnellement, donc mesurable, donc quantifiable et donc transformable. La voie est désormais libre pour les sciences et les techniques. On sort alors d'une société d'autorité, hiérarchisée, où le groupe social primait sur l'individu pour aller vers une société d'égalité où l'individu, sujet de droit et possédant les mêmes droits que tout un chacun peut mener sa vie de manière autonome, et est désormais libre de s'assigner à lui-même ses propres fins. Ainsi émerge peu à peu ce qui constituera l'identité, la spécificité, de l'homme moderne. Il ne cherche plus le Bien dans la contemplation d'une nature supposée bonne, comme les Grecs anciens, ou dans d'impénétrables voies divines comme durant le Moyen-âge. Car la nature est à présent appréhendée comme un instrument, un outil permettant d'accéder à un meilleur bien-être grâce à la technique et à l'industrie naissante, ou pour aller à la recherche de soi et à la réalisation de soi- mouvement romantique du 19.S. Ainsi Rousseau pourra-t-il écrire : " La source d'unité et de plénitude qu 'Augustin a trouvé en Dieu, se découvre désormais à l'intérieur du moi ". Quant aux appartenances sociales, si fondamentales dans le monde féodal, elles sont désormais rejetées, car limitatives de la liberté et non constitutives de notre personne et naturellement, tout ce qui relève de la filiation, est relégué strictement au domaine privé.

Cette émergence de la conscience individuelle trouvera également un défenseur zelé avec Kant, pour qui il convient de s'en remettre à la " source intérieure " ; mais pour lui, ce n'est pas la nature mais la loi morale. Comme Rousseau, Kant parlera de la nécessité de la transformation de la volonté pour aller vers l'impératif catégorique et l'affirmation du respect dû à tout être humain. C'est la conscience de soi et de ses devoirs moraux qui donnent à l'Homme sa dignité.

Affirmer son identité n'est donc pas seulement valoriser une appartenance culturelle, comme on le croit trop volontiers aujourd'hui, mais c'est aussi la possibilité de définir quelles doivent ou quelles peuvent être les finalités de son existence. C'est reconnaître qu'il existe des valeurs propres à soi, intrinsèques, qui sont d'une tout autre nature que les seules obligations juridiques ou les seuls devoirs citoyens. Les valeurs sont ce qui peut unir les individus, crée du lien social car elles sont le signe de reconnaissance d'un groupe humain tandis que la seule défense de droits, à vrai dire toujours plus nombreux, fait dégénérer la société en un champ de bataille judiciaire par l'établissement d'exigences perpétuellement renouvelées. Affirmer son identité, c'est reconnaître également que l'épanouissement de l'individu peut passer par un attachement à sa culture d'origine. Liberté et tradition ne sont pas contradictoires, et la tradition n'est pas nécessairement aliénante et irrationnelle. Bien au contraire, de plus en plus de personnes adhèrent à des formes de vie communautaires sans pour autant renoncer à leur liberté individuelle. C'est une fondamentale illusion que de croire qu'il est possible de réaliser une société métissée et multiculturelle uniquement par l'égalité des droits. A cela on donne le statut de principe universel alors que ce n'est en réalité qu'une vue de l'esprit parmi d'autres. L'exemple des sociétés nord-américaines nous montre que la reconnaissance de communautés n'a entamé ni le patriotisme ni le dynamisme économique-qui sont à la base de leur identité collective. A l'inverse, la conception française qui absolutise l'individu comme une fin en soi et qui absolutise l'Etat comme un fin en soi, les 2 étant censés créer la neutralité de l'espace public dérive vers une affirmation communautaire pathologique où l'identité devient un fin en soi, alors que celle-ci ne devrait jamais être autre chose que le fondement et le moyen permettant la création de culture et de valeurs.

Car l'identité est ce que l'on partage avec d'autres qui ont la même finalité que soi-même. Je peux être l'auteur de mon existence, d'une histoire, d'un vécu mais à partir de moi seul, il n'y a pas d'identité ; celle-ci ne se constitue qu'en relation avec autrui, celle-ci est à la fois héritage et création. Le philosophe canadien Charles Taylor dit : " L'homme appartient au monde qui le constitue et au monde qu'il constitue ". CF René Char : " Notre héritage n'est précédé d'aucun testament ".

Beaucoup, hélas, ont oublié qu'ils étaient des héritiers. Mais refuser l'identité héritée assimilée à tort à une identité subie, ne veut pas dire que l'on va vers une identité choisie. Car l'identité, c'est adhérer à des valeurs, se reconnaître dans une culture. Il est interdit d'interdire, disait-on en 68 et bien après encore. Ce qui s'est transformé en : il est interdit de m'interdire ce que je veux être. On est arrivé ainsi à un relativisme absolu où non seulement le hiérarchie des valeurs a disparu, mais également la notion de valeur elle-même.

Alors l'identité se recherche au sein d'une " tribu ", dont on expérimente le plus grand nombre possible. Ce zapping existentiel se manifeste et dans la vie privée où la valorisation de multiples expériences sexuelles tient lieu de vie privée, dans la sphère publique où les institutions ne sont vues que sous un angle utilitariste, quant aux intérêts culturels, le fétichisme de la marque en tient lieu. Et pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce salmigondis, ils trouvent un illusoire refuge dans la " crispation identitaire ". Lorsque le présent est non signifiant, il reste le mythe, aux déçus de Marianne, Jeanne tient lieu de colifichet !

Au vu de tout ceci, qu'en conclure ? Kant, parlant du cogito cartésien, trouvait cela ridicule, car le sujet ne peut en aucun cas s'appréhender comme un objet. Si le sujet est rebelle à toute objectivation, c'est qu'il ne peut être réduit à un être simplement rationnel. Ses pensées, ses émotions, ses désirs et ses actes, ne sont pas modélisables, ne peuvent faire l'objet de statistiques. Si l'on parle d'identité du sujet, celle-ci ne serait-elle pas in fine la partie non définissable du moi? Car, on peut adhérer à ceci ou cela, s'émouvoir pour ceci ou cela, mais on serait bien incapable de dire pourquoi. Bien sûr, on considérera que l'on touche l'intimité de chacun. Mais l'intimité est ce qui doit rester un jardin secret alors que c'est par notre identité que nous pouvons être un être social, un être communicant. C'est bien parce que nous avons une part exclusivement personnelle en nous que nous sommes à la fois fondamentalement unique mais à la fois aussi c'est ce qui nous définit comme faisant partie du genre humain. Herder dira : " L'homme n'exprime son humanité universelle que s'il assume son humanité particulière. " Hegel notera que l'essence de l'homme réside dans la conscience de soi, mais cependant chaque individu aspire à la reconnaissance de son identité par autrui, ce qui témoigne de sa radicale non-autosuffisance.

Cette part exclusivement personnelle, qui est au-delà du seul rationnel puisqu'il mène au relationnel, doit cependant porter la marque de l'unité et de la cohérence du sujet, vertus rationnelles s'il en est. Nous avons montré que la différence est bonne en ce qu'elle nous ouvre à l'universel. Si l'individuel est ce qui mène au collectif, on pourrait espérer que cela débouche sur l'unité et la cohérence du genre humain, mais là, semble-t-il, nous sommes dans l'utopie pure.

Jean Luc

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Café philo du 28 février 2007

La technologie change-t-elle l'homme ?

Le mot technologie vient du mot grec tekhnê, métier et logos, le discours. Au premier sens du terme, technologie signifie étude des techniques, des outils et des machines, mais actuellement ce terme est le plus souvent remplacé par le mot technique, surtout lorsqu'il s'agit de techniques de pointe avec une connotation valorisante (publicitaire ou politique). Une technique est un ensemble de procédés pour produire une ouvre ou obtenir un résultat déterminé.

 L'homme s'est ainsi inventé lui-même en inventant les techniques. L'outil reste un des critères qui distingue l'australopithèque de l'homo Habilis. Cela est confirmé par le préhistorien Leroi-Gourhan, pour qui l'avènement d'une « conscience » proprement humaine se situerait du côté de ses productions techniques.
Depuis deux siècles on assiste à des progrès techniques vertigineux dans le domaine des sciences, des arts, des métiers et des nouvelles technologies. Il est de plus en plus urgent de se demander quel homme ces nouveautés techniques fabriquent et comment penser les changements majeurs que la technique induit sur l'humain.. Heidegeer aborde la technique comme la question la plus urgente, mettant en jeu l'existence même de l'homme. L'essence de la technique n'est pas purement technique. L'homme prend ontologiquement les pleins pouvoirs, grâce à la physique mathématique, pour une transformation du monde sans précédent. La technique devient l'exécution d'un dispositif de calculabilité totale. En ce sens, le Dispositif planétaire actuel ( Gestell pour Heidegeer), est la « métaphysique achevée ». Ce Dispositif  technicien ne laisse plus rien à l'abri, ni la vie, ni la collectivité, ni le langage. Face à ce défi, l'ontologie et l'éthique ont partie liée, en ce qu 'elles revendiquent le statut irréductible de questions et d'appels. Dans ces conditions, que faire ? Non pas faire, mais attendre dit Heidegeer. Mais dans ce contexte, attendre est plus que jamais ouvrer. En caractérisant l'exposition de l'homme à la technique planétaire comme l'événement qui fait notre époque sans épuiser le possible, Heidegeer a ouvert une voie.
Pour Hannah Arendt, il faut agir et non seulement penser. Les scientifiques ne doivent pas avoir le monopole de l'action. C'est précisément le va-et-vient entre l'action placée très haut  et l'esprit jugé indispensable qui permet d'avoir le souci du monde.
Posons-nous la question du rôle de la technique sur l'évolution humaine actuelle dans quelques domaines

  Les manipulations génétiques.
La maîtrise récemment acquise des gènes et des génomes éveille des craintes au sujet de l'eugénisme et du clonage humain. Elle pose des questions ontologiques : qui suis-je ? d'où je viens ?en quoi je suis différent des autres ?
La biotechnologie moderne intervient sur le capital génétique et constitue une anthropotechnique nouvelle : il n'y aurait pas d'essence de l'homme donnée une fois pour toutes. Le caractère systématique des dépistages anté-nataux est considéré comme un acquis.  Certains souhaitent qu'on dépiste systématiquement la maladie de Marfan dont souffraient notamment le Président Lincoln et Mendelssohn. Aujourd'hui, Mozart, parce qu'il souffrait de la maladie de Gilles de la Tourette, Einstein et son cerveau hypertrophié à gauche, Petrucciani par sa maladie osseuse, seraient considérés comme des déviants indignes de vivre. Habermas s'élève contre le fait que les parents puissent choisir certaines caractéristiques génétiques pour leur enfant. L'enfant pourra-t-il se considérer comme l'auteur de sa propre vie quand il saura qu'il a fait l'objet d'un programmation eugénique ? C'est l'autonomie de l'individu qui est menacée, le fondement même de l'éthique. Le dépistage réduit la personne à une caractéristique.
Le courant transhumaniste va jusqu'à penser  que l'homme n'a pas terminé son évolution. Les nouvelles technologies vont bouleverser la nature humaine. Ce mouvement favorise la cryogénie, les nanotechnologies, la recombinaison génétique, la psychopharmacologie, l'intelligence artificielle et les prothèses.
Il existe aussi un risque de pollution génétique. Les manipulations génétiques aboutissent à la création d'organismes potentiellement dangereux pour l'humanité et son environnement, telle que l'apparition de virus jusque là absents dans la nature. La transgénèse incarne une façon radicalement différente de concevoir l'évolution et accepte que les barrières séparant animaux et végétaux soient franchissables. Elle  rejette toute idée de spécificité de l'espèce et nie la valeur intrinsèque de la vie.

 -   L'homme arrivera-t-il à tenir un équilibre entre les forces économiques du marché génétique et le respect de la personne humaine ? En effet, déjà actuellement, des multinationales se livrent une guerre commerciale pour privatiser et commercialiser le patrimoine génétique de la planète y compris celui de populations humaines possédant un gène rare. Par exemple les gènes BRCA1 et BRCA2 sont des gènes de prédisposition du cancer du sein. Ils appartiennent à Myriad Genetics. Grâce à ces brevets, la firme met au point des tests génétiques en grande partie hors du champ de l'évaluation médicale. Avec son usine à dépistage, la firme offre un service dont les bénéfices cliniques sont très discutables comme la chirurgie préventive ou une prévention par chimiothérapie hormonale. D'autre part pour des intérêts commerciaux, certains détenteurs de brevets restreignent l'usage des gènes qu'ils ont découvert en imposant des prix très élevés pour l'attribution de licences ou en refusant de le faire ce qui a une incidence négative sur l'accès aux tests génétiques.
Il semble exclu de limiter les recherches de la science génétique, mais alors que faire de son utilisation technologique ? Comment la contrôler 
        La révolution  informatique des objets communicants transforme-t-elle le cerveau ?        autrement dit, le cerveau est-il rabattu au rang d'ensemble de neurones et d'organe réflexe sans conscience.

Voici quelques exemples des conséquences de cette révolution :

-  La saturation cognitive sur internet

-  La saturation affective par l'hypersollicitation des sens, des oreilles et des yeux, -et bientôt du tact-, c'est-à-dire de la peau et de l'intérieur du corps par les puces RFID ( Radio Frequency Identification), c'est-à-dire par les microtechnologies

  C'est ce que propose la société Applied Digital Solutions. La personne est équipée d'une puce insérée sous sa peau. Un scanner propriétaire permet de lire le numéro. Il transmet une impulsion d'énergie qui « réveille » la puce qui ne possède pas de source autonome d'alimentation. Elle ne s'use pas, n'a pas besoin d'être rechargée, est peu chère à produire et vous accompagne partout sans que vous vous en rendiez compte. Une fois éveillée par le scanner, elle transmet son numéro d'identification. Il s'agit de la généralisation du concept de traçabilité en milieu urbain. En Australie, les personnels bancaires et les militaires sont « pucés ». Verichip, filiale de ADS propose une puce implantée qui aiderait à retrouver le dossier médical d'une personne, mais attention aux hackers !
Autre exemple : l'informatique invasive.  Le personnage fictif d'un jeu vidéo appelle l'enfant sur son téléphone portable. C'est la création d'une société de joueurs désocialisés que l'on appelle au Japon des otaku.
L'homme perd peu à peu ses capacités d'attention et de sensibilité. Les techniques de contrôle des affects provoquent la désaffection affective comme on parlerait d'une usine désaffectée. Ainsi désaffecté, l'homme devient incontrôlable et ne se sent plus exister.
En conclusion, l'enjeu de la question de la technique est d'ordre métaphysique. Elle touche l'être en tant qu'être.
Certains philosophes français comme Jean-Pierre Dupuis, Dominique Lecourt, Bernard Stiegler constatent en s'intéressant aux nanotechnologies, aux biotechnologies, à l'industrie culturelle et à la communication,  que les techniques actuelles nous obligent à renoncer aux grands partages que le sens commun pensait avoir établis : nature-artifice, vivant-non vivant, matière-vie-information. Ces techniques demandent à être pensées, mais elles résistent à notre effort de pensée. Elles opposent leur irréductible pluralité, leur hétérogénéité à l'intention d'y trouver une signification d'ensemble. Ces nouveaux êtres issus des laboratoires de biotechnologies ou nanotechnologies, OGM, clones, machines moléculaires artificielles, ne se laissent pas aisément circonscrire par une intuition philosophique centrale L'individu technique est le système formé par l'être individué et son milieu associé de fonctionnement.

 Annexe sur le téléphone comme outil technique qui engage l'humain au-delà de sa perception initiale de l'objet.
En effet, le téléphone présuppose l'existence d'un autre téléphone. Quand vous raccrochez, il ne disparaît pas, il est en mode de veille. Nul interrupteur n'équipe le technologique. Quand vous êtes au téléphone, il y a toujours un courant électronique, même quand ce courant est non marqué. Dans la mesure où l'appel vous trouve toujours en ligne, vous avez déjà appris à supporter l'interruption et le clic. Et pourtant vous dites oui, presqu'automatiquement, brusquement, parfois irréversiblement. Le fait que vous décrochiez signifie que l'appel est passé. Et même plus que vous en êtes le bénéficiaire qui se lève pour satisfaire à son exigence, pour payer une dette. Vous ne savez pas qui appelle ou à  quelle tâche vous serez appelé, et cependant, vous prêtez l'oreille, vous cédez quelque chose, vous recevez un ordre. C'est une question de responsabilité.
Heidegeer qui a réfléchi à la technique n'a pas réfléchi au téléphone. Pourtant, c'est un appel téléphonique des nazis qui l'a amené à accepter un poste universitaire sous le régime hitlérien. Le téléphone présent dans son bureau a mis en jeu sa responsabilité. Il n'a pas réfléchi à ce lien entre la technique et l'accord qu'il a donné au régime nazi. C'est une étrangeté à relever tant il est vrai que le téléphone est un synecdoque de la technique. C'est la provenance qui fait de son appel une puissance par laquelle  au-dessus et au-delà de soi, l'auditeur est intimé, porté en quelque sorte à un degré superlatif de coïncidence avec soi-même et dans le même mouvement, convoqué, exproprié devant l'autorité devant de plus hautes instances.
Appel et technologie n'ont jamais été confrontés au sein du corpus heidegeerien.)

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DE QUOI RIONS-NOUS ? ( CAFE PHILO DU 31 JANVIER 2007)

Il est plus difficile de définir ce qui nous fait rire que ce qui nous fait pleurer. Le rire semble complexe à analyser.

 Le rire peut être une réponse à l'angoisse comme dit Freud, il peut jouer sur le registre de la répétition ou sur le renversement carnavalesque entre le haut et le bas du corps (comique sexuel) ou entre le dominé et le dominant (comique social). Il  théâtralise ainsi les hiérarchies et permet au faible  de rire du fort. Dans tous les cas, le comique se fonde sur trois éléments : l'anomalie, la distance et l'innocuité. Le rire doit garder la bonne distance : l'objet du rire ne peut être figé dans le dédain.

La question est de savoir si nous rions toujours selon ces critères, en particulier le critère du renversement carnavalesque, ou si l'évolution actuelle de la société change cette donne.

Analysons deux comiques sous l'angle du renversement carnavalesque du haut et du bas et vice- versa :

Devos et Bigard.

Dans le cas de Devos, le spectateur rit  d'un double mouvement de haut en bas et de bas en haut de manière figurée grâce au décalage entre la salle et le plateau. Devos invite son public à le suivre sur la scène « pour rire », à passer de bas en haut, mais il ne veut pas monter trop haut, se perdre dans les sommets pour redescendre vers le parterre. Il  conçoit le spectacle comme un voyage qui conduit de bas en haut et de haut en bas. Il dit : « Mesdames et messieurs, excusez- nous. Nous allons prendre l'air ! Et quand nous serons calmés. je reviendrai !Vous voyez, hein ? Souvent, on se prend pour quelqu'un, alors qu'au fond on est plusieurs ! »

Bigard , pour sa part, prétend ne rire que d'une seule chose, le sexe. Il montre ses parties, mais il donne en même temps un cours qui porte sur les animaux et le génome humain. Il est en bas, le sexe à l'air, ou en haut, en sexologue avisé, mais jamais il ne prend le temps de marquer le lien entre le bas et le haut. Il est tout prof ou tout sexe. Le sexe et la tête ne communiquent pas entre eux.

 Son rire forcé parce qu'il force à rire,  se donne tous les moyens pour provoquer le passage à l'acte avec son public. Alors que Devos invite le spectateur à le suivre, Bigard caresse son public dans le sens du poil, le chatouille là où c'est sensible, là où le rire est naturel et bête. Tout cela aboutit à la fin du spectacle au sexe en direct où le public veut prendre son pied avec Bigard qui pousse toujours plus loin les vannes.

 Il ne s'agit pas ici d'un renversement carnavalesque, mais de pousser toujours plus loin les blagues salaces jusqu'au coït de l'acteur avec son public. Le spectacle va au plus cru, au plus réel de la réalité sexuelle, mais seul Bigard maîtrise le rapport de force instauré avec le public qu'il force à rire. Pas de mobilité du haut et du bas,  la visée est le passage à l'acte.

En écho à la verticale du rire, on trouve aujourd'hui l'horizontale du rire où dominent le frontière et l'ailleurs. Il affecte les communautés et les identités. Si le corps est divisé verticalement, les conflits relatifs aux mouvements de migration sont horizontaux et traduisent un déplacement spatial. Les rieurs d'aujourd'hui pratiquent un rire identitaire, ethnique, migrant et communautaire. Les comiques nous font passer d'un endroit à un autre, de Casablanca à Paris et Montréal pour Gad Elmaleh, de Trappes à Canal+ pour Jamel, d'Alger à Alger pour Fellag. De même que le rire fuse de haut en bas, il est toujours entre deux communautés, deux mondes, il affecte l'ailleurs et l'à côté..

Le comique contemporain de l'immigration met en scène un parcours personnel qui n'est jamais fini. Jamel n'en finit pas de se déplacer de Trappes à la télé, puis de Canal+ au Maroc avant de remonter en scène. Les spectacles de ces acteurs ont un rôle cathartique : on s'y déprend du rire ethnique pour mieux respecter les identités multiples, on y évoque en riant les violences entre communautés pour mieux les calmer. L'histoire du personnage démontre qu'il peut exister parce qu'il a compris qu'il doit composer avec d'autres communautés. Cette histoire est mobile, elle n'a ni début ni fin.

Dieudonné est le contre-exemple de la mobilité horizontale du rire. Il tente de récupérer une communauté noire en mal identitaire par des diatribes anti-juives. Plutôt que de mettre en relation les communautés et les ethnies, il les radicalise et les fige en invoquant implicitement une égalité (égaux car tous racistes) qui justifie les surenchères (pourquoi la communauté juive serait-elle considérée comme plus victime que les autres alors que l'esclavage a décimé une partie de la population africaine ?)

Loin d'être un Sganarelle ou un Arlequin jouant de l'art des métamorphoses, il revêt les masques successifs de racistes dont il veut rire. Il se livre ainsi à une surenchère politique en tablant sur la concurrence des victimes : tous égaux car tous racistes, tous inégaux car inégalement considérés comme des victimes.

Voici l'entrée de son spectacle : Mes excuses :

« Je m'excuse, ô peuple élu. Pardonne. Pardonne à la bête que je suis les offenses proférées. Mais je n'ai pas d'âme. Mes paroles ne sont qu'un grognement instinctif. Cela n'a aucun sens. Je me soumets à ta grandeur, ô peuple élu. Merci de m'avoir épargné, Maître. Merci Maître. » Et de faire un bras d'honneur en forme d'uppercut : « Dans le cul. » Plus loin, il évoquera « le peuple élu de la fange et de la médiocrité ».

Dans les cas évoqués ici,  on sent que pour que le comique soit dans la distance et l'innocuité, la mobilité s'impose. Ainsi, il échappe à la vulgarité .Le rire circule entre le haut et le bas, mais aussi dans la topographie sociale où coexistent la frontière et l'ailleurs. Le jeu réussi permet un subtil franchissement des lignes et la rencontre des communautés.

Il reste qu'actuellement, on ne sait plus qui est en haut et qui est en bas. Le renversement comique est moins clair. De même, dans le carnaval, les puissants devenaient les faibles et inversement et c'était source de comique alors que maintenant, cette inversion est beaucoup moins visible. Elle se place dans des interstices

Les dérapages de Bigard et de Dieudonné suscitent des interrogations quand on songe au fait que Devos se méfiait de la méchanceté et répétait souvent qu'on ne peut rire que des valeurs (religieuses, morales et politiques.) qui résistent.Le rire rencontre des obstacles aujourd'hui avec l'hilarité commandée par l'animateur télé ou à cause du vertige égalitaire où l'inversion carnavalesque n'a plus de sens, où tout le monde peut rire de tout, se croire supérieur à ses supérieurs, effacer les hiérarchies, invalidant tout renversement de situation.

 Le rire pour demeurer égalitaire est-il condamné à accélérer l'inversion carnavalesque, la rendre permanente, rappeler en permanence que demeurent des différences entre individus moyens, des ruptures, des écarts ? Ainsi peut s'expliquer en partie cette tendance échevelée à rire, mal, de toute différence et de toute valeur.

C'est la manière dont chacun désire vivre en société qui fait vivre le rire. D'où cette question importante : que nous apprennent les dérives comiques sur notre manière de vivre ensemble aujourd'hui et sur le caractère évanescent de nos valeurs 

HISTORIQUE DU RIRE :UNE EBAUCHE.

Chez les Grecs les dieux rient alors que dans les trois religions monothéistes, le rire est absent. De quoi rions-nous donc aujourd'hui ?

Freud dit que le rire dépend de l'angoisse : toute forme de rire est triomphe sur l'angoisse.

Bergson dans le Rire a une conception du rire classique et morale. Pour lui, le vivant est la capacité de souplesse et d 'adaptation.  Etre  ridicule c'est perdre sa souplesse : « La mécanique plaquée sur du vivant » . Par exemple : tous les comportements comme celui de l'Avare qui ramène tout à l'argent. C'est le côté mécanique du caractère obsessionnel. De même l'imitateur va exacerber ce qui n'est pas souple chez la personne. Pour Bergson, le rire est une sanction sociale.

Il semble qu'il y ait lien consubstantiel entre la répétition et le comique. Pour certains tout ce qui est comique est répétitif. D'autres pensent que le comique est lié à la chute ou à l'angoisse. La catharsis comique est la jouissance qui tire sa force de nos angoissses et de nos peurs. Cette jouissance repose sur des mécanismes obsessionnels et sur des rythmes. Tout plaisir repose sur une forme de rythmique.

Chez Molière les schémas archétypaux sont le conflit entre la loi paternelle et le désir érotique des enfants. Par exemple, la jeune fille veut se marier avec un jeune homme que le père ne veut pas. La loi paternellle c'est la caricature de l'avarice, de la tyrannie.Le père n'est pas du côté du souple. Ce principe est celui de la structure familiale comme source du rire. Cela persiste malgré les changements importants de la famille. Le père fait rire parce qu'il est caricaturé et qu'il chute. Ce qui fait rire est le décalage entre ce qui est et ce qui est attendu en terme de norme sociale : la famille avec un père qui a de l'autorité. Par contre, la mère est comique quand elle est tout sauf maternelle. On peut rire de la mère en tant que femme dans le couple et de la mère qui joue le rôle de père. Dans la littérature comique traditionnelle la mère est rarement présente. Actuellement, Jamel Debouzze fait rire quand il parle du père qui veut marier sa fille contre sa volonté dans la tradition musulmane. Cela appartient à notre société des banlieues alors qu'il ne s'agit plus de notre modèle général en France. Cela prouve que c'est un schéma archétypal qui fait toujours rire.

Devos se méfiait de la méchanceté et répétait volontiers qu'on ne peut rire que des valeurs qui résistent comme les valeurs religieuses, politiques et morales. Comme ces valeurs perdent de leur substance. Les renversements sont moins nets.

La caricature du politique fonctionne toujours. La caricature religieuse a perdu du terrain sauf pour ce qui est ce l'islam. Dans ce cas, pour les garants de l'autorité religieuse, c'est subversif comme c'était le cas pour le rire au 17ème lorsque Bossuet parlait du rire comme d'une passion diabolique parce que dans la Bible le Christ ne rit jamais. « Malheur à vous qui riez ».

Chez Bigard, il peut y avoir une dérive du rire qui abolit la distance et met dans la pulsion pure. Dans le hapy slaping, il y a une abolition entre les frontières de la réalité et de la fiction. Ils prennent la réalité et ils en rient comme si c'était comique alors que la personne battue a réellement mal.

Ce qui est anxiogène dans notre vivre ensemble est l'objet du comique d'où les situations qui mettent en jeu divers groupes ethniques en France. Un trouble flotte dans les consciences aujourd'hui

Les blagues qui touchent au bas font toujours rire comme la sexualité dans le bas corporel. Tout ce qui est de l'ordre du bas fait rire. C'es Gargantua qui bouffe et qui fait rire de sa gloutonnerie. Ca reste encore vrai. Le sexe est intemporel et fait toujours rire.

Pour qu'il y ait comique il faut une anomalie( décalage), une distance avec l'objet et une innocuité. On doit savoir que cela n'est pas dangereux. Quand un homme tombe, il y a anomalie dans la marche, cela n'est pas toi qui tombe, et il y a une innocuité : je ne ris que si l'autre se relève. S'il ne se relève pas, le rire s'arrête. Si je continue de rire, l'autre est en danger. La distance n'est plus établie comme l'innocuité. On peut s'interroger sur la nature de ce rire. Par exemple dans Germinal, lors des émeutes, les femmes coupent le sexe d'un commerçant mort qui a les réserves de pain. Les femmes en rient.

Le rire a besoin de repères pour fonctionner. Le rire est plus compliqué que les pleurs. On pleure toujours de la même chose, mais le rire peut être cruel. Qu'est-ce que cela signifie 

En ce qui concerne le comique sexuel,  il est intéressant de comparer Feydeau qui est abondamment rejoué aujourd'hui à Jean-marie Bigard. Feydeau met en intrigue une seule et même histoire, toujours recommencée, celle du plaisir et de l'impossibilité de vivre à deux. Les personnages n'en finissent pas de courir, de se courir après, de mentir et de se cacher. Centré sur la sexualité, la fragilité des couples, la force du désir, le théâtre de Feydeau fait rire de l'impossibilité de s'arrêter. Il fait rire de la répétition des situations bien plus que du passage à l'acte. Ce qui fait rire, ce ne sont pas des histoires salaces, mais l'effondrement des corps et du langage, la désorientation de ceux qui ne tiennent qu'à un fil impossible : le désir.

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L'apparence s'oppose-t-elle à la réalité ? 

 Tout le monde connaît les dictons suivants :" Ne nous fions pas aux apparences, l'apparence est trompeuse, l'habit ne fait pas le moine. "

Mais un poete n'a-t-il pas dit que les yeux étaient le reflet de l'âme ?

Le visage ne ment pas. Les sentiments, les passions, les désirs, l'intériorité du moi se traduisent sans fard dans l'expression du visage. Mais dès lors qu'il s'agit de jouer un rôle social, on sait user d'ingéniosité, pour maquiller, travestir notre apparence. Celle-ci s'oriente alors vers l'illusion, voire vers l'hypocrisie car s'il n' y a -pas toujours- intention de tromper, voire de se tromper soi-même, il y a néanmoins une certaine mise en scène de sa personne, où l'on cherche à se valoriser, à faire croire en des qualités qu'on ne possède pas, ou chercher à masquer des défauts qu'on a réellement. Il y a donc une part de simulation et une part de dissimulation. L'archétype de celui qui ne vit qu'en fonction de l'apparence qu'il veut donner de lui-même est le don juan, le séducteur professionnel, pour lui, ce qu'avait relevé St-Exupéry, déclarant qu'on ne voit bien qu'avec le cour, car l'essentiel est invisible pour les yeux, n'a naturellement aucune signification. Mais que dire également du représentant de commerce, du publicitaire, de l'homme politique pour qui tout va toujours très mal quand il est dans l'opposition et très bien quand il n'y est pas du syndicaliste, pour qui tout va toujours très mal, du chef d'entreprise, pour qui tout va toujours très mal lorsqu'il est chez le percepteur, tout va toujours très bien lorsqu'il est face à ses actionnaires.

Ce jeu est d'autant plus facile à réaliser que l'homme de la foule tend à prendre les apparences pour la réalité. Le vulgaire se satisfait toujours de l'apparence, dira Machiavel. Et Baudrillard ajoutera, dans une élection présidentielle, les gens voudront un beau spectacle plutôt qu'une bonne réflexion. Ainsi, une part non négligeable de la vie sociale consiste précisément à soigner les apparences et ce, au détriment de l'authenticité, cad l'état dans lequel l'apparence et la réalité ne font qu'un, où l'apparence est la réalité.

Pourtant, à écouter un homme politique par exemple, la première impression est de se dire qu'il n'a pas tort, que ce qu'il dit correspond à la réalité. Ce que tout l'art de l'homme politique consiste non pas tant à travestir le réel, qu'à en extraire certains aspects et à les réinterpréter en fonction de théories qu'il croit juste. En écouter plusieurs est finalement un exercice sain, puisque cela nous entraîne à exercer notre faculté de jugement et d'essayer d'avoir, in fine, un esprit lucide.

On peut alors s'interroger sur ce qu'est un fait, sur la manière dont il est perçu par celui qui cherche à le mettre en exergue. Il n'est plus simplement ce qu'il est, isolé et vide de sens, il prend une signification particulière au regard de celui qui le perçoit car il peut le retraduire selon son échelle de valeurs, selon ses convictions ou selon ses fantasmes s'il s'agit d'un mythomane. Ainsi le fait est digne d'intérêt que s'il le conforte dans ses croyances. Mais c'est celui qui se limite à leur simple perception, sans les hiérarchiser et sans les interpréter, celui-la se contentera de jugements superficiels, d'avis non argumentés, aura une opinion versatile, mais ne prendra jamais le fait comme base d'un raisonnement lui permettant de se forger une conviction. " Il paraît que. " sera l'une de ses locutions favorites.

On voit donc qu'en rester à l'apparence des choses ou ne vivre qu'en fonction de l' apparence d'une image de soi que l'on veut donner est peu épanouissant. Se contenter de ce qui apparaît signifie se satisfaire de ce que nous percevons, on en reste dans le domaine de l'information et non de l'analyse ; d'ailleurs la tendance actuelle à la surinformation consiste précisément à donner de l'importance à des choses de plus en plus insignifiantes. Or le réel est ce qui ne peut être connu que par le biais du savoir et non par de seules informations. Le réel est ce qui existe dans son objectivité, dans sa logique. Connaître le réel, ce n'est pas aligner un nombre considérable d'informations disparates, c'est chercher des causes et déterminer des lois. Alors on ne dira plus par exemple, que le soleil se lève à l'est et se couche à l'ouest, mais que la terre, les planètes tournent autour des astres suivant la loi de la gravitation universelle.

Platon avait déjà établi que tout ce qui est relève de l'intelligible. L'apparence est ce qui doit nous conduire à la réalité par la recherche, le raisonnement. Les " choses sensibles " ne sont donc pas en opposition avec des " réalités intelligibles ", mais l'une et l'autre sont des manifestations de l'Etre. Le premier se manifeste par des phénomènes, le second se dévoile dans la lumière de la raison. Remarquons ici qu'un phénomène matériel est bien différent d'un phénomène social. Ainsi lorsque le scientifique traite du réel, quand il a épuisé son sujet, il aboutit à des conclusions absolument certaines car démontrables et peuvent donc être tenues pour vraies. L'homme politique traite de phénomènes de société qui évoluent sans cesse face auxquels il ne devrait faire état que de propositions. Croire, car il s'agit bien d'une croyance, que ce qui relève de la vie en société peut faire l'objet d'équations parfaitement logiques et donc de buts-en apparence- rationnellement définis a conduit ces expérimentations dans des totalitarismes plus aliénants que ne l'étaient les aliénations du passé.

Mais pourtant, pour ce qui est des conduites humaines, il faut reconnaître qu'il est appauvrissant, déssechant pour l'esprit, d'en rester dans le jeu des apparences, de ses poisons et de ses délices. S'il est possible d'accéder à la réalité du monde, comment accéder à celle de soi-même, comment parvenir à une conception personnelle de l'existence dont il ne serait pas contradictoire de dire qu'elle puisse déboucher sur une réalité humaine commune, une vérité humaine universelle car valable pour tous? Tout le monde sait ce qu'est le beau, le bien, le juste, mais chacun en a une approche particulière. Or c'est bien là le paradoxe, chacun croit connaître une notion, une chose qui en somme devrait pouvoir se conceptualiser sous une forme intangible, indiscutable car rigoureusement identique pour chacun puisqu'étant au-delà de la simple subjectivité de chacun, et cette notion reste cependant du domaine de l'opinion, changeante et fluctuante et de fait conserve le statut de l'apparence d'une réalité, d'une vérité. C'est que l'homme, de par sa conscience, et donc de par sa subjectivité, est bien différent du monde physique qui peut se synthétiser en une abstraction mathématisable. Sa réalité, Camus l'a défini dans le mythe de Sisyphe, -ici, lecture d'un court passage de la page 1 paragraphe 2 . L'émotion et la clarté, le sentiment et le raisonnement, le pathos et l'ethos, l'esthétique et l'éthique, voilà ce qui nous permet d'accéder à l'unité de soi, à la réalité essentielle de soi, faite de raison et de sentiment, de cohérence dans le raisonnement, d'épanchement dans le sentiment, de folie dans le désir, voire de la recherche du sublime dans la transcendance. Ainsi nous pourrons avoir une vision totalement personnelle du moi, de son devenir et de sa finalité. Ressentir le lien qui nous unit au monde, nous incite à l'accepter tel qu'il est tout en sachant que nous pouvons l'améliorer et à nous accepter tels que nous sommes, dans notre finitude, tout en recherchant cependant, comme l'avait déjà souligné Rousseau, la perfectibilité de notre être. "  Le monde est objectif, le moi est projectif ", Jacques Monod dans " le hasard et la nécessité ", c'est le projet qui donne à l'homme sa dignité, qui est la véritable réalité de son être. Alors, comme pour les Grecs anciens, le cosmos signifiera pour nous beauté et harmonie, sens que nous avons perdu, croyant que par la cosmétique, domaine de l'apparence s'il en est, nous égalerons, l'espace d'un moment, la beauté des dieux. Jean Luc

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Qu'est-ce que la concupiscence

Quand j'ai vu ce mot mystérieux en quatre lignes dans le Larousse, je me suis dit Chic voilà un mot qui mérite des éclaircissements, ce ne sera pas long !


T'as qu'à croire Charles ; je suis tombé dans un gouffre noir rempli de livres poudreux écrits par des soutanes noires en très grand nombre et comme la plupart des philosophes sont des 'castrateurs' (Je cite Nietzsche), j'ai retrouvé tout notre monde philosophique apparenté à la religion qui censure la concupiscence avec quelques exceptions notoires : De La METTRIE, médecin philosophe, réfugié comme il se doit en 1760 chez le Roi de Prusse, avec d'autres, auteur de l'homme à la longue queue, prélude aux dessins des salles de garde des carabins, Feuerbach eh oui, et le bon et brave Nietzsche et enfin, de nos jours, un philosophe remarquable : Michel ONFRAY dont je vous recommande parmi de nombreux livres celui ci pour ce soir : L'Art de jouir. Revenons à notre sombre gouffre !


Concupiscence, je ne vous apprendrais rien, n'est rien d'autre que du latin d'église : 'concupiscentia'. La convoitise a toujours existé. Ce mot est apparu dès l'Antiquité (hominis grécolatinicus) sous le concept Platonicien de convoitise pour toutes les bonnes choses de la vie : boire, manger, et copuler. On sait, par les découvertes archéologiques -de véritables photos -ce qui se passait à Pompéi : le sexe n'était alors l'objet d'aucune censure de la part des Romains.


Avant de devenir une notion centrale du christianisme, le terme est né des païens, équivalent de la convoitise, élan irrépressible qui amène l'homme à désirer avec ardeur. La concupiscence ne fait donc pas encore l'objet d'une attention particulière avant l'ère chrétienne ; et ce mot désigne originellement toute forme véhémente de désir humain.


Concupiscence est devenu, par contre, chez les hommes d'Eglise (hominis ecclesiastica), la convoitise spécifique pour le sexe, un péché à se rendre malade, on le verra avec Pascal, concupiscence se trouve 33 fois dans ses Pensées.


Concupiscence a disparu, vers 1900, avec l'apparition des hommes des divans (Homisis divansis) remplacé par libido, la forme primitive du désir sexuel selon Sigmund Freud. Depuis environ 1980 et l'arrivée des hommes de science (hominis scientificus), ce mot est synonyme de pornographie et concupiscent de libidineux.


Les synonymes de la concupiscence sont l'envie, l'appétence, la libido, les fantasmes. En latin, la concupiscence, avec le complément cum (avec ou ensemble) ajouté à cupere, qui a donné cupide, récupérer, donc avec 'cupiscence' signifie désirer ardemment : 'Désirer ardemment ensemble à deux ou à plusieurs !'


Le contenu de chaque concupiscence nous donne du jouis, un mot peu connu et aussi difficile à avouer que de décrire le registre des fantasmes de chacun. Chacun a le sien qui est plus dégoûtant que ceux des autres pour les autres.


Mais dans un catalogue de fantasmes l'un de ces fantasmes plait soudain à quelqu'un ! Il existe un registre des fantasmes * (Lacan et Pasini, etc.) qui se décline sur une douzaine de thèmes !


Comment connaître ces concupiscences si ce n'est que par la confession des péchés avoués dans les confessionnaux ? A la manière des psycho analyses qui finissent par les choix du Maître : le complexe d'Odipe, le complexe de castration, l'envie du pénis, et cetera, taratata, taratata, les confessions, elles aussi, se terminent toujours par une absolution et des récitations incantatoires : Notre père qui êtes aux Cieux et cetera, tara tata, tara tata.


Mais les psychanalystes ne disent mot ; Lacan se serait permis un calembour : 'qui ne dit mot qu'on sent !'


Connivence ? Tiens expliquez moi !


Les fantasmes sont mieux définis que la concupiscence telle que les hommes d'Eglise l'avaient définie à partir des contenus des confessionnaux.


Les fantasmes sont mieux définis que la concupiscence


Depuis FREUD le mot concupiscence comme convoitise pour le sexe a disparu. Freud pose à sa place, en 1897, le concept de fantasme, constructions imaginaires, mises en scène, apparentées à la rêverie, du rêve éveillé, des idées de rev-eil, mais pas à du rêve nocturne. Fantasme conscient ou fantasme inconscient ? Seuls existent des fantasmes conscients, il faut la volonté pour les chercher dans la mémoire forme floue. Il n'existerait pour Freud qu'un fantasme. Certains sont comme des rêves diurnes, les romans que le sujet se construit pour lui-même. D'autres sont des rêveries subliminales. Lacan ajoute à ces définitions du maître la modalité défensive du fantasme : un "arrêt sur image" une image figée, en défense contre la castration. Au-delà de la diversité des fantasmes, Lacan suppose l'existence du fantasme fondamental, une structure commune à tous ces fantasmes, dont la traversée par le patient signerait l'efficacité de l'analyse. Pour Pasini, l'imaginaire érotique est mieux défini : c'est la possibilité qu'a l'être humain de s'auto érotiser mentalement par l'utilisation de fantasmes. Le fantasme érotique est une représentation mentale, en général consciente capable de provoquer, à tous les coups, une excitation sexuelle. Les fantasmes apparaissent, non pas comme une force inconsciente agissant sur le comportement, mais bien comme des fantaisies imaginaires érotiques véritables supports des activités sexuelles. La confrontation des situations inconnues, interdites, imprévisibles joue un rôle, surtout chez les dames. Les fantasmes les plus rencontrés varient selon le sexe, non pas en fréquence (97 % des femmes comme des hommes ont des fantasmes), mais chez les femmes par un contenu plus social que génital (rencontres imprévues, imaginations d'un autre partenaire, etc.) et chez les hommes bien plus génital (seins, bites, copulations, etc.). Bien entendu les psys distinguent pour affirmer la solidité de leur école de pensée : un, les fantasmes oraux avec fixation de la libido au stade oral, comprenant des dévorations, des incorporations, des effractions. Puis les fantasmes anaux (fixation de la libido au stade anal) avec des relations sexuelles vécues sur un mode de domination/soumission, sadomasochisme, de prise de pouvoir avec des thèmes d'écartèlement, d'éclatement, de rupture. Restent les fantasmes odipiens que seuls connaissent les connaisseurs avec le trouble de l'identification génitale et l'angoisse de castration. Comment y ajouter les fantasmes de triolisme, d'échangisme, de groupe, d'homosexualité ?


Les fantasmes libres sont élaborés souvent non pas après mais pour provoquer une excitation sensorielle d'origine exogène. Ils peuvent apparaître en dehors d'une relation sexuelle, mais leur élaboration conduit à une situation érotique. Les fantasmes fondés sur des anatomies sexuelles, des positions sexuelles, des rapports bucco-génitaux et bucco anaux sont fréquents chez les hommes. Tandis que les fantasmes actifs sont élaborés de façon volontaire ; ils sont utilisés comme moyens d'excitation et sont destinés à activer qualitativement la relation érotique en se substituant en partie à la réalité pour une meilleure obtention du plaisir et de la jouissance. On retrouve fréquemment des fantasmes portant sur le lieu, le décor, le romantisme et les relations idylliques, les relations sado-masochistes, le voyeurisme, l'exhibitionnisme, les rapports bucco-génitaux et la sodomie, l'échangisme et le triolisme chez les femmes. Les fantasmes pré orgasmiques, chez l'homme, presque tous les fantasmes se retrouvent, les plus fréquents étant ceux portant sur la sexualité de groupe, le triolisme, les appâts féminins, etc. Le romantisme et les rapports sado-masochistes, c'est plus les femmes. Les fantasmes orgasmiques sont peu décrits. Le vécu et les traces mnésiques laissées par ces différents états, correspondant aux périodes pré orgasmiques, orgasmiques rares et post-orgasmiques, je ne les connais pas. Dans l'activité fantasmatique qui accompagne la relation sexuelle, se retrouvent les tendances bien entendu perverses, bien entendu des résidus de la sexualité infantile.


Philosophie du nouveau Testament sur la concupiscence


Dans l'Ancien Testament notez qu'à l'exception des Dix commandements, rien n'interdit le sexe, bien au contraire. Avec l'Evangile ce sont les Pères de l'Eglise (Saint Paul, Saint Clément, Saint Jean, Saint Augustin, Saint Thomas) qui mettent au point la définition théologique de la concupiscence en tant que péché de la chair.


Saint Paul


Traductions de l'épître de saint Paul aux Romains par l'abbé Crampon


L'homme laissé à lui-même abandonné à sa nature devient le jouet de ses convoitises et non à ses concupiscences. Quand l'homme ne se soucie pas de posséder la connaissance de Dieu, il est abandonné à lui-même, livré à son esprit insouciant, à une conduite indigne. C'est une punition, mais qui est la conséquence de l'absence d'une vraie lumière, d'un guide sûr. Paul décrit en quoi consiste cette absence de clarté, qu'est la soumission aux convoitises humaines : cupidité, envie, esprit de querelle, sournoiserie, délateurs, méprisants, arrogants, rebelles à leurs parents, déloyaux, sans cours, sans pitié, etc. Autant de témoignages, de symptômes de l'absence de la lumière divine dans le cour de l'homme, de leur folie se croyant sagesse. Les hommes ne se soucient plus du jugement de Dieu (bien qu'ils le connaissent). Pire, ils approuvent ceux qui ne suivent pas ses voies, les encourageant de cette manière. (1, 22-32)


Traductions de l'épître de saint Paul aux Romains par Segond de la société biblique de Genève et comparaisons avec celles de l'abbé Crampon


L'Epître aux romains et aux l'épître aux Corinthiens comme tant d'autres épîtres de longues lettres envoyées vers de nombreuses communautés chrétiennes des villes d'Asie Mineure, est l'ouvre de Paul, un juif, de nationalité romaine apparemment, qui était, au départ, il le dit lui-même, un persécuteur des chrétiens et un juif religieux suivant le judaïsme, une sorte de Cardinal Lustiger, vous voyez ? Après sa conversion au christianisme sur le chemin de Damas, Paul, qui ne faisait pas partie des disciples de Jésus Christ rédige des épîtres (56-58 ap JC) et il devient le meilleur des Apôtres, celui qui diffuse largement le christianisme bien au-delà de la Palestine où cette nouvelle religion restait en quelque sorte confinée à une secte. Rédigée à Corinthe, cette épître expose aux romains, les compatriotes de Paul, très simplement ce qu'est la foi chrétienne. Concernant les péchés, Paul prend la liste des dix commandements dont l'irrespect conduit au péché. Son épître contient quelques mots raisonnables en particulier sur les rapports contre nature Le mot concupiscence n'y figure pas, mais les péchés de toutes sortes. Commençons de lire une traduction moderne, celle de Segond. Salutations et louanges : « j'ai un vif désir de vous annoncer aussi l'Evangile à vous qui êtes à Rome. » Plus loin on trouve des considérations sur la culpabilité des non juifs, les chrétiens étant à l'époque des juifs : « C'est pourquoi Dieu les a livrés à l'impureté par les désirs de leur cour, de sorte qu'ils déshonorent eux mêmes leur propre corps.. Leurs femmes ont remplacé les rapports sexuels naturels par des relations contre nature, de même les hommes ont abandonné les rapports naturels avec femme et se sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres ; ils ont commis homme avec homme des actes scandaleux et ont reçu en eux mêmes le salaire que méritait leur égarement. » C'est la partie nette des péchés de la chair.


Certes, dés les premiers écrits de saint Paul, la problématique du désir, de la convoitise, de la tentation, s'y trouvent, c'est incontestable ; mais cette problématique -expliquée en grec d'ailleurs- comprend ces discussions non pas en raison des actes du Christ mais en raison du monde grec tout proche avec l'oeuvre de PLATON où sont exposées les notions de Thumos et d'Epithumia traitant de cet idéal du désir ardent spécifique aux grecs et aux religions polythéistes du monde romain. Platon en écrivant le Phédon, décrit la séparation de l'âme d'avec le corps dont Paul fera la séparation du corps et de l'esprit. Notons que si Paul n'utilisa pas le terme de concupiscence, c'est que ce terme est latin et que l'Apôtre écrivait en grec. Il n'en demeure pas moins qu'il reste pour la postérité celui qui fut à l'origine de sa thématique. Paul, dans ses écrits qui se voulaient des guides pour les nouvelles communautés chrétiennes, s'adressait d'abord à une société chrétienne surtout préoccupée par l'attente d'une proche consommation des biens et c'est dans un tel cadre que prit naissance la concupiscence qui va comme le marxisme connaître des hérésies de toutes sortes dont celle de la punition de la chair.


C'est donc par deux de ses épîtres que Paul introduisit, non pas le mot il écrit en grec, mais la thématique de la concupiscence : l'épître aux Galates et l'épître aux Romains. Là où les Païens n'attachaient à la concupiscence aucune importance morale, elle apparaît ici comme ce qui réside dans la chair de l'homme et contre laquelle il faut agir. Traduction moderne : 16 Voici Donc ce que je dis :' Marchez par l'Esprit et vous n'accomplirez pas les désirs de votre nature propre. 17 En effet la nature humaine a des désirs contraires à ceux de l'Esprit et l'Esprit a des désirs contraires à ceux de la nature humaine. Ils ont opposés entre eux. De sorte que vous ne pouvez pas faire ce que vous voudriez. 18 Cependant, si vous êtes conduits par l'Esprit vous n'êtes pas sous sa loi. Traduit autrefois pas ceci : « Laissez-vous mener par l'Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire l'oisiveté charnelle. Car la chair convoite contre l'Esprit et l'Esprit contre la chair ».La chair remplace la nature humaine avez-vous ? Traduction moderne : 19 Les ouvres de la nature humaine sont évidentes : ce sont l'adultère, l'immoralité sexuelle, l'impureté, la débauche, l'idolâtrie, la magie, les haines, les querelles, les jalousies, les colères, les rivalités, les divisions, les sectes, l'envie, l'ivrognerie, les meurtres, les excès de table, et les chose semblables. Traduction ancienne. Paul exhorte à se laisser mener par l'Esprit pour ne pas se laisser guider par la convoitise cette fois ici c'est la convoitise charnelle. Dans la suite où il discute la convoitise de la chair, celle-ci est déclinée à la faveur d'une énumération non de ce qu'elle est dans nos têtes mais de ce qu'elle produit : 'Fornication, impureté, débauche, idolâtrie, haines, discorde, jalousie, emportements, disputes, dissensions, scissions, sentiment d'envie, orgies, ripailles' ; on voit donc, qu'à l'exception de la fornication, le sexe est bien peu cité, certes en première ligne mais d'une énumération. Cette idée est reprise dans l'épître aux Romains puisque l'apôtre oppose à nouveau l'Esprit et la chair, affirmant : « je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres » prouvant que « si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui accomplis l'action mais le péché qui est en moi ». Ainsi s'assied le thème de la force qui pousse à commettre le mal malgré l'amour de Dieu et qui se trouve dans la chair.


Que devient l'épître de Paul aux Romains par Bernardin de Picquigny centré sur la concupiscence


Je cite : « Sans la connoissance de la loi, il ne connoit pas la concupiscence, il la croît naturelle et il ne croit pas que ce soit un mal de la suivre. De là vient qu'il avale le péché comme l'eau qu'il boit, ou l'air qu'il respire. S'il connoît la loi, et qu'il ne soit pas prévenu de la grâce de Dieu, nonobstant sa connoissance, il suivra la concupiscence, et sa connoissance le rendra plus coupable. ». « La véritable cause de la mort c'est le pêché commis dans la concupiscence, la cause du pêché est un grand mal puisqu'elle nous donne la mort par la loi qui est bonne et sainte ». Sa malice est plus grande qu'on ne peut exprimer. Apprenons nous-mêmes combien la corruption de notre cour est grande par l'infection de cette concupiscence qui y fait sa principale demeure et, dans la crainte de cette corruption, recourons continuellement au médecin qui seul peut nous en préserver. Humiliés et gémissants, implorons la grâce de Jésus Christ ; elle seule guérit la corruption du cour humain. La loi est sainte et spirituelle et elle ordonne les choses qui viennent à l'esprit comme de pratiquer la vertu et de fuir le vice. Il n'en est pas ainsi de moi tout Chrétien et Apôtre que je sois, je suis charnel et j'ai des inclinations corrompues qui me portent aux choses de la chair ; j'ai des répugnances pour les choses de l'esprit, en un mot je me suis vendu comme un esclave à la concupiscence qui est la mère du pêché.»


Et cela continue encore de nos jours avec le Concile Vatican II. « Mes bien chers frères, je vous ai entretenus, dimanche dernier, du monde et de tout ce qui y triomphe: la concupiscence des yeux, la concupiscence de la chair et l'orgueil de la vie. Le chrétien est essentiellement opposé à ce monde. Si nous sommes chrétiens, pas seulement de nom mais de fait, il doit pouvoir être dit que, par une partie de nous-même, nous échappons à cette création. Le mouvement qui nous anime ne doit pas être seulement cet universel égoïsme »


Qu'est-ce que la concupiscence ? « Une excitation qui ne cherche jamais qu'à se satisfaire, c'est-à-dire à se supprimer elle-même, à disparaître. C'est vrai pour tout ce qui concerne la concupiscence de la chair : le plaisir pris est aussitôt oublié ; c'est vrai aussi - et comment ! -. Pour ce qui relève de la concupiscence des yeux : vous souhaitez acquérir quelque chose ; vous faites toutes sortes d'économies pour l'obtenir ; une fois que vous jouissez de l'objet si longuement convoité, il perd tout intérêt à vos yeux. . Le combat spirituel contre la concupiscence ne se limite pas à la lutte contre la convoitise charnelle: tous les désirs que l'on qualifie de désordonnés parce qu'ils témoignent d'un attachement aux créatures contraire à l'ordre voulu par le Dieu Créateur procèdent de la même tendance au mal propre à notre nature humaine blessée. « Elle vient de la désobéissance du premier péché. Elle dérègle les facultés morales de l'homme et, sans être une faute en elle-même, incline ce dernier à commettre des péchés.» Le Baptême, en réalisant notre incorporation au Christ mort et ressuscité pour nous, efface ce péché originel, mais, par contre, les conséquences de ce péché, l'inclination au mal de façon générale et au pêché de la chair demeurent en notre nature.


Evidentes déviations des anciennes traductions le déviationnisme médiéval


C'est à la lecture de ce seul passage des écrits de Paul que l'Eglise Catholique avec la complicité des philosophes comme Saint Augustin a considéré la concupiscence comme un effet du péché originel subsistant après le Baptême. En soi, la concupiscence (les idées de sexe que nous avons dans la tête, les péchés d'intention) n'est pas considérée comme un péché mais comme ce qui y induit au renouvellement du péché originel. La théologie occidentale chrétienne insiste sur ce péché que la théologie orientale chrétienne ignore. C'est Saint Augustin évêque d'Hippone au IVe siècle qui est à l'origine du péché originel. Cette notion fut confirmée pour par un concile en 1546 à Trente. Selon cette doctrine, extrêmement débattue depuis ses origines, tout être humain se trouve en état de péché du seul fait qu'il relève de la postérité d'Adam. On parle parfois de premier péché, péché d'Adam ou encore péché de nos premiers parents.

Saint Jean


La première épître de Jean est un écrit anonyme attribué à JEAN retiré à Ephèse en Asie Mineure. Ecrite bien après les épîtres de Paul qui écrivait partout en Asie Mineure, il existe une communauté d'esprit entre les deux ouvres : un copié incontestable. A l'idée de la convoitise de la chair, ce « péché qui habite en moi » et qui détourne le chrétien du Seigneur, fait écho dans la première épître de Jean l'assertion que « si quelqu'un aime le monde, l'amour du père n'est pas en lui car tout ce qui vient du monde -la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la richesse- vient non pas du Père mais du monde ». Là où précisément l'épître de Jean se démarque des épîtres pauliniennes c'est que sont distingués trois types de convoitises : la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la richesse. Il est loisible d'observer que l'apport de l'épître de Jean à la question de la concupiscence ne s'arrête pas là. Bien que cela tienne d'une contingence annexe à ses propres lignes, c'est dans cette épître que siège l'origine de l'utilisation chrétienne du terme latin de concupiscentia. L'épître fut écrite en grec, comme tous les livres du Nouveau Testament, mais voilà ce que donne la traduction latine : « Concupiscentia carnis et concupiscentia occulorum est et superbia vitae quae non est ex Patre sed ex mundo est. » C'est la traduction de l'épître de Jean en latin, effectuée au début du second siècle qui sortit véritablement le terme concupiscentia de son usage païen, faisant de cette notion un terme central de la pensée chrétienne. On verra ce que Saint Clément, Saint Augustin, Saint Thomas, feront de cette épître !


Le hapax de Saint Augustin


Selon Michel ONFRAY, la conversion de Saint Augustin est assez extraordinaire. Elle est racontée dans Les Confessions. Se promenant dans les rues de Milan, Augustin rencontre un ivrogne. Augustin se prend à rêver de l'insouciance des ivrognes : ne plus souffrir, ne plus connaître les soucis. Le philosophe raconte son angoisse, son agitation, sa tristesse, son infortune, sa misère. Il somatise, et il écrit : « les tracas me mordaient aux entrailles. souvent j'examinais ainsi mon état et je constatais que j'allais mal. J'en souffrais, et je redoublais du coup mon mal : des maux de dents, des insomnies, des douleurs dans la poitrine, une extinction de voix. Il écrit : je me rongeais ainsi en dedans ». Au fond d'un jardin, en août 386, Augustin sent monter en lui une grande tempête. Il écrit : je m'étalais, je ne sais plus la façon, sous un figuier, et je rendis les rênes aux larmes, elles jaillirent à flot de mes yeux. Je pleurais dans toute l'amertume du brisant de mon cour, et voici que j'entends d'une maison voisine, garçon ou fille, je ne sais, une voix chantée qui répétaille : prends, lis. Prends, lis. » « Le hasard faisant bien les choses, il s'agit de l'épître aux romains, et comme il ne fait jamais les choses à moitié, il avait agi de telle sorte que l'ouvrage fut ouvert à la page ad hoc qui condamne l'orgie et l'ivresse, la paresse et la légèreté, la dispute, l'envie et la chair ». La conversion dans ce jardin ouvre la carrière du père de l'Eglise que l'on sait. Le nouveau corps du philosophe sera celui d'un docteur de l'Eglise, l'Evêque d'Hippone, avec la chasteté, la pureté, la virginité.


Saint Thomas


Selon Michel ONFRAY **********


Philosophie du pêché originel


Le salut de l'homme


Le but des missions de Paul n'était pas de découvrir la nature de Dieu mais de travailler au salut de l'homme, fondant la légitimité de la conversion des Païens ou des Juifs de la Diaspora au christianisme sur l'inconscience coupable de leur propres fautes.


C'est cette inconscience dans le péché -mais tous les pêchés- qui rend indispensable la tâche du prédicateur (Emile Bréhier, Histoire de la philosophie, Hellénisme et christianisme, PUF, p.447)


Le conflit Luther Erasme


Luther entre en conflit avec Érasme sur le point du libre arbitre. En augustinien, Érasme soutient qu'il existe un libre arbitre, c'est-à-dire la responsabilité de l'homme devant Dieu concernant ses actes. En quelque sorte, l'homme peut refuser la grâce de la foi.


Au contraire, se fondant notamment sur le péché originel, Luther défend la prédestination, c'est-à-dire le contraire du libre arbitre : le serf arbitre. Pour Luther, c'est Dieu qui décide de tout.


De là découle la différence fondamentale entre la conceptualisation protestante de la concupiscence (pour les Protestants la concupiscence est un péché), et la conceptualisation catholique, qui la considèrent comme ce qui y mène non et non comme un péché en elle-même.


Les protestantismes considèrent que la nature première de l'humanité était intrinsèquement une tendance au bien; la relation particulière d'Adam et de Eve, voulue par Dieu n'était pas due à un don surnaturel mais à leurs propres natures.


Dés lors, dans l'interprétation protestante, la chute du Paradis n'est pas due à la destruction ou la perte d'un don surnaturel, ce qui rendrait l'humanité non coupable, mais à la corruption de sa nature elle-même.


Si la nature actuelle de l'homme est corrompue par rapport à sa nature première, il s'en suit qu'elle n'est pas bonne mais mauvaise. Ainsi, la concupiscence, qui a produit la déchéance hors du Paradis, est le mal même.


Le catholicisme, a contrario, enseigne que la nature humaine contient dès l'origine une tendance au mal.


Dieu ayant accordé à Eve et Adam la possibilité de vivre dans la droite ligne de conduite, ils pouvaient surmonter cette tendance par le rapprochement avec Dieu.


Après la chute, cette possibilité disparut et les hommes furent livrés à eux-mêmes; et parce qu'ils n'orientaient pas leurs actions vers Dieu, les hommes tombèrent dans le péché.


A la suite d'Augustin et de sa défense par Erasme, le catholicisme, la nature humaine n'est pas mauvaise et le baptême en éradiquant le péché originel, atténue la concupiscence tournant l'homme vers Dieu; la théologie catholique considère toutefois que la concupiscence qui dépasse la volonté humaine ne peut jamais être complètement éradiquée et l'homme doit lutter sans cesse contre celle-ci.


On voit que le terme de concupiscence a une signification plus vaste dans la théologie protestante que dans la théologie catholique : c'est une convoitise généralisée qui marque tout notre être et pas une tendance qu'on peut combattre. De là découle, plus globalement, que pour les traditions protestantes, la concupiscence est le type premier du péché et ce terme est utilisé de manière générale comme synonyme du péché, tandis que les Catholiques distinguent bien le péché et la concupiscence comme deux entités différentes.


Au sens étymologique, la concupiscence peut désigner toute forme véhémente de désir humain. La théologie chrétienne lui a donné le sens particulier du mouvement de l'appétit sensible qui contrarie l'oeuvre de la raison humaine. L'apôtre saint Paul l'identifie à la révolte que la chair mène contre l'esprit.


Elle vient de la désobéissance du premier péché. Elle dérègle les facultés morales de l'homme et, sans être une faute en elle-même, incline ce dernier à commettre des péchés.» Catéchisme de l'Eglise catholique, § 2515


Nous verrons que ces ecclésiastiques devinrent ainsi les spécialistes du contenu et des détails scabreux sur les comportements sexuels de leurs contemporains et que les seuls dictionnaires dont pouvaient disposer tous ceux qui voulaient approfondir cette question étaient rédigés par des hommes du confessionnal assimilant la concupiscence au foyer du péché (concupiscentiam vel fomitem. La concupiscence est parfois confondue avec la seule libido freudienne, c'est à dire la forme primitive du désir sexuel.


La grande illumination de la concupiscence : Pascal


Ce n'est qu'ensuite que l'Eglise va s'en emparer et s'en brûler les mains on verra pourquoi avant de le perdre avec l'arrivée de Freud. Avant que Freud ne vienne prendre le dessus sur ce sujet au début du XX ème siècle, le mot concupiscence devint un concept quand même assez discret du vocabulaire des hommes d'Eglise.


Comment pouvaient ils donc en parler avec autant de science ? Eh bien par le même procédé de Freud sur le divan par la confession. Non ils en savent plus que les autres par les confessions de leurs contemporains, et ainsi ils savent toutes les variantes de ce que de nos jours on appellerait le porno.


Ils avaient choisi ce mot issu du latin d'église justement pour désigner ce que les intellectuels refusant la pornographie dénomment la libido, un immense sac où l'on peut tout mettre y compris ce qui ne relève pas du sexe.


L'acharnement patrologique peut réussir parfaitement et aboutir à la chasteté parfaite, surtout en cas de prédisposition, comme c'est visiblement le cas de Pascal. On trouve dans les Pensées de Pascal, plus de trente fois le mot concupiscence.


En dehors de ses mortifications corporelles, Pascal, du moins le Pascal qui succède à la fameuse nuit du 23 novembre 1654, consacrait l'essentiel de son temps à la prière, à la lecture des Evangiles et à griffonner sur de véritables post-it. retrouvés après sa mort qui sont ses Pensées. Les certitudes religieuses de l'instant et que la vérité n'est pas du côté de la raison, le Dieu des philosophes, mais dans la foi, le Dieu qui s'est révélé dans les Evangiles.


Dans les Pensées Pascal cite l'épître de Jean mais en la reformulant dans les termes de saint Augustin : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi.


Le Traité de la concupiscence de Bossuet



Ce Traité de la Concupiscence, est un curieux objet remarquablement écrit et d'une sévérité féroce. C'est peut-être cette férocité qui conduisit Bossuet à ne pas le publier, à le garder par devers lui, comme s'il avait façonné de ses mots un impitoyable ange gardien. C'est aussi cette férocité qui en fait l'étrange prix, quand on nous présente une Eglise si aimable à la douce pénombre. Les vanités humaines y sont examinées. Le mot est faible, exterminées plutôt ; c'est un jeu de massacre auquel se livre l'Aigle de Meaux ! Vanité des yeux, vanité des gloires, vanités de la sagesse. Quand rien n'est épargné. Bossuet écrit tome XXVII de ses ouvre : « Mais comme Saint Clément d'Alexandrie a tant parlé des parfaits, et qu'il semble en avoir porté la perfection jusqu'à leur ôter la concupiscence, et les élever à l'apathie, c'est-à-dire à l'imperturbabilité; il faut entendre d'abord que ce parfait dont on dit de si grandes choses, selon lui, est composé : « de deux esprits dont l'un convoite contre l'autre, conformément à cette parole de saint Paul : « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit convoite contre la chair », car la chair a une partie de l'esprit qui lui adhère, comme dit le même saint Paul : ' Je ne fais pas le bien que je veux, parce que j'ai en moi un mal inhérent et une loi qui s'oppose au bien »


Les spécialistes de la concupiscence, les Pères de l'Eglise


Les pères de l'Eglise chrétienne et apostolique qui précèdent les Pères des Eglises psychanalytiques ont donc l'obligation de donner la liste de toutes les fornications possibles même celles qu'ils ne connoissent pas :


A cet égard, le DE MATRIMONIO ** du Père Sanchez bat tous les records de réédition de 1592 à 1739 !


Voltaire dira de ce livre dans son Dictionnaire philosophique : « Ces étonnantes recherches n'ont jamais été faites dans aucun lieu du monde que par nos théologiens. Il n'y a point de singularité qu'ils n'aient deviné. Ils ont discuté tous les cas où un homme pouvait être impuissant dans une situation, et opérer dans une autre. Ils ont recherché tout ce que 'l'imagination pouvait inventer pour favoriser la nature' (tiens voilà une excellente définition de la concupiscence par un philosophe !) ; et, dans l'intention d'éclaircir ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, ils ont révélé de bonne foi (si j'ose dire en l'espèce) ce qui devait être caché dans le secret des nuits ».


Voltaire nous donne ce qui n'est pas autorisé et ce qui nous est permis.


Ce qui est interdit est proprement incroyable. Voyez la liste des ouvrages religieux parus contre la concupiscence toutefois sans nous en donner l'exacte définition :


Jacques Boileau, De l'abus des nuditez de gorge, Paris 1675.

Du prédicateur capucin, Père Louis de Bouvignes, Le Miroir de la vanité des femmes mondaines, Namur, 1675.

Pierre Juvernay, Discours particulier contre les femmes débrayées de ce temps, Paris 1623.

Du Chanoine Polman, Le chancre ou couvre-sein féminin, ensemble, le voile ou couvre-chef féminin, Douay, 1635.

De l'Abbé de Vassetz, Traité contre le luxe des coiffures, Paris, 1646.

Jean Puget de La Serre, Le réveil matin des dames, Paris, 1638.


Jacques Amyot, précepteur de Charles IX et de Henri III, le Grand aumônier de France déjà en 1560 a écrit, probablement pour l'usage des Princes ses élèves, un livre intitulé 'De la Vertu morale', dans lequel on trouve du plus juste : « La vertu qui règle la concupiscence et qui limite ce qui est modéré et opportun es voluptez se nomme tempérance. La tempérance n'est pas l'abstinence, mais seulement la modération. Mais il fait remarquer en parlant de Sylla et de Lysandre, que le premier ne fut jamais modéré en ses concupiscences, ny par pauvreté lorsqu'il estoit jeune, ny par l'aage après qu'il fut devenu vieil. »


Hildegard Von Bingen a écrit dans son Livre des Ouvres Divines, ceci qui nous éclaire un peu sur la nature de la concupiscence : « Le croyant qui ne macère pas sa chair par une abstinence appropriée, qui la nourrit de vices et de concupiscence, assimile la graisse des péchés et, en face de Dieu, il devient un rebus putride ».


Cela ne vous rappelle rien ? Et bien moi si, et que la lubricité et la concupiscence sont les deux péchés des totalitarismes marxisme et religieux. Vous rappelez vous des 'vipères lubriques' du stalinisme ? Moi, je me souviens que Jeannette Vermeesch avait fait une purge au parti communiste de tous ceux qui avaient une maîtresse.


Je vous ai gardé pour la fin, le fabuleux De Matrimonio du Père Sanchez. Ce livre accumule par milliers toutes les questions sur le sexe, y compris celles que les mariés n'ont jamais su ni pratiquées.


** Disputationum de sancto Matrimonii sacramento


Pourquoi ? Certes le livre est précieux : Anvers, Martin Nutius, 1607 [Mayence, Balthazar Lipp, 1606]. 3 tomes en 2 vol. in-folio, peau de truie estampée à froid sur ais de bois, triple encadrement de roulettes à froid sur les plats, dont deux représentant des rinceaux et la troisième les figures allégoriques des vertus cardinales (foi, espérance, charité), médaillon ovale à décor d'entrelacs dans le cartouche central, fermoirs en bronze ciselé. C'est ici une des édition les plus recherchées de ce célèbre ouvrage du jésuite espagnol Tomàs Sanchez (Cordoue 1550 - Grenade 1610). Elle contient, d'après Sommervogel, des passages qui auraient été supprimés dans les éditions ultérieures. Dans ce traité sur le mariage (dont l'édition originale fut publiée à Gènes en 1592), Sanchez s'était proposé de décrire avec une incroyable abondance de détails, tous les péchés que peuvent commettre l'homme et la femme dans l'état de mariage. Les plus étonnants raffinements de la luxure et de l'érotisme sont exposés au fil des pages. On imagine bien que le livre, bien qu'il fût écrit en latin et destiné aux confesseurs, fit scandale dès sa parution. Les adversaires de Sanchez cherchèrent à le faire condamner mais le firent traduire sans succès devant les tribunaux ecclésiastiques. Le père Sanchez observait en effet une morale rigoureuse et s'infligeait des mortifications sévères pour résister à la tentation que pouvaient susciter ses travaux sur des matières aussi scabreuses pour un ecclésiastique. On dit même qu'il réussit à préserver sa virginité jusqu'à sa mort.


Parmi les questions sur la concupiscence, en voici sur lesquelles le jésuite se permet de donner des réponses :


Est-il licite d'éjaculer chacun de son côté ?

Allusion aux sécrétions émises par la femme, et même à certaines éjaculations chez la femme fontaine.


Est-il licite de penser à une autre femme ou à un autre homme dans l'accomplissement du devoir conjugal ?

Est-il licite d'avoir des rapports avec sa femme sans en venir à l'émission de semence ?

Est-il licite de pratiquer l'intromission ailleurs que dans le vase idoine ?

Est-il licite d'aider l'impuissant par toutes sortes d'attouchements et d'appâts ?


On peut comprendre que ce livre de jésuite ait pu servir pendant deux siècles dans les confessionnaux, mais qu'il a fini par être presque interdit par le Vatican.


En fait, les adversaires de Sanchez cherchèrent à le faire condamner mais le firent traduire sans succès devant les tribunaux ecclésiastiques.


Parce que chaque question apportant une réponse introduit une nouvelle question, et que le poulpe de la concupiscence en devenant tentaculaire, ose plonger jusque dans l'univers du mystère de la Nativité.


Avec cette question du Père Jésuite Thomas Sanchez, écoutez bien : « La Vierge Marie a-t-elle émis de la semence dans ses rapports avec le Saint Esprit ? »


Le Traitement de la non concupiscence de l'impuissant


Après ce catalogue des censures sévères à la concupiscence, des questions posées par le Père Sanchez par milliers afin de distinguer la bonne concupiscence dans le mariage et la mauvaise concupiscence hors mariage, on ne s'étonnera pas de voir que les Pères de l'Eglise, soient devenus petit à petit des experts des Tribunaux de l'Impuissant, ceux de l'officialité. De ces experts qui vérifiaient point par point, les trois questions : « Dresser, Entrer, Mouiller ».


Bien entendu on ne le disait pas en français mais en latin, ut arrigat, c'est la question de savoir s'il bande et surtout de savoir s'il bande dur, la seconde question toujours en latin est la suivante : ut vas saemineum referet, c'est la question de la pénétration dans le vase idoine, et la troisième et dernière question toujours en latin, c'est ut in vase seminet c'est-à-dire s'il met sa semence dans le vagin.


L'absence de l'une seule des trois facultés définissait l'impuissance patente telle que Vincent Tagereau les voyait, dès 1611, dans un livre intitulé : Discours sur l'impuissance de l'homme et de la femme.


Telles sont aussi les questions que pose l'avocat -vous voyez pourquoi j'ai demandé à J.L. Goepp la permission de traiter ce sujet-, puisque c'est bien un avocat qui, en 1734, écrit un livre intitulé : Traité des moyens qui sont en usage en France pour la preuve de l'impuissance de l'homme.


On peut se demander d'où viennent les forces morales et intellectuelles des condamnations ecclésiastiques de l'impuissance ?

Et bien voilà la surprise de la soirée, il s'agit cette fois du contraire du péché, il faut éteindre la concupiscence, et tous les moyens sont bons pour infirmer ou affirmer la validité ou la nullité du mariage chrétien.


Boucher d'Argis écrit en 1756, quels sont les Principes sur la nullité du mariage pour cause d'impuissance ?


Le mariage dans l'ordre naturel, c'est une société de deux personnes de différents sexes, qui consiste essentiellement dans le pouvoir qu'elles se donnent réciproquement sur leurs corps, pour en user conformément aux fins établies par le Créateur, c'est-à-dire la propagation de l'espèce.


Mais Boucher d'Argis prend soin de préciser que dans l'ordre spirituel, le mariage est également une union des esprits, avec toutefois la restriction suivante, je cite « il faut aussi l'union des corps, que le mari puisse rendre à celle qu'il épouse, l'os de ses os et la chair de sa chair » ;


Et enfin troisième ordre politique : le mariage est une union solennelle destiné à donner à l'Etat, des citoyens légitimes, afin d'arrêter les désordres et la honte des unions illégitimes.


Dans l'ordre de la religion, le mariage est un sacrement se traduisant par la capacité de devenir une même chair de la part des contractants et c'est cette capacité ou cette incapacité qui les rend habiles ou inhabiles au sacrement selon l'Apôtre Saint Paul.


En effet comment connaître de nos jours toutes ces concupiscences si ce n'est que ceux qui sont inscrits dans les secrétariats de certains cabinets médicaux qui sont, chacun le sait, les confessionnaux de maintenant, surtout ceux des psys.


C'est pourquoi puisque cupere ayant donné Cupido (je désire, je suis enflammé), et ayant aussi donné Cupidon, un des dieux de l'amour, ici de cet amour qui est fou, celui qui vous brûle, je vais donc, à ma manière vous peindre Cupidon au lieu de vous donner tous le sens des contenus de la concupiscence.


A mon avis, il manque un petit mot en français pour en parler mieux encore ! Mais lequel ? De même que la douleur est purement locale et que la souffrance monte au cerveau, la jouissance se situe bien dans l'encéphale de l'homme uniquement. La découverte de l'orgasme est bien à l'origine du péché originel, ce qui nous différencie des bêtes.


Mais que se passe t-il donc localement qui produit ce que les braves gens dénomment la colle ? Comment parler de ce qui se passe tout à fait localement du con-tact comme dirait Lacan ? On pourrait parler du jouis pour la sensation locale jouissive, tout comme la jouissance est réservée au ressenti dans la partie cérébrale et intellectuelle de la chose !


Mais voilà ce mot ne peut pas devenir un hapax ; vous savez ces mots qui n'existent que dans une langue. Certes le mot jouis n'existe pas dans le Larousse, par conséquent on pourrait créer un hapax de nature disons rabelaisienne.


Mais voilà, c'est un mot qui est déjà pris par les créoles de Martinique. Pour parler de quoi chez eux ? Ben pour eux c'est pour parler de ce qui est la preuve de la jouissance masculine ? Devinez quoi ? Du sperme ! Ben !


La connaissance de soi relève-t-elle de l'illusion ? ( Jean Luc)

" Aucune époque n'a accumulé sur l'Homme de connaissances aussi nombreuses et aussi diverses que la nôtre. Mais aussi aucune époque n'a moins su ce qu'est l'Homme " Heidegger, 1953.
Mais a-t-on jamais cru auparavant que la connaissance de l'Homme, de chaque homme, de soi était possible ?
Sur le fronton du temple de Delphes, dans l'Athènes de la Grèce antique, était gravé la maxime : " Connais-toi toi-même, laisse le monde aux dieux ". Socrate, disait-on, avait coutume de répéter la 1ere partie de cette phrase, affirmant ce faisant la nécessité de se libérer de la causalité divine et de rechercher en soi le moteur de son action. Désirant connaître ce qu'est un savoir, il interrogeait ceux qui affirmaient connaître telle ou telle chose. Par exemple, questionnait-il un soldat à la posture virile sur ce qu'était le courage. Devant les réponses vagues qu'il obtenait, qui relevaient plus du domaine de l'opinion ou du préjugé que du savoir, il finissait par lui faire admettre qu'en fin de compte il ne pouvait définir ce qu'était le courage. Mais même en faisant usage de sa seule raison, il demeurait impossible à Socrate de donner une définition exacte des qualités et des défauts de l'homme, aussi conclura-t-il :
- Il vaut mieux se déclarer ignorant que de prétendre savoir.
- Ce que je sais le mieux, c'est que je ne sais rien

Si à partir de son raisonnement et de son jugement, rien de certain ne peut être établi, doit-on cependant renoncer à se connaître soi-même ? Car si la connaissance de soi serait impossible, comment connaître alors ce qui est extérieur à soi ?
Et Platon, le disciple de Socrate, dans Phèdre écrira : " Il est risible de s'occuper d'autre chose quant on s'ignore soi-même ".
Après bien d'autres, Descartes aura à cour de se découvrir à lui-même en éliminant toutes les fausses croyances, cad toutes celles non fondées exclusivement sur le raisonnement le plus rigoureux. Pratiquant le doute systématique, la seule certitude qui finira par lui rester sera énoncée dans le " cogito " : " Je pense donc je suis "; il se considère assuré du caractère parfaitement logique de sa pensée, de laquelle en dernier ressort dépend la connaissance de son existence, il est donc de ce fait certain d'être. Si la conclusion de ses méditations avait été : je suis, donc je pense, cela aurait signifié que la pensée n'est pas autonome, qu'elle dépend d'autre chose que d'elle-même, par exemple de soi en tant qu'être physique, ou d'événements ou de faits extérieurs. Faire découler la spécificité de l'homme de sa pensée, c'est affirmer que l'homme ne peut dans son cogito, n'avoir d'autre maître que lui-même, et se doit à lui-même d'avoir une pensée totalement indépendante de tout ce qui est contingent.
Pour Blaise Pascal, l'homme arrive à se représenter ce qu'il est: un roseau pensant ; sa grandeur réside en ce qu'il se représente dans le monde par sa pensée, même en même temps n'est qu'un fragile roseau, car il se représente également sa finitude, ce qui le rend misérable à ses propres yeux.
Quant au moi, il ne peut qu'être inconnaissable. " Où est donc ce moi ? s'interroge-t-il. Car, comment aimer quelqu'un, si ce n'est pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables. On n'aime jamais personne, mais seulement des qualités ". Chercher à définir le moi ne saurait être qu'un " sot projet ". Peut-on alors au moins donner une conception plus générale de l'homme ? Il tiendra pour impossible de connaître le tout, si on n'en connaît pas ses parties, chose admise de nos jours, mais il tiendra pour tout aussi impossible de ne connaître les différentes parties si l'on ne connaît pas le tout. Mais le tout n'étant que " d'effrayants espaces silencieux et infinis ", l'une de ses parties, l'homme s'en trouve tout naturellement indéfinissable: " Quelle chimère est-ce donc l'homme ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers ".
Kant :dire: je suis, ne peut se définir autrement que de dire : je suis conscient que je suis. Mais avoir conscience d'une chose ne définit aucun savoir, aucune connaissance de cette chose.


A ce stade, nous savons que le soi existe dans et par la pensée, qu'il a conscience d'être et qu'il a connaissance de sa finitude.
Mais la pensée, comme la conscience, sont toujours pensée et conscience de quelque chose. Ni l'une ni l'autre ne peuvent exister sans objet. Et de surcroît la pensée ne peut exister sans projet.
Un penseur indien du 8
e siècle Sankara, établira : " Il convient d'admettre que le sujet connaissant est l'entité même à qui appartient le désir de connaître. Et ce désir est dirigé vers l'objet connaissable, non vers le sujet connaissant ".
Comme en écho, 11 siècles plus tard, Schopenhauer écrira : " le sujet est le principe qui connaît sans être connu. Ce sujet, chacun le trouve en soi, en tant du moins qu'il connaît, non qu'il est objet de connaissance ".
L'objet, sujet de la connaissance, est ce qui est extérieur à son esprit, c'est le monde physique, régi par les lois de la causalité et du déterminisme qui en découle. Il peut être connu parce que les lois qui le régissent peuvent être déchiffrées. La pensée a ceci en plus de la connaissance, qu'il y entre un élément d'intentionnalité. La pensée exprime, désire, veut, et cherche à obtenir de l'environnement physique non plus seulement une connaissance, mais une transformation. Par la conscience, on peut ; par la pensée, on veut. Par elle, l'homme peut se diriger vers une finalité, vers sa finalité qui lui permet d'accepter sa finitude en lui donnant par sa finalité un sens.
Quant à la pensée de soi, elle reste inconnaissable car indéfinissable, ce qui a été également remarquablement analysé par Sartre dans " l'Existentialisme est un humanisme ": la conscience est extraversion pure, seuls existent mon rôle dans la société et le personnage que j'y joue. Dire, je suis, n'a de réalité que dans mon rapport avec autrui, avec la société. Comme il n'y a de savoir possible que celui des objets, et comme on ne peut se considérer soi-même comme un objet, on ne peut rien dire sur soi. On ne pourra donc pas parler de connaissance de soi, puisqu'il n'y a pas de soi.
Tout au plus concède-t-il qu'il peut y avoir une connaissance indirecte de soi, par le jugement d'autrui.
" L'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre tous les autres et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être sauf si les autres le reconnaissent comme tels. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre ".
Donc le soi n'existe que dans et par le regard de l'autre. Autrui est comme un médiateur entre moi et moi.
Cette impossibilité d'être sans la présence d'autrui, sans le regard d'autrui peut se révéler oppressante. On connaît sa célèbre formule : l'enfer, c'est les autres. Si le regard d'autrui est toujours négatif, on finit par sombrer dans la négation de soi-même. Ce à quoi avait par anticipation répondu Rimbaud, qui par son " je est un autre " effaça la frontière entre l'identité et l'altérité, créant ainsi un soi débarrassé des pesanteurs du groupe référant, se créant ainsi sa propre légitimité. Cependant, toute communication commence par la recherche du même, du ressemblant. L'identité est ce qui ce qui lie, ce qui rattache à une image d'autrui qui rassure. Dire, l'enfer, c'est les autres, c'est admettre que l'identité n'est qu'une somme hasardeuse et aléatoire d'altérités diverses, qu'il n'y a aucun espace public entre soi et la foule anonyme, entre un soi indifférencié face à une masse indifférente.
Cependant, si l'homme ne peut se connaître en tant qu'individu, il a néanmoins toujours une perception de lui en tant qu'individu. Ainsi, dans le même ouvrage, Sartre écrit : " S'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Les situations historiques varient ; ce qui ne varie pas, c'est la nécessité pour l'homme d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu des autres et d'y être mortel. En conséquence, tout projet, quelque individuel qu'il soit, a une valeur universelle ".

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La croyance est-elle toujours source d'erreur ?

Une croyance est plus qu'un simple avis, une simple opinion, sans avoir cependant le statut de la certitude, qui seule permet d'établir un jugement qui souvent s'autoproclame empreint de lucidité ; elle est néanmoins essentielle à notre pensée, en ce sens qu'elle est la base sur laquelle s'établit l'argumentation, le raisonnement voire aussi le questionnement. Elle se fonde sur notre " Weltanschaung ", notre perception, notre lecture, notre représentation et donc notre interprétation du monde.

La croyance se ramène au sujet, à l'individu : chacun a ses croyances auxquelles il tient, et se ramène à son objet, l'objet de la croyance- car la croyance est toujours la croyance de quelque chose- ce quelque chose étant ce qui dans les évenements du monde fait sens pour l'individu, ce qui assure donc le fondement de la croyance et les raisonnements établis par la suite pour en justifier la pertinence. J'écarterai ici la croyance en des objets métaphysiques, qui reste complètement en-dehors du champ rationnel, et dont le terme approprié est la foi.

Car la foi suppose adhésion pure et simple et écarte ainsi la reflexion, considérée comme superflue, tandis que la croyance, précisément parce qu'elle n'est pas une certitude mais qu'elle cherche cependant à le devenir, admet pour nécessaire la recherche continue d'arguments qui en est la justification d'une part, et qui trouve la faille dans des croyances contraires aux siennes d'autre part.

De même est à écarter la démarche scientifique qui n'est pas fondée sur des croyances, mais sur des hypothèses, des suppositions, des supputations mêmes, dont il s'agit de démontrer le bien-fondé et la véracité par des moyens exclusivement rationnels.

Comme dit précédemment, la croyance se fonde sur notre perception et notre représentation du monde. On part de la réalité pour l'interpréter et la passer par le filtre de nos croyances ce qui revient à en extraire certains faits, ceux à qui nous conférons une importance particulière cad les évenements qui font sens pour nous, afin d'essayer d'en transformer certains éléments pour les rendre conformes à nos aspirations, à nos schémas de pensée. Et si rien ne fait sens, on aboutit au pessimisme d'un Camus qui parle de sa " croyance dans l'absurdité de l'existence ". La croyance fonde et structure la pensée, elle n'est donc pas un simple préjugé, car le préjugé ne permet aucune analyse. Lorsque l'image du réel que nous avons ou que nous cherchons à avoir corrobore nos croyances, celles-ci nous rassurent et nous ne doutons plus de leur bien-fondé. De fait, la croyance ne servirait-elle qu'à nous rassurer, qu'à justifier nos actes? Observons par exemple un militant politique ; celui-ci tout naturellement aura tendance à voir dans l'application du système qu'il défend que ce qui fonctionne et trouvera toujours une explication logique à ce qui ne fonctionne pas ou pas encore et ne voudra voir dans le système adverse que ce qui ne marche pas et en cela des justifications à ses propres choix. Certes il nous faut bien avoir des certitudes pour ne pas sombrer dans l'incohérence, l'irrationalité, la crédulité, la naïveté, la superstition ou encore le scepticisme, mais ces certitudes n'ont cependant comme fondement premier que la croyance, donc des reflets de notre moi, de notre subjectivité. Encore faut-il voir que ces certitudes ne sont rien de plus que des grilles de lecture qui nous permettent de faire une présentation rationnelle, de mettre en une forme logique, cohérente, ce qui est observé, constaté. La croyance est une réecriture du monde à travers sa subjectivité, la certitude en est un essai de codification, un pas vers son objectivation ; une certitude- généralisable- peut se partager plus aisément qu'une croyance- qui reste avant tout personnelle.

Pourquoi les croyances sont-elles avant tout personnelles ? C'est qu'elles ne s'établissent ni sur la connaissance ou le savoir, mais en dernière analyse sur le désir. Et qu'y a-t-il de plus personnel que le désir ? Lorsqu'on veut que quelque chose se réalise, on trouvera toujours toutes les justifications possibles et on les considerera comme absolument fondées. Ainsi par exemple l'industriel qui met un produit sur le marché le gratifiera de toutes les qualités possibles et sera d'ailleurs lui-même convaincu de la qualité de son produit. Cependant que son désir est la réalisation d'un juteux bénéfice. De même le candidat qui se présente à une élection trouvera des trésors d'argumentations pour justifier son programme, alors que son seul désir est de se faire élire. Imagine-t-on un message publicitaire indiquant simplement qu'un tel veut s'enrichir ou une affiche électorale d'un autre faisant juste état de son désir de se faire élire ? Regardons encore l'astrologue : c'est bien parce qu'il ne croit pas au hasard qu'il s'en remet à un déterminisme, qu'il nous présente sous le sceau de la plus rigoureuse rationalité.

La croyance rassure, et lorsque les choses ne se passent pas comme on les avait imaginées, on preferre souvent se payer d'illusions plutôt que de renoncer à ses croyances. L'illusion étant alors une croyance élevée au rang de mythe.

D'où nous aurions le modèle suivant : le désir, c'est ce qui nous pousse à agir, la croyance, qui est une justification non raisonnée du désir et il ne peut en être autrement car on ne voit pas comment le désir pourrait avoir une base rationnelle, le raisonnement proprement dit qui permet de mettre en adéquation le désir et la croyance avec l'environnement politique, social, économique, culturel, historique dans lequel on vit.

Si elle accepte de toujours être irriguée par la raison, la croyance n'est pas une source d'erreur car elle restera ouverte à la critique. Elle l'est si on la laisse à elle-même, elle reste alors au stade de préjugé ou de superstition et alors devient argument d'autorité, manichéïsme primaire voire même fanatisme.

Kant, dans la Critique de la raison pure, sépare les objets connaissables en objets d'opinion, en objets de l'ordre des faits et en objets de croyance. L'opinion, c'est la doxa des Grecs anciens, un simple jugement qui s'oppose au logos, la logique et la connaissance qu'elle rend possible, ce qui nous rend compréhensible les " objets de l'ordre des faits ", qui regroupent donc tout ce qui a pu être rendu démontrable, soit par le raisonnement soit par l'expérience. Enfin, les " objets de croyance " regroupent tout ce qu'il est nécessaire d'un point de vue moral d'admettre comme juste, alors même que cela reste indémontrable. On saisira d'emblée par exemple que l'esclavagisme, le sexisme, le racisme, le totalitarisme sont moralement des choses mauvaises sans que cela soit démontrable scientifiquement car dans le domaine moral, nous ne sommes plus dans le domaine du savoir. Et Kant constatera, analysant sa démarche : "  J'ai du abolir le savoir et lui substituer la croyance ".

En cela Kant admet, et pouvons l'admettre avec lui, qu'une société, comme un individu, ne peuvent connaître de vie équilibrée s'il se refuse à reconnaître des absolus, des principes absolument indiscutables qui ne peuvent être soumis à un quelconque relativisme. Que ces principes reposent sur des croyances n'enlèvent rien à leur pertinence et à leur bien-fondé.

En effet, mieux vaut une croyance rendant possible une conduite moralement bonne et par là même juste que le relativisme qui ne mène qu'à l'indifférence et par suite à l'inconstance et à la servilité. C'est alors la société décrite par Hobbes, où l'homme est un loup pour l'homme et où la guerre de tous contre tous fait office de loi.

L'indifférence, cela signifie aussi ne plus avoir confiance en rien ni personne, ne plus reconnaître non plus l'autorité de quiconque. Et du moment où de belles âmes avaient souverainement décreté que toute autorité relevait de la dictature, alors qu'elle est avant tout ce qui rend possible la transmission du savoir, on a jeté à terre tous les objets de croyance, y compris les plus essentiels, les reléguant au rang d'aliénations.

Or sans un socle de croyances communes, aucune société ne peut vivre et s'épanouir. Sans croyances, un individu n'aura qu'une pensée stérile et sombrera soit dans le nihilisme, soit dans le dogmatisme. Restons-en ou revenons à l'exigence du vieux maître de Koenigsberg, et nous pourrons nous référer à des croyances qui ne soient pas systématiquement sources d'erreur. -  Jean Luc

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LA DICTATURE DU BONHEUR 9 jan.2008


Plus on est heureux et moins on prête attention à son bonheur. Cela pourra paraître etrange mais au cours de ces deux années j'eus même parfois l'impression que je m'ennuyais. Non, je ne me rendais pas compte de mon bonheur. En aimant ma femme et en étant aimé d'elle je croyais faire comme tout le monde ; cet amour me semblait un fait commun, normal sans rien de précieux, comme l'air que l'on respire et qui n'est immense et ne devient inestimable que lorsqu'il vient à manquer. (Moravia : le mépris)


La recherche du bonheur nous rend-t-elle vraiment heureux ?


Le bût de l'homme est d'être heureux, certes, mais à quel prix ? Même en admettant que grâce à des efforts considérables et à une discipline rigoureuse on arriverait à un état de bonheur constant, est-ce vraiment un bien pour nous et pour les autres ? A force d'avoir fait du bonheur un idéal absolu, nous nous sommes condamnés à être malheureux. L'«obligation d'être heureux» est paradoxalement devenue une source d'angoisse et de misère morale.

Je lisais récemment dans le N.Y.Times Magazine un article qui suggerait que les personnes « heureuses » avaient tendance à être aussi méchantes, intolérantes et sectaires que les personne malheureuses. Le journaliste américain infligait donc un gros coup à l'opinion répandue, selon laquelle le bonheur irait bras dessus-bras dessous avec la bonté, l'ouverture d'esprit et la solidarité. L'éditorialiste justifie sa théorie après avoir examiné les conclusions d'un test paru dans la revue scientifique « Psychological Science » qui avait étudié les comportements interactifs de différents catégories de personnes.



  • Le groupe des « fachés-insatisfaits » a évidemment donné des jugements intrasigeants et peu généreux vis-àvis des autres groupes.

  • Plus surprenant par contre c'est que le groupe des « sereins-satisfaits » ait démontré dans la majorité des jugements la même méchanceté et intransigeance.


Vous pouvez imaginer que de telles conclusions n'ont pas manqué de declancher un vif débat qui dure encore. Surtout aux USA où au sujet du bonheur on ne plaisante pas : le droit au bonheur est inscrit dans sa Constitution. Et même si quelques lignes plus bas soit stigmatisé le sacro-saint droit aux armes, cela ne signifie pas qu'il y aurait un lien entre les deux choses. Encore que dans un élan fâcheusement anti-américain il serait facile d'imaginer les « bons citoyens » prendre leurs fusils et partir à la chasse de bisons, indiens, noirs, communistes, gay, libertins, fumeurs, tout ça au nom de leur recherche du bonheur.


Cette image caricaturale nous incite à nous poser une question de taille : est-ce que la recherche obstinée du bonheur ne nous transformerait-t-elle pas en êtres monolithiques, égoistes, voir superficiels ?

En d'autres mots : si le bonheur devient le seul bût de notre vie, ne risquons nous pas de considérer tout ce qui nous en sépare comme un obstacle à éliminer coûte que coûte ?


La Constitution américaine a modifié définitivement le concept de bonheur : une quête individuelle profonde a été transformée en droit social pour tout le monde, où la société a le devoir de rendre heureux chacun de ses membres.


Et là est le vrai noud de la question : peut-on donner au concept abstrait, indéfinissable et absolument personnel de bonheur la valeur de droit avec toutes les conséquences que cela implique et dont les revendications ne sont pas nécessairement toujours positives, loin de là.


Chez nous le bonheur n'est pas encore un droit fondé dans la Constitution. Mais le marché se substitue à cela, en nous bombardant quotidiennement le concept à coups de Pub et de Spot. L'attitude positive et l'exhibition du bonheur sont considerés comme modernes et « tendance ». Les téchniques de lavage du cerveau deviennent de plus en plus sofistiquées. Les exemples sont infinis et certains tout à fait emblématiques.


Prenons l'exemple des produits cosmétiques : ils ne se contentent plus d'hydrater, nourrir, rajeunir, donner de l'eclat à la peau. Aujourd'hui les nouvelles crèmes nous rendent heureux puisqu'elles contiennent des « béta-endorphines », c'est à dire des substances à base de morphine sensées équilibrer les émotions. Et n'essayez pas d'en douter parce que cela serait déjà une attitude « négative » qui vous éloignerait du bonheur.

Dans notre société contemporaine occidentale le bonheur est entré dans le registre du devoir. Il est devenu un impératif catégorique, « une sorte de Xle Commandement ».

Soyez bien dans votre peau, dans votre tête et dans votre lit, sinon vous serez coupables de ne pas l'être.


Ce qui est génant c'est la sensation de vivre sous une sorte de dictature du bonheur, ce que Pascal Bruckner appelle « l'éuphorie perpétuelle ». Aujourd'hui celui qui ne choisit pas le bonheur est déjà considéré un perdant. Et nous savons très bien qu' entre un perdant magnifique, et un gagnant quelconque .. qui nous irradie avec son bonheur, la société contemporaine a déjà choisi.

Une conséquence de ce «nouvel ordre moral », c'est que la souffrance est devenue honteuse. Ceux qui n'affichent pas en public tous les signes extérieurs du contentement - les moches, les pâles, les bedonnants, les vieux, les timides, les déprimés - sont frappés de «mort sociale».

On se scandalise parce qu'il y a encore du malheur, malgré toutes les promesses du progrès. On demande à la société d'indemniser les victimes, comme on demandera bientôt à la génétique de supprimer la mort.
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Alors pour atteindre ce « bonheur indispensable », nous voilà lancés dans un entrainement épuisant, apte à décourager un champion du marathon : crèmes, gym, alimentation spéciale, pharmacologie douce ou moins douce, lectures, séminaires et stages variés. Il suffirait de regarder la liste des bestsellers. Les publications qui nous donnent des modes d'emploi pour atteindre à coup sûr le bonheur sont légion !


Même une petite-fille de Freud a publié un livre dont le titre est : « Comment perdre du poid en restant heureux ». Cela veut bien dire que notre société moderne ne se limite pas à imposer à des adultes intelligents d'être en sous-poid, donc de faire la faim, mais aussi de pratiquer le jeûn avec un grand sourire de bonheur.

Vivre et se soigner, cela finit par se confondre :

  • On ne mange plus : on pèse les calories qu'on ingère en s'inquiétant de son transit intestinal.

  • On ne fait plus l'amour : on surveille et on entretient son tonus sexuel.

  • On ne croit plus en Dieu : on cherche une spiritualité qui nous garantirait un supplément de bien-être en calmant nos angoisses.

Mais lorsque nous aurons suivi toutes les instructions et aurons tout fait pour atteindre le modèle de bonheur proposé, nous serons doublement frustrés et malheureux si le résultat attendu n'interviendra pas. ______________________________________________________________

Voici une phrase fameuse que nous connaissons tous : « il (elle) a tout pour être heureux ». Cette phrase ne veut absolument rien dire. Il n'y a pas un « tout » objectif qui générerait le bonheur.


N'oublions pas que les images et les symboles identificateurs sont aussi disciplinaires : au nom du bonheur nous donnons forme à une société fortement disciplinée. A force de vouloir être heureux à tout prix, et de vouloir reproduire un modèle imposé (par qui ?) nous perdons notre esprit d'ouverture et d'analyse, nous devenons intransigeants et sectaires comme nous l'expliquait le journaliste américain.

A cause de ce repli sur nous même, nous nous trouvons isolés, dans une attitude qui exclut la complexité et la multiplicité des échanges avec les autres et avec le monde. Le candidat au bonheur essaie de se blinder, inutilement d'ailleurs, contre toute forme de malheur.


Mais quand nous décidons d'éviter et d'ignorer tout ce qu'à nos yeux est un malheur, nous nous réduisons a vivre une vie « petite », une vie « partielle ».


La dictature du bonheur limite la conscience de tout ce qui nous entoure mais duquel nous faisons partie. Et cet isolement est destructeur. L'actuelle recherche de bonheur est liberticide parce qu'elle est vécue à niveau individuel, comme si tout autours plus rien n'existait :


donc seuls et même pas heureux !


Moi, je pencherais d'avantage vers une vie peut-être moins souriante, mais probablement plus riche parce que plus complexe, dans la quelle le bonheur est tout simplement un agréable accident de parcours et non pas le bût unique.


Je termine avec cette affirmation de Rimbaud : «  chercher le bonheur c'est se condamner à l'errance car, la vraie vie est ailleurs ».

Luca
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La Fin de la Géographie

L'idée m'a été suggérée par l'ouvrage d'A. Finkielkraut et P. Sloterdijk « Les Battements du Monde » et elle a son origine dans celle, beaucoup plus diffusée, de la « Fin de l'Histoire » celle-ci, plus ancienne se retrouve déjà chez Marx, la Fin de l'Histoire étant pour lui l'aboutissement de la lutte des classes  et l'avènement d'une économie collectiviste, autorisant la disparition des classes sociales et de l'état pour déboucher sur la mise en place d'une société idéale.

Ce rapprochement entre l'histoire et la géographie est favorisé par le fait qu'en France nous avons une discipline scolaire regroupant ces deux matières, ce qui est rarement le cas dans les autres pays. Ailleurs l'enseignement de l'histoire est plutôt associé à celui de la littérature et celui de la géographie aux sciences sociales. Toutefois, par delà les spécificités françaises, ces deux disciplines apparaissent tout de même liées. En effet, l'enseignement de l'histoire est circonscrit en général à une aire géographique plus ou moins vaste, celle-ci pouvant être très réduite, comme dans le cas de la micro histoire.

De même en géographie, on distingue la géographie physique de la géographie humaine, cette distinction apparaissant essentiellement en cartographie et dans les atlas. La géographie physique se réfère, quant à elle, principalement à des données topologiques comme la découpe des côtes, le trajet des fleuves, le relief appréhendé par les courbes de niveau . À l'inverse la géographie humaine est avant tout concernée par les frontières. Celles-ci apparaissent comme une construction de l'esprit, même si elles s'adossent aux saillances du substrat topographique. La frontière est l'inscription de l'histoire sur la page formée par le relief du globe. Elle est le fruit de conflits, de conquêtes, d'armistices et de contrat de vente.

C'est l'effacement progressif de ces lignes conventionnelles constitué par les frontières, qui va former le point nodal de la fin de la géographie. On assiste dans le monde contemporain à un recentrage du mode spatial vers le temporel. Mais comme les physiciens nous l'ont appris, ces deux composantes sont indissociables, nous sommes en fait confrontés à un continuum spatio-temporel. La tentative d'appréhender isolement l'espace, sans prise en compte de la mobilité inhérente au devenir aboutit aux ainsi nommés paradoxes (en fait plutôt des apories) de Zénon d'Élée. Pour lui la grenouille n'arrive jamais à traverser l'étang et Achille ne peut pas rattraper la tortue. Actuellement, l'oubli progressif de la limite représentée par la frontière se double d'un développement massif des systèmes informatiques de positionnement géographique et de détermination des trajets. Un site à la surface de la planète est de moins en moins perçu par ses caractéristiques sensibles au profit de la substitution par des coordonnées polaires de longitude et de latitude. Ces données sont exploitées par des systèmes informatiques, qui ont eux-mêmes la caractéristique d'être de plus en plus mobiles et embarqués. Ces dispositifs technologiques ont, en outre, la capacité d'assurer la transmission rapide des informations et, de ce fait, contribuent encore plus à l'effacement de la notion de distances. Celle-ci avait déjà préalablement été bien entamée par le développement massif des moyens de transport rapides.


Ceci suggère une réflexion à propos du préfixe « hyper » de plus en plus utilisé, comme  dans les termes d'hyperempire ou d'hyperconflit, ceci probablement par analogie avec le vocable d'hypertexte s'appliquant aux documents internet. Ce dernier permet d'utiliser un mot d'un texte et de renvoyer vers d'autres documents en s'affranchissant des limites de l'original. Il en découle un enrichissement aisé des sources mais au détriment des capacités d'analyse et d'approfondissement. En ce sens, Sloderdijk attire notre attention sur la notion d'immunité par rapprochement de celle des organismes biologiques. Pour lui l'immunité implique que l'on reconnaisse les conditions de possibilité d'une vie définie dans un corps défini ainsi que dans des frontières plus ou moins circonscrites. Le modernisme absolu fait de nous des émigrants de la dimension temporelle de notre existence. L'homme devient un être qui n'habite plus, qui n'a plus de logement sauf éventuellement des logements volatiles et échangeables. L'effacement de l'ancrage territorial est, néanmoins, à l'origine de réactions en retour exagérées et inappropriées comme on peut le constater avec les prises de position du FN ou avec des crispations, parfois violentes, sur des identités régionales. Mais, et toujours selon Sloterdijk « Sans un élément de territorialisme positif, il n'y a pas de possibilité de développer la culture de la différence en soi même ».


Platon, déjà, établissait le rapprochement entre la conduite de la cité et celle de la vie personnelle. L'appartenance à une communauté ou à un groupe est en général géographiquement circonscrite, bien qu'actuellement on constate la formation de groupes sur internet sans que ceci implique une proximité géographique. L'inscription dans l'espace retentit tout autant sur l'appartenance à une communauté que sur l'identité individuelle, ainsi qu'aux rapports que l'individu et le groupe entretiennent entre eux.  - Jean-Brice.
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La Musique est-elle une philosophie ? Existe-t-il une philosophie de la musique ?

On peut en douter, car si beaucoup de philosophes ont parlé de l'art et plus précisément de la musique, rares sont ceux qui ont véritablement touché au but. Souvent, dans leurs écrits, la musique est moins analysée pour elle-même que pour la place qu'elle est censée occuper dans le système du philosophe, qui a des préoccupations beaucoup plus larges . De sorte que les questions brûlantes pour tout véritable musicien, à savoir : « Qu'est-ce que la musique ? Que nous dit-elle ? Quelle expérience spirituelle unique nous procure-t-elle ? » y sont souvent perdues de vue.


Platon : pour l'éducation des enfants il conseillait la musique et la gymnastique (= le « mens sana in corpore sano » des Romains)


Pour lui il s'agit de discipliner la jeunesse instable en « ancrant » son âme dans le sol fixe des Idées. En habituant les jeunes à la mesure musicale, au rythme et à l'harmonie on leur donne une pré-notion des essences objectives et éternelles. Ainsi, avant même que leur intelligence soit formée, ils sont préparés par la musique à découvrir la philosophie, laquelle est évidemment, avec les mathématiques et la dialectique, la seule nourriture vraiment solide de l'esprit.


Aristote : différenciait le style phrygien du style dorien = musique légère/musique sérieuse


Il disait qu'en écoutant la musique classique, l'homme libre découvrirait des essences du monde jusque-là inconnues de lui. À la différence de ce que nous disait Platon, Aristote pense donc que la musique est d'emblée et de plein droit philosophique.


Ensuite il faudra attendre Schopenhauer, Nietzsche et heidegger pour retrouver des reflexions profondes sur la musique. (Kant et Hegel étant plutôt « bouchés ».)


Beeth. pense que le destin peut être maîtrisé.


Voilà déjà un concept philosophique fort. Nous savons que Beeth. a écrit les deux-tiers de sa musique en étant complètement sourd. Il serait intéressant de refléchir au rapport entre ce concept de maîtrise du destin et la musique qui lui a permi de le maîtriser au delà de toute attente. Nous sommes face à 2 possibilités. (1. philo précède m. / 2. m. précède philo)

  • la M. a été sa philosophie, donc Musique = Philosophie, (philo dans sa m.)ou alors

  • la M. a été l'outil de sa conviction philosophique, grace au quel il a pu la développer ; - la M. serait donc une source, voir une téchnique de connaissance philosophique.


Pour éviter de tomber dans le piège courant des phrases édifiantes et des raccourcis, j'essayarai d'approfondir le sujet en partant de la musique elle même, de celle de Beethoven et de sa V Symph. en particulier. Le sujet de ce soir étant trop vaste, il me faut le limiter, sans ça nous serions vite amenés à nous disperser tous azimûts.

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La Musique une philosophie ?


Pour nous entendre sur les mots, j'appellerai la musique qui nous intéresse pendant ce débat musique cultivée. (m. sérieuse)


Je n'entrerai pas dans la dispute stérile quant à la différence et l'év. suprématie de la m. cultivée, car je la considère infondée. Il est rare d'ailleurs qu'on se penche sur la question d'une manière rigoureuse. Très souvent ces catégories ne sont que des slogans sans fondement ou ce sont des préjugés pour alimenter la bonne conscience des abonnés de concerts.


L'origine de cette idée de musique cultivée se situe dans le scénario philosophique, idéologique et social de la bourgeoisie du XIX s. qui a engendré le Romantisme et ses idéalismes. C'étaient des horizons nouveaux qui se substituaient aux codes figés de l'aristocratie et de sa conception classique de la beauté. (art = bauté = vérité)

Et Beethoven en est le champion indiscuté de ce nouveau scénario. Chez lui nous trouvons superposés pour la première fois trois aspects majeurs soudés par une nécessité intérieure, à savoir :


1) le musicien veut échapper à une conception strictement commerciale de son travail. (écrire uniquement sur commande)

2) le musicien ambitionne y compris de manière explicite, un sens spirituel et philosophique. ( IX symph., texte de Schiller)


3) la technique du compositeur atteint une complexité qui défit la capacité réceptive d'un public normal, à savoir d'un public moyennement cultivé.

Dans le domaine laïque la « m. cultivée » remplace la « m. réservée » du XVIs. : les ambitions de l'esprit (donc aussi celles de la philosophie) ont remplacé celles du divertissement. Dans cette perspective Beethoven fût hissé au rang de modèle.

Aujourd'hui nous sommes face à d'autres « horizons nouveaux » ouverts par le déclin du scénario idéologique et social de la bourgeoisie. Je vais appeler notre époque « modernité ».


En musique il n'y a pas un contact direct entre le compositeur et son public. Rien que la capacité de lire une partition demande un apprentissage spécial et sa lecture de toute façon, ne donne qu'un reflet réduit de sa réalité. L'interprète est indispensable à la musique pour opérer le passage du signe au son ou, plus poétiquement, pour la faire vivre ou encore, plus philosophiquement pour lui donner un sens.


Grâce à l'interprète la même musique aura quantité de visages différents. L'interprète devient donc essentiel et par là même responsable : il met son talent, son tempérament, ses possibilités techniques au service d'une ouvre d'art qu'il peut soit transfigurer, soit défigurer. Et il s'agit bien de remettre constamment en question cette responsabilité et de la repositionner en fonction des différentes époques, des connaissances et des sensibilités qui sont en perpétuel mouvement.


Pour nous lancer dans cette réflexion, penchons nous un moment sur la V symph. de Beethoven.


La cellule célèbre qui ouvre cette symph. et qui est présente dans les 4 mouvements, cette cellule germinale donne son sceau à l'ouvrage entier et en détermine le caractère cyclique, mais aussi son sens unificateur.


On a tenté d'expliquer de bien de façons la fascination et l'attraction exercées par cette symphonie. Elles tiennent fondamentalement à sa qualité particulière. La V symph. fait partie des quelques oeuvres très rares qui ont modifié la perception de la musique et de l'art en général, en s'imposant d'emblée par une puissance de réalisation hors du commun.

(Soulignons à ce propos la concision du premier mouvement, d'une durée inférieure à 6'30").


Le travail de Beethoven a généré une idée de la musique qui, avant lui, n'existait pas. Ce qu'offrent ses ouvres c'est le spectacle du moment où une idée surgit du néant et devient. Ceci a d'ailleurs rendu la V symph. inimitable, étant de ces ouvres qui épuisent les pouvoirs qu'elles révèlent. Pourtant si la Cinquième n'a pas eu d'émules, elle a libéré de façon irréversible des capacités créatrices insoupçonnées. Elargissent brusquement le domaine de la conception musicale, elle représente une sorte d'action philosophique qui a amplifié la stature de l'homme et élargi les limites de son esprit de conquête, ce qui fait d'elle un des éléments plus universellement reconnus de son progrès sur lui-même.


Peu d'ouvres autant que la V symph. ont porté l'homme grâce au contact direct et boulversant avec la force de l'esprit à se savoir plus grand.



La Cinquième de Beeth. dont nous héritons n'est pas la créature vierge du compositeur, mais une constellation d'empreintes historiques, philosophiques, sociales, laissées par le temps et par les styles des différentes époques qu'elle a traversées. Son unité est l'histoire de ces empreintes


INTERPRETATION


Aujourd'hui la Cinquième peut encore nous émouvoir et émerveiller. Mais il est aussi possible de ne plus l'apprécier pleinement, à cause de sa familiarité, à cause des nombreuses interprétations bâclées et de mauvais goût, mais surtout à cause de la manière dont on la consomme. Rien ne peut sauver la m. cultivée si elle n'entre pas dans une sorte de court-circuit avec la modernité. Elle doit redevenir une idée qui devient ! Il faut qu'elle demeure subversive (résistante) et utopique ou elle meurt. Malheureusement trop souvent, de banales interprétations la transforment en icônes pour une mythologie fatiguée.


La question qui nous intéresse est la suivante : - comment l'idée philosophique de la musique cultivée aux temps de Beethoven et sa pratique ont-elles réagi face à l'évolution de la société - Comment cette idée philosophique et sa pratique ont-elles réagi face à la modernité.


Actuellement on considère que dans la musique cultivée il y a une notation objective (les notes) et une plus subjective (les nuances et le tempo). Nul n'aurait aujourd'hui l'idée de changer les notes d'une mélodie ou d'un accord. Toute la liberté de l'interprète réside dans sa capacité expressive à mettre en valeur l'ouvre en différenciant les données subjectives. A partir de maintenant nous sommes face au grand débat : fidélité au texte - expression-objectivité


Aujourd'hui nous retrouvons encore les deux modes d'interprétation, le « romantique » qui exalte le contenu « caché » (év. philosophique) et le « moderne » qui en souligne la structure. Dans la période de l'entre-deux-guerres ces deux modèles, on provoqué de vrais affrontements.


Toute interprétation se frotte au mystère. Mais seules suscitent une interprétation « philosophique » les oeuvres qui, d'une manière ou d'une autre, se transcendent elles-mêmes en renvoyant à quelque chose de plus que ce qu'elles énoncent. Et l'interprétation est le lieu où ce plus s'articule et se manifeste. Cette capacité à convoquer la transcendance est inhérente à l'interprétation et en aucun cas donnée en avance. L'interprétation devient médiation. En absence de cette médiation, même les plus grands chefs-d'ouvre deviennent de purs produits de consommation. Ils ne perdent peut-être pas leur dignité, mais certainement les qualités qui les distinguaient du reste de la musique. En réalité un produit musical n'échappe à une identité purement commerciale que dans l'instant où commence son dialogue avec l'interprétation.


Venons-en maintenant au malentendu du « sentiment » dans lequel une grande partie du public musical continue de s'identifier. Nous avons tous déjà entendu le commentaire : -il a bien joué, mais ça manque de sentiment.- Encore faudrait-il savoir qu'est qu'ils entendent par « sentiment ». Ne serait-il pas le cas que lorsque la subjectivité de l'interprète gonfle la réalité du texte musical ? L'exemple célèbre de cette subjectivité omniprésente ce sont les interprétations de W. Furtwängler qui en vrai interprète post-romantique allemand s'approprie littéralement du texte pour le livrer dans sa vision « égotique ».


Toutefois la clef interprétative qui éloigne de la reproduction pure et simple ou de la subjectivité égotique ne vient pas de l'extérieur ; c'est une clef qui est à l'intérieur du texte, et qui incombe à l'interprète de libérer. L'interprétation véritable est la réinvention de la musique par elle-même, et surtout pas l'expression des sentiments de celui qui la joue. Le vrai interprète est le medium entre l'ouvre et son époque et non pas entre l'ouvre et son plaisir personnel ou entre l'ouvre et l'attente du public. Et quand cela arrive (G. Gould, Heifetz, Toscanini), cela se donne comme un choc, comme un court-circuit entre la musique cultivée et la modernité.


La musique cultivée comme nous l'avons vu, était l'expression d'un système social et philosophique achevé et intelligible.

La modernité est un non-système dont la règle est l'indéterminé, le provisoire, le partiel. La peinture contemporaine nous le montre bien.

La modernité n'a pas moins peur du chaos que le XIX siècle, romantique et idéaliste. Le XIX siècle imaginait des ouvres qui étaient des univers clos et stables. Les ouvres de la modernité sont fragmentées et instables ; elles sont une constellation parmi d'autres, une formule passagère, à l'image des nombreux et disparates courants philosophiques contemporains.


Un geste capable de relier deux mondes aussi éloignés ne peut être qu'un geste excessif et extrême. Et la musique contemporaine est bien là pour nous le montrer !


Comme l'a si bien dit l'écrivain Alessandro Baricco: l'irruption de la modernité fait voler en éclats les self-services bienheureux de l'âme.


Quelques idées supplémentaires :


Le voux wagnérien d'abandonner la chimère musicale pour l'écriture philosophique (après tout, Wagner a bien renoncé à devenir philosophe... mais il est vrai qu'il a fini en idéologue, ce qui compense un peu).


La musique ne se compose pas que de musique; elle se compose aussi de matériaux de pensée. La musique mobilise les pensées.


Mais la musique a encore un autre avantage - si nous la comparons, cette fois, à la poésie.

Dans la poésie, la sonorité renvoie à un sens précis - le sens de chaque terme employé, le sens de la phrase: le sens de la vie courante.

Dans la musique, au contraire, le son ne présente pas une telle précision. Mais cette imprécision de la musique, qui nous empêche de mettre un sens sous un son, en constitue aussi toute la force. La musique se révèle, grâce au son.


C'est une langue plus pure que la langue poétique. Une langue plus pure en ceci que nous sommes, grâce à cette imprécision, renvoyés à la complexité de la réalité elle-même

- une complexité qui dépasse les possibilités de la langue poétique, qui dépasse les possibilités de la langue rationnelle. La musique se présente, en un sens, comme la langue la plus conforme à la réalité telle que celle-ci existe en réalité.)