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Le savoir et l'idée ( Jean Luc) La
raison est-elle ennuyeuse
? Qu'est-ce qu'un progrès
? Pourquoi l'essentiel est-il masqué par
l'insignifiant ? L'art
est-il le mitoir de la vie
?
Etre
soi-même La
technologie change-t-elle l'homme
? La
sagesse peut-elle être un idéal
? De quoi
rions nous aujourd'hui
? L'identité L'apparence s'oppose-t-elle à la réalité
?
L'ennui
et la
morosité L'egoisme peut-il être une vertu
? Qu'est-ce que la concupiscence ? La
croyance est-elle toujours source
d'erreur ? La dictature du
bonheur La fin de la
géographie La
Musique est-elle une philosophie ? Peut-on définir le bien
et le
mal? Le désir
est-il l'expression d'un besoin
?

Le savoir et
l'idée.
Kant, dans la
« Critique de la raison pure », établit, entre autres, que ce qui
relève de la connaissance est dédoublé entre la raison et la
sensibilité - sensibilité comprise ici comme ce qui nous ramène à
nos 5 sens (vue, ouïe, toucher, goût, odeur). La raison, dont chacun
peut et devrait faire usage, est par ce fait facteur d'universalité
et par là-même d'unité et trouve là sa légitimité tandis que la
connaissance sensible nous fait découvrir l'objet extérieur à
travers le prisme de notre esprit, au travers de phénomènes dont la
particularité est qu'ils ne nous laissent pas indifférents. Elle est
donc, contrairement à la raison, éminemment personnelle. Par la
raison, par l'entendement, l'esprit peut reconstruire de façon
abstraite les lois de la nature, ou même construire de toutes pièces
des abstractions pures, alors que par la sensibilité, qui est avant
tout réceptivité, nous gérons nos « affects », nos préoccupations ;
mais de manière plus désordonnée et plus immédiate puisque, écrit
Kant, « l'existence ne se laisse pas construire ». Cette très
succincte simplification permet dès à présent d'établir la
contradiction suivante : 1- Soit, la connaissance par
l'intellection, la compréhension, doit être privilégiée et
considérée comme le seul facteur de vérité possible; le moi, le je,
s'effacent devant la réalité objective qu'il appartient de connaître
et de retraduire dans un langage cohérent, compréhensible. Une
simple idée ou une suite d'idées que l'on peut formuler sur un sujet
précis ne reflète alors qu'un a-priori et ne saurait être source de
connaissance. Le moi en tant que tel n'est rien, n'étant qu'un
réceptacle destiné à recevoir et à contenir un savoir. 2- Soit,
le moi est la seule réalité accessible. Le monde apparaît tel un
théâtre d'ombres, une suite de phénomènes, au sein duquel l'esprit
se forme ses représentations qui naturellement diffèrent d'un
individu à l'autre, mais qui forment la seule réalité pour soi car
la seule à même de pouvoir faire sens. Le moi est tout, car l'idée
que j'ai du monde prime.
Comme chacun sait, la pensée
philosophique occidentale est née dans la Grèce antique. Les
interrogations de ces pionniers portaient simplement de savoir ce
qu'était le monde physique, de quoi il s'agissait. Ils étaient à la
recherche d'une explication fondée sur le réel, car d'une culture
alors essentiellement fondée sur le mythe et sur l'interprétation,
ils étaient allés vers une culture basée sur le questionnement et le
savoir. L'innovation apportée par Socrate a été de se servir de
cette démarche pour interroger ce que furent les vertus- les
valeurs, dirait-on de nos jours- dont se prévalaient ceux qui
exerçaient le pouvoir. Les édiles affirmaient incarner la vérité, la
justice, le bien, le courage, en somme l'équivalent actuel du sens
du service public, mais qu'est-ce que tout cela, leur demanda-t-il
lorsqu'il les rencontra? A son grand désappointement, Socrate
n'obtiendra de ses interlocuteurs que des réponses vagues et
contradictoires. Serait-ce à dire que ce qui relève de la vie de
l'esprit, des principes de bonne gouvernance et d'organisation de la
Cité, ne peut faire l'objet d'aucune connaissance, d'aucun savoir
qui pourrait être un facteur d'unité, ou du moins un créateur de
lien social, car répondant à un critère objectif compréhensible par
le plus grand nombre, qu'il faut en conséquence s'en tenir à des
idées générales qui pourraient créer tout au plus une vague
approbation, un consensus mou, lesquelles idées générales sont en
réalité très particulières car dépendant de la personne qui les
énonce, de ses opinions, des justifications établies à partir de ces
opinions ? Désabusé mais lucide, Socrate conclura : « Tout ce que je
sais, c'est que je ne sais rien ». Le disciple et héritier
spirituel de Socrate, Platon, refusera de se satisfaire de ce
non-savoir. La valeur morale, puisqu'elle apparaît à notre esprit
tout comme apparaissent les objets physiques, a nécessairement une
valeur en soi, une valeur par soi, une réalité qui doit pouvoir être
identifiée, qui doit pouvoir être ramenée au statut d'un objet de
connaissance et non rester à l'état de question au bout de laquelle
il n'y aurait pas de réponse possible. Il sera donc dit qu'à chaque
concept correspond une Idée pure, ce qui veut dire que chaque
concept peut être élevé au rang d'une perfection.laquelle
perfection, si l'Homme en a l'intuition, ne peut cependant être
connue que des dieux. Mais à quoi tout cela peut-il servir,
remarquera par la suite Aristote, si cela reste en-dehors du
phénomène, donc de l'expérience, donc de l'interprétation et donc
aussi de la connaissance ? Les questions posées par Socrate trouve
certes une réponse, mais celle-ci ne semble être qu'une
justification de la question.ce qui n'éteint en rien la question.
Poser une idéalité et en faire par decret de l'esprit une réalité
semble en effet vain et d'aucune utilité pour guider sa
conduite. Il y a pourtant une pertinence dans la démarche. Car
sans vertu - pris au sens antique du terme- aucune vie en société
n'est possible et perdurerait l'état de nature. La vertu, ressentie
comme nécessité, et cela par-delà même le passage des générations,
répond à l'idée que par delà les tourbillons de l'existence, il doit
y avoir quelque chose de stable, de permanent, d'intemporel,
d'immuable. De cela, peut-on pour autant en faire l'objet d'un
savoir ? Peut-on objectiver ce qui n'est tout de même que de l'ordre
du ressenti, du perçu, de la représentation ? Un savoir se partage,
se divulgue, parce qu'il peut être commun à tous car compréhensible,
il ne fait pas appel à la conscience individuelle; une idée
s'argumente, peut éventuellement se communiquer en faisant appel à
la conviction ou au moins à la suggestion mais jamais à la
démonstration. Si tout le monde a des idées, et cherche ce faisant à
assurer un socle certain à son existence, ces idées ne permettront
jamais de connaître quoi que ce soit ; même si elles débouchent sur
le champ illimité de la pensée la plus abstraite, la plus
spéculative et même la plus rationnelle, elles ne seront jamais plus
qu'un reflet de la subjectivité de chacun. Car l'idée naît d'un
questionnement, d'une interrogation subjectivement enracinée,
enfouie dans le moi le plus profond, le plus incommunicable, qui ne
peut donc être objectivé. L'illusion est de croire que par une
question posée qui reflète un doute, une interrogation, on peut y
répondre par une simple affirmation, cette affirmation valant
démonstration aux yeux de celui qui l'énonce, alors qu'elle n'est
qu'un simple jugement de valeur. Mais nos représentations ont été
façonnées et par le platonisme et par l'esprit scientifique et par
le positivisme, qui nous conduisent à considérer que si une question
se pose, c'est qu'il y a logiquement, de toute nécessité et de toute
évidence une réponse. Réponse par elle-même cohérente, car en
parfaite adéquation avec la question posée et de ce fait
l'éteignant. Mais ceci est une vue de l'esprit ; car au doute peut
très bien répondre le doute. Du subjectif, de ses manières de voir,
rien d'objectif ne peut naître, donc ne peut être l'objet d'aucun
savoir; et donc rien ne peut en découler qui soit universalisable si
ce n'est sous la forme de dogmatismes stériles et stupides. Pire
encore, situer l'objectivité et donc la raison dans un absolu qui ne
serait réservé qu'à ceux qui ont su s'extraire de la Caverne
platonicienne, caverne au sein de laquelle règne le monde des sens
et ses tromperies, est une illusion. Car dans ce qui est, tout est
en relation avec tout, affirmer un absolu qui ne serait en relation
avec rien puisque ne dépendant en rien de quoi que ce soit, est une
pensée flasque, une simple paresse de l'esprit, qui n'a pu trouver
son aboutissement que dans les dogmatismes, les utopies ou les
intégrismes. S'il est un domaine de la
vie de l'esprit qui soit entièrement dans le monde des idées, c'est
bien celui de la philosophie. Or le fondement de l'idée, ne pouvant
être la raison, ne devrait-il pas en conséquence être le doute ?
C'est bien en doutant de la véracité des mythes que, sur les rivages
grecs, la philosophie est née. C'est bien en doutant de tous que
Socrate a pu établir que ceux qui exerçaient le pouvoir le faisaient
sur des bases incertaines et par là inutiles. Savoir est utile,
connaître simplifie la vie, mais nous ne sommes entièrement tournés
vers le monde extérieur. Le moi a une réalité, c'est par le moi que
nous ressentons, que nous éprouvons des sentiments, des désirs et
des passions. Ce moi si réel, mais au fondement si flou, ne peut
exercer sa lucidité qu'au travers du doute. Sans l'exercice
salutaire du doute, le ressenti vire au ressentiment, le désir qui
épanouit à l'envie qui ronge, la passion au fanatisme ou à
l'obsession. Bien avant Descartes, St-Augustin avait bien décrit
l'homme qui doute : « S'il doute, il vit ; s'il doute de l'origine
de son doute, il se souvient ; s'il doute, il comprend qu'il doute ;
s'il doute, il veut être certain; s'il doute, il pense; s'il doute,
il sait qu'il ne sait pas ; s'il doute, il juge qu'il ne doit pas
croire au hasard. Quelle que soit donc la matière de son doute,
voilà des choses dont il ne doit pas douter ; car sans elles, il ne
pourrait douter de rien ». Pourtant toute la
philosophie médiévale et après elle, celle des lumières ont ignoré
le doute et par là l'assurance de connaître une vie plus
authentique, plus en harmonie avec ses désirs, reprenant la démarche
platonicienne de l'affirmation d'une vérité en dehors ou delà du
monde sensible, du monde des phénomènes. Autrement dit l'affirmation
de la possibilité de savoir ce qu'est le vrai, de le définir avec
une précision toute mathématique, définition naturellement supposée
être plus réelle que l'idée que l'on peut s'en faire. Autrement dit,
a été énoncée l'obligation de retrait du sujet devant l'objet, la
subjectivité devant faire place nette devant l'objectivité, supposée
plus vraie. Et lorsque l'objectivité n'est pas possible faute
d'objet à étudier, on en créera de toute pièce. Ainsi avant Platon,
les philosophes s'étaient extasiés devant la notion de l'Etre,
l'Etre en tant qu'être : une perfection hors du champ de la pensée
et donc indicible car échappant aux turpitudes liées à l'incarnation
puisque non sujet à la causalité, au déterminisme et à la
temporalité. Cet Etre, objectivation toute théorique d'un ressenti
tout subjectif, aura fait l'objet de savoirs spécifiques,
l'ontologie et la métaphysique qui auront donné naissance à une
foule d'ouvrages, d'opuscules, de brochures voire de grimoires
obscurs. Il faudra attendre Nietzsche et sa thèse du renversement
des idoles pour que soit affirmée la suprématie de la valeur pour
soi sur une supposée vérité suprême s'imposant à tous
quoiqu'indicible. Car s'il doit y avoir une
vérité en philosophie, c'est de considérer comme fondé le présupposé
qu'il ne doit y avoir aucun présupposé. Et qu'en conséquence, une
question peut rester sans réponse et ouvrir le champ à d'autres
questionnements, le champ de l'idée à la recherche d'elle-même. La
solution d'un problème objectif suppose une démonstration faisant
appel à des connaissances pour établir un résultat incontestable; la
résolution d'une question personnelle ne suppose pas sa dissolution
dans une réponse immédiate, partiale car partielle, le moi ne
pouvant se laisser enfermer dans une série causale, ou son
absolution dans une mystique de pacotille comme il en existe tant de
nos jours, les fameuses et nombreuses écoles de découverte de soi et
qui n'est en fin de compte qu'une singerie du positivisme. Certes,
nous avons de bonnes raisons de vouloir savoir ce qu'est la vertu,
surtout que depuis l'époque de Socrate, une multitude d'individus
bien peu vertueux ont laissé leur trace dans l'Histoire, mais ce qui
relève de la compréhension de soi par soi, de l'idée que l'on a du
monde, la Weltanschauung, de l'idée que l'on se fait de l'image de
soi dans le monde, cela est hors du champ de la raison, de la
connaissance empirique comme de la connaissance déductive. Jean Luc
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La raison est-elle
ennuyeuse ?
Problématique:
Exposée
partiellement mais assez justement par l'introduction. la raison a
une fonction normative (sois donc raisonnable...) et limitative très
peu aimable, elle vient à l'encontre de nos envies, de nos désirs et
coupe les ailes de l'imagination. Si Bernard Palissy avait été
raisonnable, il n'aurait pas créé la porcelaine. Certes les
alchimistes à la recherche de la pierre philosophale sont des
rêveurs mais aussi des ancêtres des chimistes. A la différence de la
petite fille, j'aime "bonbons" et raison, ce qui peut être
inconfortable.
I
Définitions
Les
bonbons:
les
jouissances immédiates, mais aussi la fantaisie, l'imagination, la
créativité, la spontanéité, l'inventivité, la vie.
La raison:un
bref survol
Etymologie;
logos en
grec, mais ratio en latin, ce qui évoque la comptabilité, la
productivité, voire le rationnement L'exercice de la raison fait appel au
raisonnement et à l'expérience. Cela renvoie au débat sur l'inné et
l'acquis d'une part et à l'opposition rationalisme/empirisme d'autre
part; ces oppositions ne sont pas irréductibles. Rationalisme et
empirisme peuvent aussi être complémentaires.
Le
raisonnement est l'application de règles à l'expérience/l'intuition
(raisonnement rationaliste, expérimental, logique) Raison et science: ne peuvent être totalement
identifiées, la méthode scientifique en tant qu'application de la
raison à son objet est un mythe. Il n'existe pas à ce jour de
critère reconnu pour différencier science et non science, même le
critère de la falsification de Popper a des limites, la science,
comme l'écrit Dominique Pestre, "n'est en rien un objet circonscrit
et stable dans le temps qu'il s'agirait de simplement décrire ». En
fait historiens et sociologues relativisent la science qui ne se
définit ni par son objet ni par sa méthode mais semble-t-il
désormais empiriquement comme une pratique, la domination d'une
science normative semble avoir vécu, nous voici à l'époque des
sciences.
La raison
normative: le philosophe ordonne le monde selon Aristote, il est
donc le créateur d'un ordre symbolique, qui peut se traduire par un
ordre social. La raison devient le fondement d'un ordre moral, elle
distingue le bon du mauvais.
Elle est
aussi ce qui indique la bonne façon de vivre, elle mène à la
sagesse.
Religions et
raison: distinguons entre les fondamentalistes et les
"raisonnables", l'église catholique après avoir brûlé Giordano
Bruno, penche désormais vers la raison (discours de Ratisbonne).
Mais une relève du côté de l'irrationnel semble nécessaire aux
sociétés et se produit du côté des charismatiques.
L'irrationnel
semble remplir une ou des fonctions (que je ne sais définir), et
quand les grands édifices religieux et sociaux se dissolvent
d'autres se substituent (exemples à votre bon
vouloir).
2 En quoi
raison et bonbons ne s'opposent pas toujours
La
compréhension est un bonheur: c'est l'exercice d'une faculté, je
sais faire, je sais comprendre. Nous sommes heureux chaque fois que
nous acquerrons une capacité nouvelle. L'enfant jubile de savoir
marcher, courir, parler, lire, comprendre et l'enfance peut durer
longtemps si on n'en perd pas le goût.
Je suis
heureuse quand je sais raisonner toute seule par moi même, je ne
dépend plus du discours d'autrui.
De plus je
sors de la confusion, je suis repérée, tout devient clair, la
quiétude s'installe dans mon esprit, l'inquiétude naîtra plus tard
des nouvelles incertitudes qui suivront.
L'exercice de
l'esprit critique est un bonheur: j'ai compris le tour du
prestidigitateur, j'ai montré ma maîtrise sur l'illusion. Je ne suis
pas dupe des media etc. Nous adorons d'ailleurs les media qui
dévoilent, démasquent etc.
Seule la
raison me permet de formuler clairement ce que je ressens
confusément à partir de mes perceptions. De débusquer la
contradiction entre les signes émis pour m'endoctriner, me
conditionner. Seule la méthode critique me dégage du brouillard
d'informations, des interprétations préconçues.
Mais....
"Pécuchet
réfléchit, se croisa les bras. «
Mais nous
allons tomber dans l'abîme effrayant du scepticisme.
»
Il
n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres
cervelles.
Merci du
compliment ! » répliqua Pécuchet. « Cependant il y a des faits
indiscutables. On peut atteindre la vérité dans une certaine limite.
»
Mais
finalement l'esprit critique nous place en équilibre instable, sans
base solide.
Le
conformisme nous repose, vivement le retour au sens commun. J'ai
oublié de le dire mais l'esprit rationnel et surtout critique expose
aussi à une certaine solitude dont le sens commun, mieux le bon sens
préserve.
Le sens
critique nous libère:
du bon sens
dont les fausses évidences tuent, du conformisme, des contraintes
sociales, il ne s'oppose pas forcément à l'imagination, nous faisant
entrevoir d'autre formes encore inconcevables
peut-être.
Il nous ouvre
de nouveaux horizons: nouveauté, changement, que d'excitation, des
nouvelles contrées à explorer, de nouvelles amitiés plus rares, de
nouveaux réseaux plus cachés.
Du
rationalisme de la Renaissance sont nés à la fois l'individu et les
sciences. Si l'alternative est la soumission à l'autorité, non
merci. La raison libère, elle est un outil de développement
personnel.
Libération,
développement, excitation, exaltation, risque, individualisme,
ennuyeux tout cela?
Pour moi
raison rime avec passion.
3 Oui mais le
prix à payer pour la raison
L'injonction
morale et la frustration:
la sagesse
est souvent synonyme de résignation, est raisonnable tout ce qui
permet un fonctionnement social sans heurts
"Remarquez
bien que la plupart des choses qui nous font plaisir sont
déraisonnables." [Montesquieu] Extrait de Mes
pensées
Existe-t-il
plaisir plus grand ou plus vif que l'amour physique ? Non, pas plus
qu'il n'existe plaisir plus déraisonnable.
[Platon]
Il n'y a de
vrai au monde que de déraisonner d'amour. [Alfred de Musset] Extrait
de Il ne faut jurer de rien
Donc ce qui
est le plus conforme à notre nature, car sauf à être des stoïciens
accomplis, nous aimons le plaisir, est déraisonnable. Sans doute,
mais je maintiens que notre part déraisonnable est aussi la plus
productive quand elle s'allie à la raison.
Cela veut
dire qu'il va falloir faire des priorités pour parvenir à nos fins
et assumer une part raisonnable de frustration dans le but
d'atteindre nos buts hautement personnels et
déraisonnables.
Et j'ai
plaisir à citer ici George Bernard Shaw pour
finir:
L'homme
raisonnable s'adapte au monde ; l'homme déraisonnable s'obstine à
essayer d'adapter le monde à lui-même.
Tout progrès
dépend donc de l'homme déraisonnable. Extrait de Maximes pour
révolutionnaires
Je dois
m'arrêter, à vous d'approfondir.
Anne-Marie
Victor
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Qu'est-ce qu'un
progrès ?
Selon les
astro-physiciens, l'univers serait né il y a 14 milliards d'années
dans une déflagration nommée " big-bang ". Apparurent
suite à cela, les particules élémentaires, les noyaux atomiques,
l'hydrogène et l'hélium qui formèrent les étoiles. Parmi les
quelques 100 milliards de galaxies qui se formèrent alors, de l'une
d'entre elle nommée " Voie lactée ", une nuage
interstellaire s'effondra sous l'effet de sa gravité et donna
naissance, il y a 4,55 milliards d'années au soleil et aux planètes
qui l'entourent. Sur l'une d'entre elle, la Terre, la vie s'éveilla
il y a 3,8 milliards d'années, il y 3,5 millions d'années apparut le
1er hominidé qui
fabriqua le 1er outil
vraissemblablement il y a 2,5 millions d'années, il fut capable de
pensée reflexive il y a quelque 200 000 ans et il donna naissance
aux premières civilisations, il y a quelques milliers
d'années.
Cette
évolution, de l'extrêmement simple jusqu'à la complexité du cerveau
de l'homo sapiens peut être considérée comme l'archétype de ce
qu'est un progrès. Plus qu'une simple évolution ou une simple
progression, un progrès est ce qui aboutit à un résultat, à un état
actuel irréversiblement différent de l'état initial, et qui
détermine un aboutissement, un achèvement, voire une finalité, il
est en cela donc un état nécessairement préférable à tous les états
antérieurs.
Qu'en est-il
alors de l'activité humaine ? Celle-ci, bien que sujette à des
changements permanents, est-elle toujours orientée vers un progrès,
ou est-elle l'illustration de l'idée même de
progrès ?
Si l'on s'en réfère
à ce texte fondateur qu'est la Bible, on constate que le
1er homme vivait dans
la félicité à l'image de son créateur, mais préferrant accorder
crédit à ce que Shakespeare nomma la " perfidie du Serpent
maléfique ", il fut de ce fait obligé d'entrer dans une
histoire, son histoire, de créer son destin par son action. Par la
suite, le christianisme assigna à l'homme la mission de reconquérir
la félicité initiale par une vie vertueuse, l'existence étant un
cheminement vers un état de purification permettant le rachat dans
l'au-delà. La finalité est alors transcendante, en ce sens qu'elle
se situe au-delà de la vie de chacun, et en fin de compte le progrès
éventuel par rapport à la condition terrestre,- l'assurance de la
félicité céleste- ne conduit à aucune amélioration des conditions de
vie car il se situe par delà la finitude de l'existence humaine
L'idée de progrès,
dans son acception actuelle, cad associée à un saut dans le
qualitatif, mais dans un temps prévisible et en tous cas dans celui
de la vie humaine, est apparue à la Renaissance. Il a, en ce sens,
été employé pour la 1ere fois par le philosophe anglais, F. Bacon au
16e siecle. Le but de
la vie n'est alors plus de conquérir l'au-delà, mais de connaître la
nature- l'environnement, dirait-on aujourd'hui- afin d'en pouvoir
par son exploitation améliorer son existence. Galilée établira que
la nature étant écrite dans un langage mathématique, ses secrets
peuvent être découverts et utilisés. Les penseurs de ce temps font
toute confiance au savoir, à la raison et donc à la capacité de
raisonnement permettant d'instrumentaliser la nature tout en se
sachant néanmoins dépendants d'elle. " Savoir, c'est
pouvoir ", " on ne soumet la nature qu'en lui
obéïssant ".
Bacon.
La raison
sera de même considérée comme nécessaire pour éclairer la conduite
et l'action des hommes, là aussi dans un but d'améliorer les
conditions d'existence. L'émergence du capitalisme sera vu comme une
gestion rationnelle de l'activité humaine car l'appropriation des
biens d'autrui ne se fera plus par la guerre mais par l'échange
marchand qui creera une 1ere version du
" gagnant-gagnant ". Dès la fin du 16. siecle apparaîtra
en Europe une bourgeoisie qui considérera l'enrichissement constant
grâce au négoce comme étant la principale finalité de l'existence.
L'économiste anglais A. Smith, parlera de la main invisible qui dans
un marché libre enrichit d'abord les plus entreprenants avant de
dispenser ses bienfaits sur la société toute entière. Montesquieu
parlera du " doux commerce qui finira par éliminer les causes
irrationnelles des conflits ". Citons encore Condorcet "
la masse totale du genre humain marche à une perfection plus
grande ". N'oublions pas Kant et son projet de paix perpétuelle
rendue possible par le triomphe de la raison. Les penseurs de cette
époque partageaient la croyance qu'un progrès matériel lié au
progrès de la raison engendrait nécessairement un progrès moral.
L'histoire de l'humanité est alors de plus en plus perçue comme
unitaire dont la finalité ne réside plus dans le providentialisme
chrétien, mais tout simplement dans le réalisme : l'acception
des choses telles qu'elles sont, la recherche de leur compréhension,
leur exploitation économique ; le tout devant aboutir à une
transformation des sociétés en un vaste
marché.
Pour J.J.
Rousseau, l'homme se distingue de l'animal par sa perfectibilité. Et
s'il en est capable, c'est qu'il peut progresser, ou à défaut on
peut le faire progresser, vers un état meilleur. Idée dangereuse qui
aboutira à la radicalisation de l'idée de progrès par la Révolution,
laquelle débouchera sur la Terreur et un nouvel absolutisme :
celui de Napoléon. Certes, la reconnaissance des droits de l'homme
et du citoyen issue de la Révolution est un indéniable progrès
moral, mais notons que la même évolution s'est faite en Angleterre
sans violence.
Au 19.
siecle, le scientisme et le positivisme qui le caractérisent sont à
nouveau vécus comme autant de progrès, d'avancées vers un monde
meilleur. Confiance aveugle dans la science, le machinisme et
l'industrialisation. V.Hugo : " L'eclosion future,
l'eclosion prochaine du bien-être universel est un phénomène
divinement fatal ". Ce qui relève de la tradition, du
provincialisme, bref tout ce qui considéré comme une permanence de
l'état de nature est déprécié car considéré comme un facteur de
sclérose. Il était ainsi bien vu d'être pâle au cour de l'été, les
instituteurs de la 3. République avaient pour mission d'éradiquer
les particularismes locaux, signes d'arriération ; les colons
qui allaient peupler les contrées lointaines avaient quant à eux la
noble tâche d'apporter la civilisation à ceux qui jusqu'alors en
avaient été privés. La diversité humaine n'etait pas perçue comme
une richesse, mais tout au plus vue comme une contingence.
L'humanité était considérée comme un ensemble unique que l'on
pouvait éduquer pour la faire accéder aux lumières de la raison et
donc de la civilisation occidentale perçue comme meilleure car
techniquement plus avancée que les autres.
Politiquement
cette idée de progrès nécessaire au bien-être de l'humanité, mêlant
progrès technique et hypothétique progrès moral, était véhiculée par
les forces de gauche, qui, se définissant elles-mêmes comme
progressistes, faisaient ainsi du progrès sa propre justification.
Mais en légitimant ce faisant la colonisation, elle rendait
acceptable l'idée d'un ethnocentrisme européen en totale
contradiction avec l'universalisme
proclamé.
Les marxistes
allaient quant à eux complètement dévoyer cette idée de progrès en
affirmant le cours d'un nécessaire " sens de l'Histoire ",
dont il fallait accélérer le cours à tout prix pour hâter la venue
d'une société nouvelle, la société sans classes. Mais ce
volontarisme, " du passé, faisons table rase " Lénine, n'a
pas généré " les lendemains qui chantent " attendus par
ceux qui avaient placé leurs espérances dans ce nouveau
millénarisme.
On constate
que l'histoire de l'humanité est un chantier jamais terminé, qu'elle
est jalonnée de violences qu'aucun progrès moral ou spirituel n'a su
à ce jour endiguer. " Tout semble voué à la disparition, rien
ne demeure ", avait déjà constaté Hegel dans la " Raison
dans l'Histoire ", ajoutant cependant qu'après chaque
destruction, " l'esprit réapparaît rajeuni, mais aussi plus
fort et plus clair ". L'Histoire doit être compréhensible et
doit avoir une signification, affirme-t-il, car fruit des passions
humaines, celles-ci bien qu'étant le moteur de l'Histoire, elles
doivent néanmoins être mises sous le boisseau de la raison afin que
l'Histoire aille dans le sens d'un progrès, le progrès étant selon
Hegel, la connaissance et la réalisation de l'Esprit du monde. Ainsi
écrira-il : " L'Histoire universelle est la marche par
laquelle l'Esprit parvient à sa vérité et prend conscience de soi.
Les peuples historiques, les caractéristiques de leur éthique
collective.constituent les configurations de cette marche graduelle.
Franchir ces degrés, c'est le désir infini et la poussée de l'Esprit
du monde, car leur articulation aussi bien que leur réalisation est
son concept même ".
Cette
parousie de l'Esprit du monde, rencontre des esprits singuliers de
chaque culture, ou des singularités de chaque culture si l'on s'en
tient à une conception matérialiste, synthèse également de la
passion et de la raison, est une belle définition de l'universalité
et peut servir de paradigme à l'idée de progrès. Celui-ci n'est ni
un mythe, ni une abstraction, mais une nécessité résultant de la
nature même des choses, de la nature même de la vie. Nous avons vu
au début que ce qui est résultait d'une complexification croissante
de l'existant ; si l'aboutissement en est la raison humaine, il
n'est pas absurde de prétendre que la raison de l'existence pourrait
être l'existence de la raison. Et qu'il s'en suit que ce n'est que
par l'usage de la raison que son détenteur, l'homo sapiens, peut
définir et créer des progrès dans les civilisations qu'il
engendre.(par Jean Luc)
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Peut-il y avoir des
droits sans obligations ( par Jean
Luc)
Dans l'état
de nature, les rapports entre les humains étaient régis
exclusivement par des rapports de force. Dès lors, la nécessité d'un
pouvoir organisé suivant des regles s'est fait
sentir.
" L'homme est un animal qui a besoin d'un
maître, mais où peut-il aller le chercher ? Qui va-t-il
chercher et comment ? " Kant.
Sur quelles
règles se baser ? Moeurs, coutumes, rien de solide. Religion,
définit le bien et le mal sous la forme d'interdits et de
commandements, d'obligations compris dans le sens de ce qui est
obligatoire, de ce qu'il est interdit de faire autrement sous peine
de péché: le devoir revêt un caractère sacré dont l'accomplissement
relève du commandement divin. Morale, découle souvent de la religion
mais n'ayant pas son statut de sacré, elle n'a qu'un caractère
prescriptif. Loi, ne dit pas ce qui est juste ou bon, dit ce qui est
permis ou ce qui est prohibé. Si on pense loi, on pense état de
droit. Il y avait certes des lois dans les systèmes absolutistes,
tels que défini par exemple par Hobbes ou Bossuet, mais dans l'Etat
de droit, la loi ne sacrifie pas la liberté de chacun, mais au
contraire la protège, en lui fixant des limites. " Entre le
fort et le faible, c'est la loi qui protège et la liberté qui
opprime", Lacordaire ou encore l'adage : " la liberté de
chacun s'arrête là où commence celle d'autrui ". Dans l'Etat de
droit, contrairement aux états absolutistes, la loi s'impose à tous,
même aux gouvernants, ce qui est codifié dans des
Constitutions.
Qu'est-ce
qu'alors le Droit ? La codification des droits de chacun, qui
peut ainsi agir comme il l'entend à l'intérieur du cadre législatif
préalablement défini. Qu'est-ce qui fonde ces droits et donc le
Droit ? Morale, mais plus religieuse, morale civique.
Qu'est-ce ?
Kant parle de
" volonté morale " pour définir ce qui doit guider le bien
public, ce qui veut dire qu'il convient, pour que la vie en société
soit la plus harmonieuse possible, de se déterminer par devoir et
non seulement par intérêt. L'intérêt ne vise qu'à satisfaire les
besoins et les désirs de chacun ; il s'agit donc là de choses
subjectives qui ne peuvent conduire à des principes objectifs, qui
de fait devraient être valables universellement. Et c'est bien parce
que l'homme est doté d'une conscience morale qu'il est capable de
dépasser le conditionnement animal du besoin et de définir ce que
sont ces principes objectifs. Lequel principe trouve sa formulation
dans l'impératif catégorique : " Agis de telle sorte que
la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme
principe d'une législation universelle ". Noble projet, mais
c'est donner là une définition qui est bien ambitieuse, bien
exigeante et dont l'application requerrait beaucoup d'abnégation;
car l'on vit dans une société donnée, qui se définit par sa culture,
ses coutumes, son histoire et en conséquence ses lois, qui toutes
empreintes de morale civique qu'elle puissent être, n'en sont pas
moins une transposition de cette culture et de cette histoire
particulières. En quoi serait-il illégitime de penser d'abord à soi,
à la conservation de sa vie, à améliorer ses conditions de vie, et
s'investir ensuite dans la vie publique en y apportant son
expérience et ses connaissances, ce qui permet l'échange avec
autrui, tant il est vrai que ce n'est que par la liberté des
échanges de toutes natures que peut se créer une société peu
contraignante.
Ce qui est
spécieux dans ce raisonnement kantien selon lequel il ne faut se
déterminer que par devoir et non par intérêt, est qu'on peut très
bien considérer qu'agir ainsi, c'est de faire exactement ce que
l'autorité politique dit de faire. " J'ai obéï par
devoir ", dira Eichmann à son procès, invoquant précisément
Kant. Ce qui fera remarquer à H Arendt qu'on peut être conduit à
commettre les pires crimes sans avoir jamais cherché à être un
assassin. Remettre sa vie à une abstraction comme le devoir peut
conduire au meilleur comme au pire et qu'en conséquence, la chose la
plus essentielle pour bien gérer sa vie est de ne jamais abandonner
sa liberté de jugement, ce que cherche précisément à faire tous les
états totalitaires. La liberté du jugement doit donc primer la
notion bien trop élastique du devoir.
C'est par le
respect et l'estime de soi, considéré comme la réalité immédiate,
que l'on en vient au respect de la personne humaine, considérée dans
sa généralité. C'est en affirmant que son individualité n'est pas
soluble dans une totalité prétendument transcendante que l'on peut
servir loyalement une cause à laquelle on a librement adhéré.
Respecter des formes morales ou juridiques ou tout simplement
procédurières sans chercher à savoir quel est le but visé, ne
revient qu'à expérimenter " l'absence de soi ",
l'inexistence de son vouloir-être.
Donc s'il ne
peut être question de droits sans obligations, les droits ne peuvent
se résumer à une simple somme d'obligations d'où tous les droits
auraient été exclus ! Dans un Etat de droit, répétons-le, le
citoyen doit respecter les lois en ce qu'elles sont l'expression de
la volonté générale, la loi valant pour tous, y compris pour les
gouvernants, nul ne peut donc s'y soustraire. La volonté générale
dans une démocratie se traduisant dans le fait que ceux qui ont
obtenu une majorité de suffrages lors d'élections ont de ce fait le
pouvoir de légiférer. On comprendra aussi que pour se faire
respecter, le droit pourra légitimement, si le besoin s'en fait
sentir, s'appuyer sur la force. Pascal : " la force sans
la justice est tyrannique, la justice sans la force est
impuissante ".
En effet, de
la force seule, aucune obligation morale d'aucune sorte ne peut
naître, l'être servile n'agit que parce qu'il est contraint de le
faire. De fait un état démocratique connaît une plus grande
stabilité qu'un état despotique, car le despotisme ne dure que le
temps de la contrainte. Fondé sur la violence et non sur le contrat,
il engendre la violence, et de fait, historiquement, on n'a jamais
constaté de guerres entre états démocratiques.
Se pose alors
la question de savoir s'il y a des droits inaliénables, des droits
par nature universalisables car inhérents à la nature humaine, des
droits fondamentaux auxquels nul Etat ne devrait déroger, un droit
naturel ne dépendant pas des circonstances historiques et
culturelles, antérieur même à tout fait social, des droits en fait
ne pouvant faire l'objet d'aucune contrepartie par une quelconque
obligation. On peut considérer que les droits de l'homme (DH) tels
qu'ils ont été définis par les constitutionnalistes américains en
1776 et les constituants français de 1789 répondent à cette
interrogation. Ces droits en eux-mêmes n'ouvrent à aucune
obligation, si ce n'est toutefois pour les Etats, tenus de les
respecter. Qualifiés également de droits naturels, ils définissent
simplement des conditions d'existence pour que celle-ci puisse être
conduite sans handicaps de départ, sans obstacle totalement
injustifié. Remarquons toutefois que bien que par définition
inviolables, ces droits n'ont pas été jugés dignes d'être dévolus
aux populations autochtones en Amérique et qu'en France, la Terreur
de Robespierre et les guerres de Napoléon ont été considérés comme
ce qu'il y avait de plus apte pour promouvoir ces droits. Curieuse
façon de mettre en pratique une conception se voulant
universelle !.
On ne peut
cependant que déplorer la tendance actuelle qui consiste à faire
revêtir de l'appellation de droits, voire de droits fondamentaux, ce
qui doit s'interpréter comme DH, toute espèce de revendication ou
d'exigence diverse. Ainsi, du respect plus ou moins assuré de la
conception classique des DH, on est passé à l'exigence de respect du
" c'est mon choix de défendre cette cause ", en réclamant au
passage l'onction législative. Accompagné de l'affirmation d'être
d'une absolue nécessité, de correspondre à un " réel "
besoin, car les besoins de nos jours sont toujours affublés du
qualificatif de " réel ", enfin et surtout d'être dans le
sens du " progrès " leurs promoteurs les dispensaient de
générer une quelconque obligation en contrepartie.
Ainsi, ces
" droitsdel'hommistes ", comme on a pu les surnommer,
considèrent qu'est suspect, et par conséquent réactionnaire si ce
n'est fascisant quiconque s'y opposerait, car l'idéologie qui
sous-tend cette conception, est que l'homme, avant d'être membre
d'une communauté, avant même d'avoir la citoyenneté, ce qui confère
toujours des devoirs, n'est à considérer qu'en tant qu'homme, et en
tant que tel nécessairement bénéficiaire de droits. Ainsi, il
n'exerce plus son devoir-être à travers sa communauté, bien au
contraire celles-ci, que ce soit la nation, la famille, ou même les
pouvoirs publics ne sont considérés que ne pouvant qu'être intrusifs
dans la vie privée et de ce fait provoquant constamment un
" recul des libertés ". Evidemment il est alors totalement
absurde d'affirmer que l'on aurait des devoirs envers un pouvoir
défini comme menaçant pour l'individu. Le paradoxe résidant
cependant en ce que ce sont ces mêmes idéologues qui appellent
ensuite à une intervention de la puissance publique pour donner
consistance à ces droits.
C'est que
l'on assiste depuis quelque temps à une tentative de redéfinition de
ce que doit être la puissance publique, celle-ci se devant de
satisfaire les DH dits de 2. génération et qui sont non plus les
droits de faire ceci ou cela, mais les droits à obtenir ceci ou
cela. Tout le monde comprendra la nécessité qu'il y ait par exemple
un droit du travail, mais si on reconnaît le droit au travail, ou
encore le droit au logement, le droit à la santé, le droit à
l'éducation, le droit à l'accès aux biens culturels, le droit aux
loisirs, et pourquoi pas le droit au bonheur perpétuel et le droit
au plaisir permanent, on transforme l'Etat en simple prestataire de
services, à supposer d'ailleurs qu'il ait les moyens de tout
satisfaire, et l'individu en simple ayant-droit, atomisé,
déresponsabilisé.
Mais l'homme
se définit avant tout par ses capacités, ses projets, ses
réalisations, il est selon le mot d'Aristote un animal politique,
qui a besoin de communiquer, d'échanger ses réalisations avec celles
de ses semblables afin d'en acquérir d'autres. Il n'est pas
réductible à une simple entité sans identité dont la seule action
sociale serait de revendiquer toujours plus.
L'homme ne
peut acquérir de droits qu'au sein d'un système politique lui
garantissant l'exercice de droits en contrepartie d'obligations et
d'engagement de sa responsabilité. Si le système politique repose
sur la souveraineté populaire issue du suffrage universel, il est à
considérer comme parfaitement légitime, et chacun se doit donc d'en
respecter les lois et règlements.
Ainsi R
Debray a-t-il pu noté dans " l'Etat séducteur " :
" Qui se veut simple individu pour jouir d'une plénitude de
libertés, oublie qu'il n'y a pas de DH sans la forme juridique d'un
état ". On pourrait ajouter : sans respect de la
souveraineté de cet état.
Ne serait-il
pas plus juste et équitable de dire comme l'écrivain Simone Weil
dans :
-
Enracinement- , " La notion d'obligation
prime celle de droit. Un droit n'est pas efficace par lui-même
mais seulement par l'obligation à laquelle il correspond :
l'accomplissement effectif d'un droit provient non pas de celui
qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent
obligés à quelque chose envers lui.Ainsi un homme, considéré en
lui-même n'a que des devoirs. Les autres, considérés de son point
de vue ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand
il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent
des obligations envers lui ".
Cela semble
évident ; prenons par exemple le droit de vote. Soit je
l'exerce, en le considérant de fait comme un devoir puisque cet acte
en soi ne m'est d'aucune utilité, d'aucun agrément ni d'aucun
profit, et on parle ainsi du devoir électoral, et le soir du
dépouillement mon bulletin quel qu'il soit devra être pris en
compte, soit je m'en moque et je m'abstiens de l'exercer, sans que
je puisse dénier à quiconque son droit à
l'exercer.
L'obligation
ainsi vue s'apparente à un consentement : je consens à
participer à la vie de la collectivité à laquelle j'appartiens, je
consens aux efforts que cela génère par des solidarités nécessaires,
en contrepartie de cette attitude rationnelle et responsable, je
demande à bénéficier de droits tels qu'ils sont définis dans les
textes de lois.
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Pourquoi
l'essentiel est-il masqué par l'insignifiant ? (par Jean Luc)
Pourquoi l'essentiel se masque-t-il derrière
l'insignifiant ?
Si l'on admet
qu'est insignifiant, cad dépourvu de sens, de finalité, de
signification, ce qui fait l'ordinaire du quotidien, ressentie comme
une vacuité en raison de la constante répétition du même, cet
insignifiant, perçu comme une sorte de projection vers le néant,
comme une fatalité, n'est fort heureusement pas toujours considéré
comme étant la seule réalité, la seule vérité.
Tous les
impétrants en philosophie connaissent la pensée de Platon, pour qui,
les phénomènes, du grec du même nom qui signifie " ce qui
apparaît ", n'est que la partie visible, connaissable par les
sens, d'une réalité beaucoup plus entière qui est celle des
essences. L'essence, ou ce que Platon nomme l'idée pure, idée
provenant de grec " eidos ", est posée comme un absolu,
non connaissable à ceux qui limitent leurs jugements à de simples
opinions, à de simple commentaires irréfléchis de la réalité
sensible cad celle dont les sens rendent compte. Ne s'interesser
qu'aux phénomènes, c'est ne s'interesser qu'à l'apparence des choses
et non à ce qui est, dans sa perfection, dans son excellence, dans
sa permanence, dans son unité mais aussi dans son abstraction et qui
n'existe que dans un monde dit " intelligible ", cad
connaissable par la seule raison. En somme donc, ce qui est
essentiel, constant, se pose par rapport à ce qui est superficiel,
changeant, et seul ce qui est essentiel peut servir de base à la
connaissance. Cette dichotomie peut paraître artificielle, mais l'on
comprendra aisément que si l'on cherche des certitudes, celles-ci
doivent être établies sur une base solide, non
réfutable.
Si
l'intuition platonicienne semble pertinente, on peut constater qu'il
est aussi difficile aujourd'hui qu'il y a 25 siècles de définir ce
qu'est l'essence, et donc d'établir des certitudes. Pensant
s'affranchir du joug de considérations jugées stériles, des
philosophies matérialistes ont vu le jour au 19. et 20. siecle ,
mais affirmant ne pas dépendre de ce qui relève de l'idée abstraite,
elles se sont confinées dans d'étonnantes simplifications, à des
suites de déterminismes et ne font pas grand cas de ce qui fait
l'essence de la philosophie ! , en ce sens qu'elles se
désintéressent du pourquoi de l'existence, de la question du sens de
la vie et de celle du sens éventuel de la finitude humaine. Pourtant
tout n'est pas strictement matériel, les pensées, la conscience, les
émotions et les sentiments, le principe de vie, les abstractions,
les lois physiques et mathématiques, les concepts, les valeurs
esthétiques et morales, etc. sont dénuées de toute matérialité et
existent néanmoins. Affirmer que tout ceci serait le résultat de
données " inconscientes " qui les guideraient à notre
insu, ou le simple résultat mécanique de données socio-économiques
qu'il suffirait de changer pour modifier le contenu de la pensée est
simpliste et absurde en ce qu'il fait l'impasse sur ce constitue le
paradigme de la condition humaine : la possibilité d'avoir une
pensée libre, indépendante de tout déterminisme, la nécessité
d'avoir une pensée authentique, échappant à l'emprise d'arguments
d'autorité, car répéter ce qui a été dit n'est pas penser.
Prétendant aller à l'essentiel, ces philosophies se sont cantonnées
dans des vues partielles et partiales, leur innovation se résumant à
une nouvelle forme de mysticisme, un mysticisme sans transcendance.
Sans aller jusqu'à dire qu'elles seraient totalement insignifiantes,
elles semblent plutôt être un habillage de quelques pseudo-vérités.
Serait alors
essentiel ce qui est transcendant, et ce qui est transcendant serait
ce qui mène à ce qui ne peut qu'être inaccessible, au divin ?
Qu'est alors le divin ? Pour Aristote, le divin est un être
immuable, un être en acte et non en puissance comme l'est l'humain,
ignorant le devenir, ne dépendant de rien, et donc hors de toute
causalité mais cependant moteur premier de l'existence. Si le divin
est abstraction et n'est que cela, il reste inconnaissable ;
cependant ce qui relève du monde sensible est digne d'intérêt, pense
Aristote en opposition à Platon, car il est connaissable puisque
formalisable par le biais de l'abstraction théorique. Théorie est un
mot grec qui signifie : je vois le divin . Le monde reflète le
divin en ce qu'il est ordonné, compréhensible car logique- le mot
logique a sa source dans " logos " qui veut dire raison.
Et ainsi, c'est donc par la raison que l'on peut avoir si ne n'est
un accès au divin, du moins à ses représentations. De surcroît,
toute cette cosmogonie apportait une réponse à une question qui ne
peut être éludée : celle de la finitude humaine. Ainsi Platon
considère la mort comme un simple passage, d'un état où nous n'avons
qu'une connaissance partielle des choses à un état où nous serions
au contact des idées pures ; celles-ci, tout comme les âmes,
n'étant plus altérées par leur actualisation dans une matérialité.
Marc-Aurèle :" Tu existes comme partie, tu disparaîtras
dans le tout qui t'a produit, ou plutôt, par transformation tu seras
recueilli dans sa raison ". Et Lucrèce : " Pourquoi
ne te retires-tu pas comme un convive rassasié de la vie ?
Allons, et de bon cour, fais place à tes fils ". Les penseurs
de l'Antiquité considéraient l'univers comme un tout, formant une
unité et qu'en tant que tel, ne pouvait disparaître. Un des tout
premiers, Parménide établit que : l' être ne pouvant surgir du
non-être, l' être en conséquence ne peut déboucher sur le non-être.
L'homme étant un fragment de l'univers, il ne peut cesser d'exister.
Cette certitude sera reprise plus tard par Spinoza qui établira
que : " Nous savons par expérience que nous sommes
éternels ". Son credo étant : déus sed natura : le
divin est dans la totalité de ce qui est, l'homme participe donc de
l'incréé et participe à l'éternité divine.
Cette
recherche de l'essentiel, d'un sens à ce qui est, a débuté dès le
début de l'histoire humaine. Mais ce qui a été remarquable dans la
pensée grecque a consisté dans la recherche des causes ultimes de ce
qui est dans un au-delà de la simple expérience du vécu, dans la
mise à l'écart des phénomènes du monde sensible qui sont simplement
perçus et donc insignifiants, pour ne finalement considérer comme
vrai, donc comme essentiel, que ce qui peut être établi par le
raisonnement, que ce qui peut s'expliquer de manière logique. Cette
manière de procéder qui ne devait être rien de plus qu'une
initiation au divin et une préparation à la mort, rendra en fait
possible la science occidentale, la compréhension de plus en plus
complète du monde qui nous entoure, sa transformation aussi mais
aussi la sacralisation de ce savoir scientifique dans le scientisme
du 19. siecle.
Notre
environnement physique nous est de mieux en mieux connu, que peut-on
dire de l'homme ? Depuis les temps les plus reculés, il est
perfectible, amendable, capable de dépassement de soi, capable
surtout de donner du sens à ce qu'il fait. Il n'est donc pas
simplement soumis à l'instinct comme les animaux. Il peut choisir
son devenir, définir son vouloir-vivre. Ainsi s'il est artisan, il
cherchera à créer quelque chose qui plait, s'il est technicien,
quelque chose qui sera utile, s'il est artiste, il recherchera dans
son ouvre le beau, aura ainsi à l'esprit un concept qui représente
une universalité. On ne saurait dire de l'araignée qui réalise une
toile géométrique qu'elle sait ce qu'elle fait, ni qu'elle cherche à
améliorer son ouvrage, ni qu'elle ait conscience d'une quelconque
universalité même si toutes les araignées du monde font des toiles.
L'homme est un être de nature, il fait partie du monde animal, mais
il s'en distingue car il est aussi un être de culture. De par son
essence, il se doit de penser et d'agir. Il est donc lui-même que
s'il est un être de réflexion et de volonté afin de concrétiser le
fruit de sa réflexion. S'en remettrait-il à la réflexion seule, il
resterait aride et sec et peut verser soit vers le mysticisme soit
dans le dogmatisme, car une raison sans volonté d'agir est vide de
sens. Mais s'en remettre à la seule volonté en congédiant la pensée
est tout aussi tragique. Cette illusion, que le volontarisme peut
tout, a été à l'origine des totalitarismes du 20. siècle où l'on a
considéré que ce qui fait l'humanité de l'homme était insignifiant
par rapport à la finalité fixée. Finalité qui n'a naturellement
jamais pu être atteinte, tant il est vrai que ce qui est de plus
essentiel à l'homme est sa liberté. Sans liberté, la vie est
fragmentaire, fugitive, dira Nietzsche. Cependant celui qui est
libre, peut choisir de faire le bien ou le mal. Pourquoi choisit-on
le mal ? On comprend bien que le mal est diabolique, du grec
" diabolos ", ce qui coupe. L'être mauvais est donc celui
qui s'est coupé de son humanité, le meilleur moyen d'éviter cela est
de cultiver, selon Nietzsche, la volonté de puissance, ce qui n'a
rien à voir avec la volonté de domination. Pour être soi, il importe
d'abord de ne pas s'en remettre à des idoles, ces êtres factices,
car c'est cela qui corrompt l'homme. Ainsi établira-t-il que la
religion n'est qu'un masque, une grimace de l'homme qui s'est amputé
lui-même du meilleur de lui-même, elle est mauvaise en ce qu'elle
sacrifie l'individu en vue d'un but prétendument
supérieur. " Que périssent les contempteurs de la vie,
les moribonds, les intoxiqués dont la terre est lasse. ".
Adorer des idoles, c'est s'imposer une posture d'affliction qui
n'est qu'une imposture, une tromperie envers soi-même. Expier
d'hypothétiques péchés, c 'est vivre dans le remords et dans
l'attente d'un futur fait d'espérance, " espérer, dira-t-il,
c'est désirer sans jouir, sans savoir et sans pouvoir ".
L'homme ne connaît plus que l'hésitation, ce qui est bien différent
du doute, car le doute doit servir à clarifier l'esprit en vue d'une
action juste, tandis que l'hésitation paralyse l'action, entraînant
de nouveaux remords. Il ne sait plus accueillir " l'innocence
du devenir ", qui lui permettrait d'accéder à la réalité de son
être, à la connaissance de soi et à la réalisation de soi, de ses
aspirations, de ses ambitions.
Ce rêve
d'émancipation s'est-il réalisé alors que Nietzsche, devenu fou, ne
put continuer son ouvre?Aucunement, répondit Heidegger, pour qui la
fin des idoles promut l'avènement du monde de la technique, cad la
technisation de toute la civilisation, où la seule finalité est tout
simplement l'innovation à tout prix .Le progrès ne vise plus rien,
il est devenu sa propre fin ; la logique des moyens à mettre en
ouvre monopolisant tout le savoir sans qu'aucune finalité à quoi que
ce soit n'ait été définie. L'homme ne sait plus qui il est, ce qu'il
doit réaliser. Il ignore le Dasein, une vie choisie fondée sur
l'estime de soi et l'amour du monde pour expérimenter, bien malgré
lui, la Geworfenheit, l'être jeté au monde dans lequel il n'est
plus qu'un rouage. Le gai savoir est devenu un bien triste
savoir ; peut-être aurait-il fallu garder à l'esprit cette
phrase de Hegel : " l'érudition commence avec les idées et
finit avec les ordures ". Et encore, c'était compter sans le
conditionnement publicitaire, créant une obligation de ce que P.
Bruckner appelle l'euphorie perpétuelle. Lorsque l'être n'est plus
que paraître, il perd toute profondeur, il ne sait plus ce qu'est un
instant de bonheur car de celui-ci il n'en reste qu'une image
obsédante véhiculée par la publicité .L'absolutisme du quotidien, le
despotisme de l'instantanéité sont les nouvelles réalités, les
nouvelles béquilles mentales d'un individu privé de tout repère.
Et pourtant,
cette science qui se pensait toute-puissante, qui pensait pouvoir
nous fabriquer un monde merveilleux qui s'est révélé être une
merveille d'insignifiance, totalement dépourvue de toute
signification, car aucun écran plasma, aucune console nintendo, ne
remplacera la foi en eux-même et dans une finalité qu'avaient connu
les bâtisseurs de cathédrale, les architectes de la Renaissance, les
sculpteurs grecs, les peintres flamands, des musiciens de l'époque
romantique au point que l'un d'entre eux continuera son ouvre malgré
la surdité et bien d'autres encore. Cette science pourtant nous
ouvre une voie nouvelle vers la métaphysique, semblant enfin
répondre à Aristote pour qui la métaphysique était le complément
naturel de la physique.
" l'homme sait enfin qu'il est seul dans
l'immensité indifférente de l'univers d'où il a émergé par
hasard ". J.Monod, dans le Hasard et la
Nécessité.
Hasard, mais
alors si tout est hasard, comment justifier que les lois qui
régissent l'univers ont, telles qu'elles ont été découvertes, un
certain nombre de propriétés qu'elle ne peuvent pas ne pas avoir.
Ainsi sont-elles universelles, elles s'appliquent partout dans
l'espace et le temps. Elles sont absolues, sujettes à aucune
variation, elle sont intemporelles, étant les mêmes depuis le big
bang, elles sont omnipotentes, rien n'échappe à leur emprise, de
l'atome jusqu'au méga-ensemble de galaxies. Enfin elles s'expriment
toutes dans un langage commun qui est celui des mathématiques. Leur
définition semble correspondre à merveille à ce qu'Aristote
désignait sous le terme d'acte pur, une abstraction parfaite qui
guide l'univers et le monde, même lorsqu'il n'y avait que matière et
énergie. Or le hasard ne mène jamais à rien d'autre qu'au chaos.
Alors que la structure de l'ensemble de ce qui est, est à la fois si
complexe et si ordonné que n'y voir que le seul effet du hasard ne
semble pas très pertinent. Et ainsi, certains n'hésitent plus à
parler d'un " principe anthropique " inhérent à la
nature.
Ne peut-il y
avoir que du hasard lorsque les lois physiques, chimiques,
biologiques sont d'une telle complexité, mais sont néanmoins
compréhensible ce qui ne manqua pas de provoquer l'étonnement
d'Einstein.
Ne peut-on
parler que de hasard lorsqu'il a pu être établi qu'il y eut la
nécessité d'un réglage extraordinairement précis depuis le big bang,
afin que puissent apparaître des milliards d'années plus tard la vie
et la conscience.
Est-ce encore
le hasard si l 'évolution de vivant, depuis le protozoaire
jusqu'à l'homme, ne semble pas chaotique : il n'y eut jamais de
retour en arrière, l'évolution alla toujours vers une
complexification croissante des espèces .Ainsi J. Monod, " il
est indispensable de reconnaître comme essentiel à la définition des
êtres vivants qu'ils sont des objets doués d'un projet qu'à la fois
ils représentent dans leur structure et accomplissent par leurs
performances ".
Si Platon a
trouvé par hasard ses conceptions, il est remarquable de constater
qu'elles ont trouvé une actualisation avec les mathématiques. Ainsi
Penrose : " Les concepts mathématiques semblent posséder
une vérité profonde. C'est comme si la pensée humaine était guidée
vers une vérité extérieure, une vérité qui a sa réalité propre et
qui n'est que partiellement révélée à chacun d'entre
nous ".
Cela fait
beaucoup de hasards et donne une pertinence au principe anthropique
selon lequel l'évolution devait nécessairement avoir un but, voire
un projet : l'homme.
Et pourtant,
cela ne pourra que rester une hypothèse.
Relisons la
phrase de Penrose.
Partiellement, en effet, tel que l'établit le
théorème d'incomplétude de Gödel :demontre que tout système
d'arithmétique cohérent et non contradictoire contiendra toujours
des propositions " indécidables ", cad l'impossibilité
absolue de dire s'ils sont vrais ou faux.
Et en effet,
quelque soit le domaine scientifique considéré, aussi considérables
que soient les connaissances acquises, le chapitre des hypothèses
reste ouvert tant il est vrai que toute science semble connaître le
destin de la physique dont le domaine le plus récent, la
physique quantique ne débouche que sur de l'incertain, de
l'indéterminé, de l'imprédictible, de l'incomplet, de l'indécidable,
bref tout ce les scientifiques pensaient pouvoir éliminer. C'est
comme s'il y avait un au-delà du rationnel à jamais inaccessible à
la connaissance humaine. On ne peut donc plus considerer, comme les
scientistes du 19. siecle, que tout est connaissable, que la vérité
existe, et qu'elle sera nécessairement connue dans sa totalité. Face
à cela, on peut toujours dire que la vérité absolue n'existe pas et
que tout ce que nous pensons ne sont que des élucubrations mentales.
On peut en rester à ce nihilisme, à ce relativisme, comme en son
temps Protagoras, affirmant que l'homme est la mesure de toute
chose. Ce subjectivisme absolu, Aristote l'a fait voler en éclat,
car si effectivement, il n'y a pas de vérité absolue, la proposition
qui consiste à affirmer cela ne saurait être absolument vraie, et
que donc on peut émettre l'hypothèse qu'il existe quelque chose
d'absolument vrai, même si ne pouvons savoir de quoi il s'agit.
C'est en somme ce que soutiennent les partisans du principe
anthropique, il y a une vérité absolue mais on ne pourra jamais la
posséder en totalité, le principe anthropique peut être considéré
comme pertinent sans que jamais il ne soit explicable.si ce n'est
par des considérations métaphysiques. Si la métaphysique est, selon
la définition d'Aristote, l'étude de l'être en tant qu'être, par la
physique, nous ne pouvons connaître que les attributs de cet être,
soit par la constatation des phénomènes et leur explication causale,
soit par la description de ses règles et de ses manifestations dans
un langage abstrait . Mais faut-il distinguer l'être, ce qui est
intemporellement, de l'étant, qui est le monde de l'expérience, et
qui ne serait qu'un passage ? Spinoza, dans l'Ethique, semble
récuser cela en ne distinguant pas vraiment la substance de
l'attribut ; " est substance ce qui est en soi et se
conçoit par soi : cad ce dont le concept n'a pas besoin du
concept d'autre chose d'où il faille le former ". " Est
attribut, ce que l'intellect perçoit d'une substance, comme
constituant son essence ". Ainsi donc, il y a un lien entre les
deux, ils sont un seule et même chose; il y a une unité du monde, ce
qui peut en être connu -l'attribut- n 'est pas une partie séparée de
ce qui est substantiel, de ce qui est essentiel, de ce qui est car
sa seule fonction est d'être. Ce qui est nommé " attribut " est
donc simplement la partie de la " substance ", ou
autrement dit de l'Etre si l'on prend la terminologie grecque, dont
nous pouvons avoir connaissance. Les penseurs de l'Antiquité en
avaient eu l'intuition, il y a bien une union entre l'homme et la
nature, entre l'homme et le cosmos, entre le sensible et
l'intelligible. Tout ce qui est a un sens parce que l'homme ne peut
qu'être porteur de sens, sinon à quoi lui servirait la
conscience ? Tel le musicien débutant, il a appris à déchiffrer
la complexe partition de l'univers et il a pu réaliser que celle-ci
était plus proche de l'Art de la Fugue de Bach que de la musique
sérielle ou du free-jazz. La compréhension est difficile et le sens
est caché, secret, peut-être pas inaccessible. Mais au moins
avons-nous vu que jamais il ne faut s'arrêter à ce qui peut paraître
insignifiant, vide de sens, à moins de considérer en effet que le
hasard est la source unique de toutes choses auquel cas tout ne peut
qu'être insignifiant, absurde.
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L'ART EST-IL
LE MIROIR DE LA VIE ?
Le mot art vient de
Ars en latin qui désigne le savoir-faire matériel, celui de
l'artisan. Il désigne ensuite tout ce qui est susceptible de
produire l'impression du beau, d'où
« Artiste ».
Les arts sont
exhaustifs, subjectifs et variés. Ainsi, certains paraissent plus
proches de la vie dont ils seraient une sorte de reflet comme la
photographie, la bande dessinée, le cinéma ou encore la
sculpture.
En revanche,
d'autres ne paraissent pas du tout correspondre à la réalité
quotidienne, telle la musique. Donc nous avons ici un reflet à
moindre degré.
Certains arts
semblent plus utilitaires. Des arts comme l'architecture, et au sens
large du terme, les métiers d'art, tel l'ébénisterie, la tapisserie,
l'orfèvrerie, etc.
D'autres arts
occupent une position intermédiaire : La poésie, les romans, la
peinture.
Si les arts sont le
reflet de la vie, alors qu'est ce qu'un
reflet ?
-
Un reflet n'est pas
une chose en soi, mais quelque chose qui le suggère et en est
relativement proche.
Qu'en est-il de
l'Art ?
-
L'art suscite des
théories et des pratiques
différentes :
·
D'un coté l'art
comme représentant de la réalité avec le réalisme (Flaubert),
photographie, l'art figuratif ; une déviation même de cette
position esthétique.
·
De l'autre coté
l'art par l'art ; l'art se suffit à lui-même. Il n'est
redevable qu'à la beauté (parnassiens Leconte de Lisle) et en
peinture : art
abstrait.
« Le poète
n'est pas plus utile à la cité qu'un joueur de quilles »
Malherbe.
« L'art, toute
forme d'art, n'est rien d'autre que l'expression de quelque
chose » Gertrude
Stein ?
CONCLUSION :
Certains arts
(art abstrait par exemple) paraissent éloignés de la vie et semble
même n'avoir aucun rapport avec elle. Mais même dans les arts qui
semblent s'en approcher le plus, telle la photographie, ils ne sont
jamais le reflet exact de la vie. L'art transfigure, donne une autre
réalité, suscite en nous une émotion esthétique. En un sens, l'art,
surtout l'art moderne peut-être, est un arrachement à la vie
quotidienne, une mise à distance de la réalité de tous les
jours.
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Café
philo 23 mai 2007
Être
soi-même
Introduction en forme d'avertissement:
Je m'attends
à décevoir une partie d'entre vous. En effet, je ne traiterai pas du
tout du développement de soi, des
stratégies pour mieux s'affirmer, oser
être soi- même,
comme on dit. Je présume bien sûr comme tout le monde qu'il vaut
mieux vivre en accord soi-même, comme on dit aussi. (Remarquez,
après tout, mesurons-nous tous les avantages de la
soumission, de l'effacement?). N'importe: ce n'est pas mon sujet ce soir.
Je crains de
décevoir une autre partie d'entre vous. Il me semble à la fin de
cette semaine de réflexion, que le sujet n'a pas tenu ses promesses
pour moi. Je comptais bien déconstruire le concept de soi, mais
j'espérais aussi parvenir finalement à un point de vue intéressant.
Ce ne semble pas être du tout le cas, la définition du soi que je
peux proposer est très triviale en fin de compte.
Mon propos est de cerner
le concept du soi-même que chacun pense
être tout naturellement, et c'est plutôt
difficile. Je vais chercher à en esquisser les contours, les
contenus par delà l'évidence trompeuse. Je vais au moins poser
quelques
questions en espérant que d'autres, plus au fait que moi permettent de progresser lors de la discussion.
En fonction de la définition du "soi-même",
être soi-même change de sens.
«
Connais-toi toi-même », l'injonction antique
inscrite au fronton du temple de
Delphes pourrait avoir un sens pratique selon
Wikipedia : les dévots doivent se borner au domaine humain et de
laisser l'étude du divin aux Dieux. Pour Socrate, le « connais-toi
toi-même »
sort du contexte religieux mais Il s'agit d'une démarche pratique
aussi. "N'est-il pas évident, cher Xénophon, dit Socrate, que les
hommes ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils se connaissent
eux-mêmes, ni plus malheureux que lorsqu'ils se trompent sur leur
propre compte ?" La connaissance de soi est l'outil de l'homme
sage". Inversement s'illusionner
sur soi-même et le monde est
courir à sa perte. Premier intérêt de se connaître:
mieux agir. Pascal semble dans la même orientation.
Mais il y a
aussi les démarches plus spirituelles, l'esprit de chaque humain
pouvant correspondre avec le divin, l'universel, le cosmique. Pour
le bouddhisme zazen la démarche en vue de se connaître a pour but de
dépasser son individualité.
« S'étudier
soi-même, C'est s'oublier
soi-même» écrit Me Dogen. S'oublier soi-même c'est être certifié par toutes les existences. Etre certifié
par toutes les existences c'est
rejeter le corps et
l'esprit de soi et des autres. "S'étudier soi-même, à travers la concentration sur la posture du corps et la respiration, comme nous le faisons en zazen, c'est
voir
apparaître et disparaître instant après instant un certain nombre d'éléments impermanents dont
nous tentons de faire la somme
pour saisir notre prétendue personnalité."
Prétendue personnalité.
La conscience
de soi existe alors à un tel niveau de généralité qu'elle se dissout
en quelque sorte, le soi perd ses particularités.
Ainsi la conscience de soi existe-t-elle
dans des contextes et dans des projets bien
différents.
Avant d'y revenir, j'aimerais commencer
par quelques essais de définition
du soi, plusieurs questions se sont posées à
moi.
Première question: le sujet constitue-t-il un
tout indissociable même s'il présente plusieurs facettes ou niveaux?
Ou est-il un assemblage composite, une illusion
fonctionnelle?
Différente
contingences affectent la façon
dont nous sommes perçus et dont nous nous percevons. Des
contingences extrêmement défavorables, on a pu dire qu'elles
menaçaient l'existence de l'humanité en nous, elles nous
ravaleraient au rang d'animaux. Notre expérience plus quotidienne
livre suffisamment d'exemples pour me permettre de raisonner par
l'absurde.
Suis-je
encore tout à fait moi-même à mes yeux et ceux des autres si mon
corps est gravement altéré: jambe amputée, jambes et bras paralysés,
si en plus je suis aveugle, sourd?
Si je suis dans le coma, atteint de la maladie d'Alzheimer?
Les débats sur l'euthanasie renvoient aussi à cette question.
Si je suis amnésique? Si je suis drogué, ivre? En colère? Amoureux? Délirant?
Suis-je moi-même identiquement de la petite enfance
à la vieillesse? De la naissance à la mort?
Et si je n'ai
pas d'identité légale? Si je suis sans papiers, sans argent, sans
existence sociale reconnue? Suis-je vraiment
encore moi-même? Le
suis-je encore lorsque je suis transparent au regard d'autrui?
Si ma position sociale, si mon habillement me dévalorise, me
dévalorise (SDF, fou, prisonnier, malade)? On peut se référer aux
travaux de Goffman. Inversement en position de « roi », je
suis bercé d' illusions, et que se passe-t-il quand on voit que le
roi est nu ?
Le rôle
social ne détermine- ma
façon de la vivre et de me ressentir. De toute évidence, la
perception de notre identité peut vaciller et être altérée. Il faut
tout de même distinguer l'identité et le soi: l'identité est
sociale, le soi renvoie à l'intériorité. Mais l'une impacte l'autre
et d'ailleurs réciproquement.
Existe-t-il
cependant une ipséité, un soi-même permanents, une sorte
d'idée globale inaltérable ?
Quoi qu'il en
soit, la dignité implique que le moi résiste à ce qui peut l'entamer
dans son être et continue à s'affirmer autant qu'il le peut. On dit
« lâcher prise » mais je ne pense pas qu'il le faille dans
ce domaine. Je pense beaucoup aux questions posées par Primo Levi.
Moi en tant qu'exigence morale.
Autre point de vue: le vécu du corps, des pulsions
Je est un
autre », disait Artaud. à la suite de Nietzsche, moi résulte des
différentes pulsions conscientes ou non, Freud
explore cette voie. Ici moi est une résultante de force qui me traversent, une apparence, une construction.
le soi est-il
un assemblage d'éléments circonstanciels, de forces et de causalités
qui nous traversent et interagissent? Notre moi phénoménal en
serait-il la résultante toujours changeante? Dans ce cas, l'idée de
moi serait un concept opérationnel, utile fonctionnellement. La
biologie ne nous apporte pas de certitudes: le moi résulte certes
d'un ADN mais sa traduction est liée aux circonstances de
l'environnement et du développement.
Pourtant nous avons le sentiment d'une
permanence. Nous avons le sentiment, peut-être lié à notre culture,
peut-être inhérent à tout humain quelle que soit sa
culture, que le moi ne disparaît qu'avec l'existence.
Certains croient à sa persistance après la mort.
Quel serait alors cet être, ce noyau inaltérable?
Une idée, une forme? Une structure? Une
matrice? Un nom? Une conscience? Une mémoire? Un récit?
Des
travailleurs sociaux travaillent à aider des personnes à établir
le récit de leur vie, ce récit les faisant accéder
au sens de leur vie, leur sens.
Mais nous savons bien que les récits sont multiples pour chacun d'entre nous..
Descartes, et Husserl plus récemment défendent un idéalisme du moi. La conscience fonde mon existence.
Cette question ne semble pas pouvoir
être tranchée mais peut être dépassée ou
contournée, selon.
Deuxième question: Le moi existe en tant que
représentation : comment? Sujet ou objet? Signe, symbole? Image,
rêve,
illusion?
Image, signe, symbole:
Moi est une image, plus, un signe.
Je
cite le poème de Mallarmé
«
Tel qu'en Lui-même
Enfin l'éternité le change,
Le Poète
suscite avec un glaive nu
Son
siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la
mort triomphait dans cette voix étrange ! »
Le
moi comme signe
existe indépendamment de la vie, l'éternité
change le poète
en luimême, le sens apparaît
après la conclusion de
la vie.la mort donne le sens ultime, nous
connaissons l'importance des dernières paroles, réelles ou
inventées, de l'ultime acte avant la mort.
Les anciens
dédiaient leur vie à leur gloire posthume. Mon souvenir, ma statue
prolongent mon existence et pérennisent un soi idéal,
purifié. Mitterrand
paraît-il, s'essayait en gisant dans ses
dernières années.
Le soi, c'est
l'idée que je veux en donner. C'est aussi l'interprétation qu'en
fait la société, la postérité. Telle personne fait partie de nos
mythologies privées ou publiques. Je vais tendre à
incarner ce moi-même idéal.
Le nom,
le symbole: C'est le père
dans notre culture qui donne le nom. à ma connaissance, nulle part
le nom n'est choisi par le sujet
lui-même, il peut venir des dieux, d'un
rêve, du groupe
mais le nom qui m'est consubstantiel m'est donné.
Le
moi n'existe
qu'en relation avec autrui qui le dénomme.
L'image, le rêve, l'illusion:
le tricheur,
l'escroc, voici l'exemple
littéraire de Gatsby. Je cite un commentaire critique: « Gatsby est
fidèle à ce soi inventé ... C'est aux promesses de ce soi qu'il est
resté fidèle, .... et non à un rêve minable d'argent et de
prospérité. ainsi est née « la colossale: vigueur de son aptitude à
rêver » à laquelle il sacrifie sa vie. Fitzgerald »Ni le feu ni
la glace ne sauraient atteindre en intensité ce qu'enferme in homme
dans les illusions de son coeur ». « ... il était né d'une
conception platonique de luimême.
Il était fils
de Dieu... » La vérité tragique de cet homme est dans son rêve.
Gatsby ne peut prospérer en ce monde, il est l'homme malheureux dont
parle Socrate. A titre personnel j'éprouve beaucoup d'attirance
pour cette volonté romantique de vivre le rêve.
Je pense
aussi aux espions de John Le Carré pris au piège de leur imposture,
et en perte d'eux-même.
l'acteur:
Plus
raisonnablement, il doit être possible d'incarner une illusion sans
s'y perdre. Les acteurs vivent leurs rôle mais ne le rêvent pas. Il
semble tout de même que l'intensité se trouve
pour certains dans le jeu davantage que
dans la « vraie vie ».
Sujet, objet,
surtout acteur (agissant):
Je suis
moi-même: superficiellement l'analyse grammaticale indique un sujet
« je » et un attribut le redoublant « moi-même ». Forme réfléchie du
je, moi correspond aussi à une fonction d'objet pour autrui. Je me
vois, mais aussi tu me vois, tu me regardes.
Quant au je,
il n'a pas d'autre signification que d'être. Je suis est un
pléonasme. Je suis et je pense sont des énoncés au contenu identique
d'ailleurs. En revanche dans l'expression « je fais » je est sujet
dans le sens où il est acteur.
L'évidence du soi s'impose dans l'action Le
soi est toujours un substantif ou le pronom qui le remplace - le soi
est sujet en tant qu'acteur. .
Agir me fait
exister comme sujet.
La question existentielle: l'intensité, dilatation du moi; effacement du moi
C'est ce qui
m'intéressait le plus au départ mais je ne sais pas vraiment le
traiter. Pratiquement le moi est un sujet agissant. Par
l'accumulation d'expériences, de sensations, nous constituons notre
existence personnelle. Agir nous permet de mieux nous définir dans
la confrontation avec le monde extérieur, d'expérimenter nos
réactions. La réflexion nous permet l'élaboration de ces
expériences. Cette élaboration souvent inconscient est souvent
appelée maturité. Ou recul.
Mais comment
dépasser l'expérience quotidienne?
Je ressens le
besoin de dépasser l'action quotidienne, d'atteindre une perception
plus profonde, des sensations plus intense, une conscience plus
large. Comment? Il me faut des guides : penseurs et artistes,
anciens ou contemporains. La description littéraire ou pictural du
très particulier me conduira-t-elle vers un véritable
approfondissement. Il est inintéressant de se pencher sur les
techniques de développement de soi, sauf pour les trucs utiles, et
passionnant de connaître la traduction très personnelle, unique qui
est donnée de tel situation, tel état particulier. L'établissement
de relations, de ressemblances, de dissemblances nous éclaire. Tout
le réseau de signes tissés par l'humanité m'enrichit.
Et leur étude
est une autre modalité de connaissance.
Enfin
L'expérience de la contemplation peut se produire spontanément ou
être recherché à force d'exercices.
Il me semble
sans le savoir vraiment que la contemplation nous relie à
l'universel, ou le divin, et efface notre particularité. Elle nous
exalterait en nous perdant en tant qu'individu particulier, notre
moi se généraliserait et perdrait ses caractéristiques.
Expérience
psychotique? Expérience de certaines drogues? Expérience au
contraire de l'aboutissement de la méditation, d'une capacité autre
à considérer le monde?
Ce
sujet est hors de ma portée.
Une conclusion
pratique : Le moi est un
concept grammatical opérationnel, il désigne l'être agissant. Cet
être est à la fois biologique et social. Maintenir son intégrité est
un impératif moral. En ce sens être moi-même est un idéal que je
m'assigne en tant qu'humain.
Anne-Marie
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La sagesse
peut-elle être un idéal ?
L'animal vit en fonction de ses besoins et de
ses instincts, l'homme a en plus des désirs, des ambitions, des
idéaux. Mais la réalité des choses offre le plus souvent une
résistance à ses désirs, il lui faut donc faire en sorte que le réel
ne soit pas qu'un obstacle, une source de frustration. Ainsi seront
nécessaire un effort de connaissance, savoir ce qui est, un effort
de compréhension, savoir comment cela est. Enfin viendra la question
à laquelle nul ne peut répondre de manière définitive, pourquoi cela
est et pourquoi y suis-je. La seule réponse que je puisse donner à
cela est une réponse qui me satisfasse non seulement dans ma fierté,
voire dans mon orgueil ou ma vanité, mais devrait également
satisfaire ma conscience morale. Cela prendra la forme d'un idéal,
un projet que je considérerai comme moralement bon et juste, en
ayant la modestie d'admettre que cela ne peut avoir de valeur
générale; ce qui peut se considérer comme une première approche de
la sagesse. Dire que la sagesse peut être un
idéal, incite à s'interroger sur ce qu'est un idéal. Il n'est certes
pas un désir, car si celui-ci s'impose à nous sans que nous sachions
comment et s'il trouve sa conclusion dans la simple consommation des
choses matérielles, l'idéal se choisit, l'idéal se construit et nous
éloigne de l'immédiateté et de la futilité du désir car il répond à
une exigence morale. Il est ce vers quoi l'on tend, sans toutefois
que jamais cela puisse être atteint. Il n'y a que l'idéaliste qui
croit pouvoir prétendre et pouvoir atteindre la perfection. C'est
que l'idéaliste, tout rationnel qu'il est, ne se préoccupe pas de
l'existence éventuelle de ce qu'il pense; sa pensée étant pour lui
la seule réalité. Avoir un idéal, c'est
mettre son ambition et son énergie au service d'une idée que l'on
pense -au moins partiellement- réalisable et que l'on estime
supérieure à une action dont la seule fonction serait la défense de
ses intérêts ou le seul assouvissement d'un désir. Affirmer son
idéal, c'est refuser d'admettre que toute idée est relative,
simplement dépendante des circonstances et de l'humeur du moment,
c'est affirmer bien au contraire qu'il serait légitime de mettre de
l'absolu dans ce qui est relatif. Et ce, alors même qu'un idéal ne
vaut que par rapport au soi, il est l'expression de notre moi le
plus intime, de notre conviction la plus profonde, il est
concrétisation et consécration de notre libre-arbitre, il est
l'aboutissement de ce que nous pouvons émettre des jugements de
valeur, jugements par définition indémontrables mais cependant
considérés comme absolument vrais par celui qui les énonce. Certes
la perfection ne peut être atteinte, et restera toujours une utopie
notamment du fait qu'elle n'est même pas définissable, mais au moins
peut-on considérer que ce qui relève de la morale, de l'éthique ou
de la spiritualité reste toujours perfectible. Ainsi considérons par exemple le christianisme.
Il nous exhorte à aimer non seulement nos proches, mais de surcroït
le prochain, c'est-à-dire tout le monde. Ceci s'est naturellement
révélé impraticable mais a peut-être été une des sources, quelques
18 siècles plus tard, de la Déclaration des droits de l'homme. Tout
individu, indique celle-ci, est digne, non pas d'amour, mais de
respect et ce, quelque soit son appartenance nationale, sociale,
communautaire ou religieuse, en vertu du principe, révolutionnaire à
l'époque, que tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Ce
qui pourrait vouloir dire qu'il n'y a pas de nature humaine en tant
que telle qui serait issue d'un quelconque déterminisme, ce que
Sartre illustre en disant que l'existence précède l'essence, mais
que la liberté de l'homme est absolue et sa responsabilité
entière.Il en découle notamment que nul ne peut contester à
quiconque le droit de formuler ses propres idéaux- la liberté de
chacun devant être respectée- et de mener son action en fonction de
cet idéal- sa propre liberté tout autant que celle des autres-. On voit ici qu'un idéal religieux totalement
utopique a débouché un concept nouveau, qui s'est révélé être d'une
si grande pertinence puisqu'il s'est finalisé dans une loi. Kant,
dans la " Critique de la raison pratique ", définit 2
vertus à partir de cette morale tirée de la sécularisation d'un
idéal religieux, et ces vertus devraient être celles de tout
idéal : - le désintéressement : " est une action
désintéressée ce qui témoigne de ce propre de l'homme qu'est la
liberté, entendue comme faculté de s'affranchir de la logique des
penchants naturels " , - l'universalité : ce qui vaut pour
moi ne doit pas seulement valoir que pour moi mais doit être en
mesure de représenter le bien pour n'importe quel individu. En
d'autres termes, c'est la mise à distance de l'intérêt privé, sans
pour autant que celui-ci doive être nié, et la recherche de
l'universalité qui caractérisent un idéal. Luc Ferry parle de
transcendance horizontale, en ce sens que la transcendance n'est
plus alors ce qui nous rapproche du divin, mais de l'humain et Kant
soulignera l'écart qu'il y a ainsi entre le moi empirique, sans
profondeur car livré aux caprices, et le " je
transcendantal ", véritable expression de la liberté. Mais nous comprenons bien que ce cas d'espèce
reste un cas d'exception. Pour le commun des mortels, lorsqu'il sera
question d'idéal il sera plus prosaïquement question de la recherche
d'une image idéale de soi. Ainsi aura-t-il une image de ce qu'il
voudrait être, il se représente dans l'imaginaire un autre lui-même
tel qu'il voudrait être et tel qu'il voudrait que les autres le
perçoivent. Mais la rêverie ne suffit pas, il faut savoir créer le
personnage correspondant pour jouer le rôle social auquel on aspire.
En cela, il faut rester honnête avec soi-même, ne pas se réfugier
dans la mythomanie ou un culte du moi stérile, où la posture sociale
ne serait qu'une imposture
morale.
La
connaissance complète de toute chose s'averre impossible, de même
d'ailleurs qu'une connaissance pleine et entière de soi-même, il
subsistera toujours une part d'inconnu, une part de mystère. Car
cela dépasse tout simplement la capacité de compréhension de
l'homme. Puisqu'aucune certitude n'est possible, tout absolu se doit
d'être relativisé. Connaître l'absolu serait peut-être pouvoir de
répondre à l'une des premières interrogations de la philosophie qui
est : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Tout le monde comprendra que vouloir répondre à cette question
serait extrêmement présomptueux et ne pas y répondre d'une grande
sagesse. De fait, si, ce qui forme un idéal consiste en la recherche
jamais aboutie d'un absolu, la sagesse serait de relativiser tout
absolu. La sagesse n'est pas l'indifférence, elle est tout
simplement l'acceptation de la finitude humaine. Ainsi l'idéal est
ramené au rang d'une simple idée, mais si la recherche de l'absolu
apparaît désormais comme relevant de la vanité, la quête de la
sagesse, tout autant que la recherche d'un idéal, sont cependant
légitimes en ce qu'ils sont le rejet de tout ce qui peut apparaître
comme une certitude momentanée, sans réel fondement, comme une
illusion, toute chose créatrice d'ennui et d'apathie. Ainsi par exemple, pour les Grecs anciens, la
sagesse consistait à vivre en harmonie avec la nature, avec le
cosmos, disait-on alors. Le monde n'étant pas créé par l'homme, il
est donc d'ordre divin ; soyons en harmonie avec cet ordre et
la sagesse, et le bonheur, cad la communion avec le divin, s'en
suivra. Le bouddhisme affirme que la sagesse est dans la plénitude,
état que l'on atteint par la vacuité, qui n'est pas une simple
absence d'objets, un espace vide de toute potentialité mais qui
contient en puissance toutes les potentialités. Pour Epicure, la
sagesse est dans le contentement : Les vertus : la
prudence, l'honnêteté, la justice, naissent d'une vie heureuse,
laquelle à son tour est inséparable des vertus. Pour les Stoïciens,
la sagesse consiste à ne s'attacher à rien ni à personne. On
pourrait multiplier les exemples à l'infini. Foutaises que tout ceci, s'exclamera Nietzsche
en proclamant la mort de Dieu. Toute sagesse, toute religion et même
toute religion de salut terrestre, ne consistent qu'à se prosterner
devant des idoles, des " irréels ", inventés de toute
pièce pour soi-disant donner un sens à la vie, en fait tout
simplement pour la nier et trouver un refuge dans le culte des
idoles, dans l'illusion. " Tout jugement est un
symptôme ", écrira-t-il dans Le crépuscule des idoles, tout
idéal personnel n'est donc rien de plus qu'un bateau ivre dans le
chaos de l'existence, une simple berceuse qui ne nous procure aucun
apaisement. Cependant, en opposant le rationaliste- celui qui
discute de toute opinion et essaie de trouver une vérité par analyse
et réfutation- à l'artiste, qui pose sa vérité en ne cherchant ni à
convaincre, ni à démontrer, mais simplement à être, ainsi dira-t-il
notamment " ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas
grand-chose ", il n'établit pas une hiérarchie entre eux, mais
affirmera dans " humain, trop humain ", que si sagesse il
doit y avoir, celle-ci consistera en une symbiose entre ces 2
attitudes. Alors, plus de conflit intérieur, plus besoin d'un surmoi
au sens freudien, de morales et d'idéaux asservissants et
avilissants car basés sur le dénigrement du monde et de soi, sur le
ressentiment que l'on essaie tant bien que mal de masquer à l'aide
de ces idéaux justement. Ainsi chacun
pourra s'ouvrir à " l'innocence du devenir ", pourra comme
le dit Comte-Sponville : " regretter un peu moins, espérer
un peu moins, aimer un peu plus ". Car on ne peut avoir de
considération pour autrui si au départ on ne vit pas dans l'estime
de soi.
La sagesse
est bien plus qu'un idéal, il ne s'agit plus seulement de
s'impliquer dans ceci ou cela. Elle n'est ni renoncement, ni
indifférence, mais acceptation de la finitude de l'existence
humaine, son inachèvement en quelque sorte comme Platon l'avait déjà
exprimé : tout notre savoir ne sera jamais rien de plus qu'un
simple reflet des Idées pures inaccessibles à jamais à tout mortel.
Mais même s'il ne s'agit que d'un simple reflet, on ne peut nier
qu'il s'en dégage un sentiment d'unité. Ce sentiment d'unité, cette
conscience d'unité nous fait par exemple être en harmonie avec les
grandes ouvres de l'esprit, quelle que soit l'époque, quelle que
soit la culture. C'est en ce sens que Nietzsche définissait
l'artiste comme un aristocrate qui ne met pas un signe d'égalité
entre les différentes opinions ou expressions humaines, comme le
fait le démocrate, mais qui dans sa recherche du beau, ne partage
rien, fait simplement communier l'esprit de chacun avec sa vision,
avec sa Weltanschauung, et communier l'esprit de tous dans son
esprit. A l'évidence, tout le monde n'est
pas artiste, cela ne lui interdit pas de connaître ce sentiment
d'unité, de se ressentir comme " citoyen de l'univers ",
B. Russel, dans Problèmes philosophiques. " L'esprit qui s'est
accoutumé à la liberté et à l'impartialité de la contemplation
philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette
impartialité dans le monde de l'action et de l'émotion. Il verra
dans ses désirs et dans ses buts les parties d'un tout, et il les
regardera avec détachement comme les fragments infinitésimaux d'un
monde qui ne peut être affecté par les préoccupations d'un seul être
humain ".
Si en
fonction d'un idéal, nous choisissons notre vie, c'est alors dans
une attitude de sagesse que nous acceptons la mort. Nul autre ne l'a
dit mieux que Victor Hugo:
" Le
vieillard qui remonte vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours
changeants. Et l'on voit de la flamme aux
yeux des jeunes gens. Mais dans l'oil du
vieillard, on voit de la lumière.
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L 'égoisme peut-il être une vertu ?
B.
Pascal : le moi serait haïssable, se consacrer à soi-même
serait d'une irréfragable présomption, dont le seul but ne serait
que de tenter de marquer sa faiblesse. " Il veut être
grand, il se voit petit, il veut être heureux et il se voit
misérable ".
A cela, on
peut opposer le déclaration d'indépendance des USA, établie en 1776,
qui indique dans son article 2 : " Nous tenons pour
évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les
hommes sont créés égaux, ils sont dotés de certains droits
inaliénables, parmi ceux-ci se trouvent la vie, la liberté et la
recherche du bonheur ".
La vie, cad
la vie de chaque individu, donc sa vie, la liberté est
essentiellement sa liberté, la recherche du bonheur ne peut à
l'évidence concerner que son bonheur tant il est vrai qu'il s'agit
d'une notion rigoureusement personnelle. On ne peut exister et se
concevoir qu'en tant qu'individu, on ne peut se prendre soi-même
pour une généralité, ou une simple partie dépendante d'un tout qui
serait la " société ", laquelle devrait avoir plus de
droits que les individus, comme s'il pouvait exister une société qui
serait indépendante des individus qui la
composent.
La notion
d'égoïsme est toujours connotée péjorativement. Mais écoutons ce
qu 'en a dit A.Smith, dans " La recherche sur la nature et
les causes de la richesse des nations ", parue en GB en 1776,
et considéré comme le texte fondateur du libéralisme
économique :
" L'homme a presque continuellement besoin
du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de
leur seule bienveillance. Ce n'est pas de la bienveillance du
boucher, du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du
soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à
leur humanité, mais à leur égoïsme.La plus grande partie de nos
besoins se trouvent satisfaits par traité, par échange et par
achat ".
Et plus loin,
" en dirigeant son industrie de manière à ce que son produit
ait le plus de valeur possible, il est conduit par une main
invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses
intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il
travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de
la société, que s'il avait réellement pour but d'y
travailler ".
Ceci
contraste très fortement avec le pessimisme de Pascal. Chaque moi,
affirmait celui-ci, voudrait être le centre de tout et aurait
tendance à être l'ennemi de tous les autres afin de les asservir Et
pourquoi cela? Par paresse, dit-il, car il est plus aisé de paraître
que d'être. Cela est certainement vrai pour le vaniteux, l'infatué,
bref ceux dont l'égoïsme n'aboutit qu'à un culte du moi stérile et
insignifiant. Cela est vrai aussi pour les bandits et les voleurs
qui ne conçoivent d'activité qu'en dépouillant autrui de leurs
biens. Cela est encore plus vrai pour les dictateurs et les tyrans,
qui ne se contentent pas le plus souvent de vivre de la rapine des
populations qu'ils asservissent mais les soumettent à leurs lubies
et à leur folie. A tout le moins, le très catholique Pascal aurait
dû être un lecteur attentif de Thomas d'Aquin :
" Deux
choses conviennent à l'homme à l'endroit des biens extérieurs et
c'est d'abord le pouvoir de les gérer et d'en disposer. Sous ce
rapport il est permis de posséder les biens en propre, c'est même
nécessaire à la vie humaine et cela pour trois raisons.. 1 - Chacun donne des soins plus attentifs à la
gestion de ce qui lui appartient en propre qu'il n'en donnerait à un
bien commun à tous ou à plusieurs. En ce cas, en effet, on évite
l'effort et on laisse aux autres le soin de pourvoir à l'ouvre
commune. 2 - Il y a plus d'ordre dans
l'administration des biens quand le soin de chaque chose est confié
à une personne, tandis que ce serait la confusion si tout le monde
s'occupait indistinctement de tout. 3 - La
paix entre les hommes est mieux garantie si chacun est satisfait de
ce qui lui appartient; l'on constate en effet de fréquentes
querelles entre ceux qui possèdent des choses en commun et dans
l'indivision. "
N'est-ce pas
là, l'illustration d'un égoïsme bien tempéré ? On peut encore
citer le philosophe anglais J. Locke, pour qui aucune liberté
n'était possible si le droit de propriété n'est pas garanti. Et en
effet, celui qui par son activité, se crée une fortune si
considérable soit-elle et n'a pas d'autre souci que de l'accroître
encore n'est pas socialement nuisible. Bil Gates, du haut de ses
dizaines de milliards de dollars, n'a jamais asservi ni volé
personne. Hitler, Staline, Mao tsé toug, Pol Pot, Menghistu,
Ceaucescu, Mugabe et quelques autres de moindre envergure, n'étaient
pas des chefs d'entreprise, mais des créateurs d'Etats-gangster qui
ne respectaient ni la vie, ni la liberté, ni la propriété ni bien
sûr le droit à la recherche du bonheur.
On peut
donner raison à Pascal quand il dit qu'il est plus facile de
paraître que d'être. Qu'est ce alors qu'être ? L'homme se
définit essentiellement par son aptitude à la rationalité. Etre
rationnel, c'est être créateur de sa manière de vivre, accepter la
liberté et l'usage que l'on peut en faire sans fuir la
responsabilité que cela engendre, être confiant dans la capacité à
créer SON bonheur et ce, uniquement en se fiant, à la raison, cad en
notre capacité de raisonnement qui dépendent de notre effort, et aux
raisons qui nous poussent à agir, cad les motivations lesquelles
sont naturellement éminemment personnelles. Etre rationnel, ce n'est
pas agir en fonction de mythes, de caprices, d'opinions momentanées
ou d'émotions spontanées, c'est agir de façon consciente (la raison)
et en conscience (les raisons), la conscience existentielle
rejoignant la conscience morale, en allemand, das Bewusstsein und
das Gewissen .
Etre
rationnel, c'est également agir en fonction de jugements de valeur,
le jugement de valeur étant ce qui est rendu possible et nécessaire
par la conscience morale de chacun et est donc là aussi strictement
personnel, car ce n'est que l'individu en tant que tel qui peut
déterminer ce qui est important pour lui, et qui doit le faire sous
peine de sombrer dans l'ennui, celui-ci étant défini par
Schopenhauer comme une volonté sans objet; il ne peut ainsi y avoir
de morale générale dans une société, mais seulement des codes de
bonne conduite. Etant alors capable d'intentionnalité, l'individu
peut alors s'engager en des buts clairement définis, qui
satisfassent cependant dans la mesure du possible son ego. Ceci
étant alors l'expression et l'accomplissement d'une conscience de
soi et d'un vouloir-être, donc d'une forme d'égoïsme bien compris et
bien assumé. Ainsi considéré, l'égoïsme est le prolongement de
l'honnêteté, si l'on considère que l'honnêteté consiste à agir
uniquement en fonction de buts que l'on a soi-même définis de
manière rationnelle et ce en considération uniquement de l'intérêt
personnel, soit matériel, soit spirituel, que l'on y trouve.
Car si
l'égoïsme, c'est tout simplement être soi, avoir l'estime de soi,
cad avoir pleine et entière confiance en ses capacités et
potentialités, cela n'a rien à voir avec l'égocentrisme, qui est un
égoïsme boursouflé et vaniteux. Et alors, on ne peut qu'admettre que
mener sa vie de manière autonome, est une fin en soi, ne peut être
que la seule fin en soi de l'existence. Nos actes n'étant alors rien
de plus que la concrétisation de nos pensées et de nos
jugements.
On objectera
que la devise de la république française est certes la liberté, mais
aussi l'égalité. La liberté ne s'oppose pas à l'égalité en tant
qu'il s'agit de favoriser une égalité de moyens et non de résultats,
qui dépendent in fine de l'effort de chacun, et surtout pas de
conditions, ce qui reviendrait à transformer la société en un enclos
d'esclaves. Ainsi par exemple, la revendication d'égalité de
conditions de l'aveugle serait d'exiger que tout le monde soit
aveugle afin de faire respecter son droit à l'égalité. Et ainsi,
pour les sourds, les paralytiques, etc. !
C'est
toujours l'homme, en tant qu'il est un individu unique, une réalité
en soi, qui doit être considéré comme une fin en soi, et non un
système, un quelconque sens de l'Histoire ou une supposée volonté
divine. La démocratie repose sur le fait majoritaire, elle a
néanmoins le devoir de protéger les minorités, sachant que la plus
petite minorité est l'individu. Chacun doit être libre de faire ce
qu'il veut faire, tant qu'il respecte les codes de la société dans
laquelle il vit, et s'il est naturel d'aider autrui dans des
situations d'urgence ou de catastrophe, il est profondément immoral
de voir un groupe de pression vouloir instrumentaliser la puissance
publique à des fins compassionnelles. Trop de compassion mène au
populisme, car chacun finira par se sentir abandonné ou méprisé,
revendiquera des droits, cad des droits sur autrui qui sera de moins
en moins disposé à s'en faire une obligation; l'Etat deviendrait
alors ce que F. Bastiat craignait : " une fiction où tout
le monde vivrait au dépens de tout le monde ".Jean
Luc
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L'ENNUI ET LA
MOROSITE - CAFE PHILOSOPHIQUE
DU 3 AVRIL 2007
L'ennui se
définit comme une impression de vide, comme une mélancolie vague,
une lassitude morale du fait qu'on ne prend d'intérêt, de plaisir à
rien. La lassitude peut être provoquée par une occupation monotone.
Comme dit Houdar de La Motte : « L'ennui naquit de
l'uniformité ». La morosité serait la traduction dans l'humeur
de cette impression de vide. Morosité vient du latin morosus, humeur
chagrine. Être morose, c'est être d'humeur triste. On dit de la
personne morose que rien ne réussit à l'égayer. Balzac décrit
l'homme morose comme un être fatigué de la vie, épuisé de chagrins,
sceptique.
Il manque à
l'ennui le sérieux de la dépression. L'ennui cadre mal avec le
côté grandiose du tragique. Cependant, il est débattu par de
nombreux philosophes comme Pascal, Kant, Schopenhauer, Nietzsche. En
littérature, citons Goethe, Flaubert, Proust, Byron,
Bernanos.
L'ennui
existentiel est un phénomène propre à la mode rnité. Il s'étend à
toutes les classes sociales. Même s'il est difficile de faire des
statistiques sur l'ennui, l'essor de l'industrie du divertissement
et l'usage de diverses drogues sont une indication claire de
l'ampleur du phénomène.
Le premier
grand théoricien de l'ennui estPascal. Il dit que l'homme sans Dieu
est condamné au divertissement. Vouloir échapper à l'ennui revient à
vouloir échapper à la réalité, à ce néant qu'incarne chaque être.
Pour Pascal, l'ennui est un trait constitutif de l'homme. Il n'y a
qu'un seul remède à l'ennui, c'est la relation à
Dieu.
Pour Kant,
l'ennui est lié à un certain développement culturel. L'homme cultivé
est poussé à l'ennui par sa quête effrénée de plaisirs toujours
nouveaux. Le seul remède est le travail, pas le divertissement. Kant
soutient que « l'homme perçoit sa vie à travers ses actions et
non à travers le plaisir », et que l'oisiveté engendre un
« manque de vie ». Dans l'ennui, le temps ne se remplit
pas. Il apparaît avec le recul comme étrangement court, tandis qu'un
temps pleinement vécu paraît infiniment plus long.Thomas Mann, dans
la Montagne magique dit : « Le vide et la monotonie
allongent sans doute parfois l'instant ou l'heure et les rendent
ennuyeux, mais ils abrègent et accélèrent, jusqu'à presque les
réduire au néant, les grandes et les plus grandes quantités de
temps ».
Nous pouvons
distinguer plusieurs formes d'ennui.
-
L'ennui peut naître d' un décalage entre ce
que nous attendons et ce que nous offre la situation.Par exemple,
l'aéroport n'est là que pour être quitté. Si l'avion a du retard,
nous sommes contrariés dans notre attente. L'ennui naît par
conséquent d'un déséquilibre entre le temps propre des choses et
le temps dans lequel on les rencontre. Dans cette sorte d'ennui,
nous savons ce qui nous ennuie.
-
Il y a d'autres exemples où ce qui nous
ennuie est moins bien défini. On est invité à dîner. Tout se passe
bien et pourtant, le lendemain on a la sensation d'avoir perdu son
temps. Tout ce dîner n'a été qu'une façon de tuer le temps.Cette
conscience de l'ennui qui nous submerge après-coup, est la
conscience du vide. Nous avons joué notre rôle social, alors
pourquoi ce vide après-coup ? Selon Heidegger, le vide qui
se manifeste dans l'ennui profond est « ce qui
reste de notre vrai moi ». Ce qui nous a occupés ne nous a
pas remplis. La situation n 'était pas pleine de sens. Nous
devrions faire autre chose dans notre vie que de nous perdre en
dîners mondains.
-
La troisième forme d'ennui est plus profonde
encore. On sesent vide de tout, soi-même compris, pas seulement
des choses qui nous entourent. Tout finit par se fondre dans une
seule et unique indifférence . Je deviens personneet peux faire
l'expérience de ma vacuité . Dans cette posture, le soi est mis à
nu dans une rencontre avec lui-même.
Nous sommes
atomisés en individus et soumis à des paramètres abstraits, de sorte
que nous n'éprouvons plus aucun besoin de quoi que ce soit
d'essentiel. Cela est à l'origine de l'ennui dans lequel
l'être-au-monde, dit Heidegger, renonce à faire un effort sur
lui-même. Il faut éveiller l'ennui, en dégager la radicalité et
lester de son poids l'être-au-monde. Philosopher est un fardeau, car
la philosophie s'accomplit dans le caractère premier (Grundstimmung)
de la mélancolie.
La
philosophie prend naissance dans l'ennui. L'ennui révèle un vide,
une insignifiance où les choses s'enfoncent dans une indifférence
qui englobe tout.
Quand nous ne
savons pas ce que nous devons faire et que nous avons perdu tout
repère, nous sommes dans l'ennui profond.
L'ennui
arrache les choses à leur contexte habituel, les met à nu. Ainsi,
permet-il une nouvelle configuration des choses et, partant, la
possibilité de leur donner un nouveau sens.
Le sens est
lié au rapport de visée que le sujet entretient avec le monde. Nous
autres héritiers du romantisme, avons besoin d'un sens à mettre en
ouvre, d'un projet individuel, mais nous nous heurtons à un problème
de sens puisqu'il n'existe plus aujourd'hui de sens collectif auquel
chacun pourrait prendre part
L'ennui a un
côté déshumanisant parce qu'il ôte à la vie de l'homme le sens qui
justement la constitue en tant que vie.
L'ennui est
un problème majeur de la modernité. L'ennui et le manque de sens
finissent par se recouper et le sujet moderne croit que ce sens peut
s'acquérir par des transgressions du soi, en faisant sien n'importe
quel sens accessible.
L'ennui ne
renvoie pas à un grand sens caché. Qui dit absence de sens profond,
ne dit pas nécessairement disparition de tout sens dans
l'existence.
Il faut
accepter l'ennui comme une donnée incontournable, comme la propre
gravité de la vie. L'ennui n'a pas de solution.
Cette absence
partielle de sens nous rend morose et nous démotive. Aussi est-il
important de réfléchir à la façon dont nous articulons notre projet
personnel à un projet collectif pour sortir de la spirale de la
morosité.
REFLEXIONS
ANNEXES L'ennui surgit d'ordinaire quand
nous ne pouvons pas faire ce que nous voulons ou quand nous devons
faire quelque chose qui ne nous plaît pas. L'ennui est un état d'absence, une absence
d'implication, de sens personnel. Cette perte de sens rend la vie
humaine analogue à quelque chose de la vie
animale.
Nous devenons
de gros consommateurs de nouveautés et de nouvelles rencontres pour
échapper à la monotonie toujours identique. L'ennui est immanence
dans sa forme la plus dépouillée. L'antidote doit apparemment se
trouver dans la transcendance. Mais comment la transcendance
est-elle possible à l'intérieur d'une immanence ? Une immanence
qui ne consiste en rien, et une transcendance appelée à être quelque
chose. La caractéristique de l'ennui profond n'est-elle pas
justement cette indifférence vis-à-vis de ce qui existe ou
n'existe pas ? Alors que la question philosophique
traditionnelle était selon Jean Baudrillard : «
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », il
souligne qu'elle est devenue : « Pourquoi y a-t-il
rien plutôt que quelque chose ? » Cette question prend sa
source dans un ennui profond. Une ennui si profond que la réalité
tout entière est en jeu.
Dans l'ennui,
le Dasein est prisonnier du temps, mais il peut malgré tout se
libérer de cet état captif :à travers l'ouverture de
l'être-au-monde à lui-même. Le dasein saisit alors ses propres
possibilités et concentre le temps en un point, l'instant.
« L'instant n'est rien d'autre que le coup d'oil de la
résolution en laquelle s'ouvre et reste ouverte la pleine situation
d'un agir. » Heidegger substitue au Christ la notion de
temporalité. Pour Saint-Paul, le retour du Christ, la parousie, est
un événement auquel il faut s'attendre dans un instant d'éveil ( le
kairos). Pour Heidegger, instant et parousie coïncident. La finalité
réside alors dans un état d'éveil par rapport à un en-soi. La
parousie se définit comme l'expression de l'être en tant que
temporalité originaire dans l'instant, où l'être-au-monde choisit
ses possibilités propres.
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L'
IDENTITE
Le
concept d'essence renvoie aux caractéristiques propres aux êtres de
même nature, voire à ce qui est commun à toutes les natures (Thomas
d'Aquin ). Le concept d'identité fait appel aux caractéristiques
propres de chaque
individu.
Il est ainsi pertinent de parler de l'essence
de l'Homme, de Dieu, de l'art, d'une civilisation ou même de l'Etre
en tant que totalité de ce qui est. Mais il serait totalement
absurde de parler de l'essence de l'individu. Quoique chaque homme
fasse partie d'une même espèce, il est unique, se perçoit lui-même
comme unique, se conçoit dans la permanence de sa durée, il a donc
une identité. Nous verrons que l'identité est ce qui le différencie
d'autrui mais ce qui lui permet également d'être en relation avec
autrui tant il est vrai que la communication est impossible avec le
même que soi. Il n'y aurait alors que répétition sans qu'il n'y ait
dialogue.
Dans les sociétés traditionnelles, n'existait
qu'une identité de filiation. C'est en fonction de la naissance
qu'était attribuée la place de chacun. L'identité individuelle
n'était pas une identité personnelle. Néanmoins Tocqueville fait
remonter au christianisme l'idée d'une identité
" substantielle ". Tous les hommes sont essentiellement
les mêmes, d'où il découle l'unité du genre humain. Cependant chaque
homme est porteur d'une âme individuelle dont il devra
répondre.
Pour Descartes , la connaissance repose
sur une représentation des choses considérées comme juste car
établies par la seule raison. Remarquons l'astuce du cogito. Il
serait vraisemblable de dire, je suis donc je pense. Descartes
renverse les termes ; ce qui me donne la certitude de mon
existence, c'est de pouvoir la penser, la guider de manière autonome
en ne faisant appel qu'aux seules vérités établies par la raison. Le
moi ainsi fondé devient un espace de rigoureuse autosuffisance et sa
philosophie établit le pouvoir de la raison sur soi et sur le
monde.
A la même époque, apparaît la Réforme qui
établit le rapport direct de l'homme avec Dieu. Cette affirmation du
moi, culminera notamment avec Montaigne et le philosophe anglais
Locke pour qui, dire je, signifiera se dégager de toute tradition,
de toute habitude, et qui jettera les bases du libéralisme politique
en affirmant notamment que la libre volonté des individus devra
toujours avoir la primauté par rapport aux obligations sociales.
Toutes ces théories auront pour conséquence l'objectivation du
monde, sa marchandisation dirait-on
aujourd'hui.
Alors que jusque là, l'on discourait
principalement sur des considérations métaphysiques, on se tourne
maintenant vers le monde réel, tel qu'il est. Tout, dans celui-ci,
doit être connaissable rationnellement, donc mesurable, donc
quantifiable et donc transformable. La voie est désormais libre pour
les sciences et les techniques. On sort alors d'une société
d'autorité, hiérarchisée, où le groupe social primait sur l'individu
pour aller vers une société d'égalité où l'individu, sujet de droit
et possédant les mêmes droits que tout un chacun peut mener sa vie
de manière autonome, et est désormais libre de s'assigner à lui-même
ses propres fins. Ainsi émerge peu à peu ce qui constituera
l'identité, la spécificité, de l'homme moderne. Il ne cherche plus
le Bien dans la contemplation d'une nature supposée bonne, comme les
Grecs anciens, ou dans d'impénétrables voies divines comme durant le
Moyen-âge. Car la nature est à présent appréhendée comme un
instrument, un outil permettant d'accéder à un meilleur bien-être
grâce à la technique et à l'industrie naissante, ou pour aller à la
recherche de soi et à la réalisation de soi- mouvement romantique du
19.S. Ainsi Rousseau pourra-t-il écrire : " La source
d'unité et de plénitude qu 'Augustin a trouvé en Dieu, se
découvre désormais à l'intérieur du moi ". Quant aux
appartenances sociales, si fondamentales dans le monde féodal, elles
sont désormais rejetées, car limitatives de la liberté et non
constitutives de notre personne et naturellement, tout ce qui relève
de la filiation, est relégué strictement au domaine
privé.
Cette émergence de la conscience individuelle
trouvera également un défenseur zelé avec Kant, pour qui il convient
de s'en remettre à la " source intérieure " ; mais
pour lui, ce n'est pas la nature mais la loi morale. Comme Rousseau,
Kant parlera de la nécessité de la transformation de la volonté pour
aller vers l'impératif catégorique et l'affirmation du respect dû à
tout être humain. C'est la conscience de soi et de ses devoirs
moraux qui donnent à l'Homme sa
dignité.
Affirmer son identité n'est donc pas seulement
valoriser une appartenance culturelle, comme on le croit trop
volontiers aujourd'hui, mais c'est aussi la possibilité de définir
quelles doivent ou quelles peuvent être les finalités de son
existence. C'est reconnaître qu'il existe des valeurs propres à soi,
intrinsèques, qui sont d'une tout autre nature que les seules
obligations juridiques ou les seuls devoirs citoyens. Les valeurs
sont ce qui peut unir les individus, crée du lien social car elles
sont le signe de reconnaissance d'un groupe humain tandis que la
seule défense de droits, à vrai dire toujours plus nombreux, fait
dégénérer la société en un champ de bataille judiciaire par
l'établissement d'exigences perpétuellement renouvelées. Affirmer
son identité, c'est reconnaître également que l'épanouissement de
l'individu peut passer par un attachement à sa culture d'origine.
Liberté et tradition ne sont pas contradictoires, et la tradition
n'est pas nécessairement aliénante et irrationnelle. Bien au
contraire, de plus en plus de personnes adhèrent à des formes de vie
communautaires sans pour autant renoncer à leur liberté
individuelle. C'est une fondamentale illusion que de croire qu'il
est possible de réaliser une société métissée et multiculturelle
uniquement par l'égalité des droits. A cela on donne le statut de
principe universel alors que ce n'est en réalité qu'une vue de
l'esprit parmi d'autres. L'exemple des sociétés nord-américaines
nous montre que la reconnaissance de communautés n'a entamé ni le
patriotisme ni le dynamisme économique-qui sont à la base de leur
identité collective. A l'inverse, la conception française qui
absolutise l'individu comme une fin en soi et qui absolutise l'Etat
comme un fin en soi, les 2 étant censés créer la neutralité de
l'espace public dérive vers une affirmation communautaire
pathologique où l'identité devient un fin en soi, alors que celle-ci
ne devrait jamais être autre chose que le fondement et le moyen
permettant la création de culture et de
valeurs.
Car l'identité est ce que l'on partage avec
d'autres qui ont la même finalité que soi-même. Je peux être
l'auteur de mon existence, d'une histoire, d'un vécu mais à partir
de moi seul, il n'y a pas d'identité ; celle-ci ne se constitue
qu'en relation avec autrui, celle-ci est à la fois héritage et
création. Le philosophe canadien Charles Taylor dit :
" L'homme appartient au monde qui le constitue et au monde
qu'il constitue ". CF René Char : " Notre héritage
n'est précédé d'aucun
testament ".
Beaucoup, hélas, ont oublié qu'ils étaient des
héritiers. Mais refuser l'identité héritée assimilée à tort à une
identité subie, ne veut pas dire que l'on va vers une identité
choisie. Car l'identité, c'est adhérer à des valeurs, se reconnaître
dans une culture. Il est interdit d'interdire, disait-on en 68 et
bien après encore. Ce qui s'est transformé en : il est interdit
de m'interdire ce que je veux être. On est arrivé ainsi à un
relativisme absolu où non seulement le hiérarchie des valeurs a
disparu, mais également la notion de valeur
elle-même.
Alors l'identité se recherche au sein d'une
" tribu ", dont on expérimente le plus grand nombre
possible. Ce zapping existentiel se manifeste et dans la vie privée
où la valorisation de multiples expériences sexuelles tient lieu de
vie privée, dans la sphère publique où les institutions ne sont vues
que sous un angle utilitariste, quant aux intérêts culturels, le
fétichisme de la marque en tient lieu. Et pour ceux qui ne se
reconnaissent pas dans ce salmigondis, ils trouvent un illusoire
refuge dans la " crispation identitaire ". Lorsque le
présent est non signifiant, il reste le mythe, aux déçus de
Marianne, Jeanne tient lieu de
colifichet !
Au vu de tout ceci, qu'en conclure ? Kant,
parlant du cogito cartésien, trouvait cela ridicule, car le sujet ne
peut en aucun cas s'appréhender comme un objet. Si le sujet est
rebelle à toute objectivation, c'est qu'il ne peut être réduit à un
être simplement rationnel. Ses pensées, ses émotions, ses désirs et
ses actes, ne sont pas modélisables, ne peuvent faire l'objet de
statistiques. Si l'on parle d'identité du sujet, celle-ci ne
serait-elle pas in fine la partie non définissable du moi? Car, on
peut adhérer à ceci ou cela, s'émouvoir pour ceci ou cela, mais on
serait bien incapable de dire pourquoi. Bien sûr, on considérera que
l'on touche l'intimité de chacun. Mais l'intimité est ce qui doit
rester un jardin secret alors que c'est par notre identité que nous
pouvons être un être social, un être communicant. C'est bien parce
que nous avons une part exclusivement personnelle en nous que nous
sommes à la fois fondamentalement unique mais à la fois aussi c'est
ce qui nous définit comme faisant partie du genre humain. Herder
dira : " L'homme n'exprime son humanité universelle que
s'il assume son humanité particulière. " Hegel notera que
l'essence de l'homme réside dans la conscience de soi, mais
cependant chaque individu aspire à la reconnaissance de son identité
par autrui, ce qui témoigne de sa radicale
non-autosuffisance.
Cette part exclusivement personnelle, qui est
au-delà du seul rationnel puisqu'il mène au relationnel, doit
cependant porter la marque de l'unité et de la cohérence du sujet,
vertus rationnelles s'il en est. Nous avons montré que la différence
est bonne en ce qu'elle nous ouvre à l'universel. Si l'individuel
est ce qui mène au collectif, on pourrait espérer que cela débouche
sur l'unité et la cohérence du genre humain, mais là, semble-t-il,
nous sommes dans l'utopie
pure.
Jean
Luc
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Café philo du 28 février 2007
La technologie change-t-elle
l'homme ?
Le
mot technologie vient du mot grec tekhnê, métier et logos, le
discours. Au premier sens du terme, technologie signifie étude des
techniques, des outils et des machines, mais actuellement ce terme
est le plus souvent remplacé par le mot technique, surtout lorsqu'il
s'agit de techniques de pointe avec une connotation valorisante
(publicitaire ou politique). Une technique est un ensemble de
procédés pour produire une ouvre ou obtenir un résultat
déterminé.
L'homme s'est ainsi
inventé lui-même en inventant les techniques. L'outil reste un des
critères qui distingue l'australopithèque de l'homo Habilis. Cela
est confirmé par le préhistorien Leroi-Gourhan, pour qui l'avènement
d'une « conscience » proprement humaine se situerait du
côté de ses productions techniques. Depuis
deux siècles on assiste à des progrès techniques vertigineux dans le
domaine des sciences, des arts, des métiers et des nouvelles
technologies. Il est de plus en plus urgent de se demander quel
homme ces nouveautés techniques fabriquent et comment penser les
changements majeurs que la technique induit sur l'humain.. Heidegeer
aborde la technique comme la question la plus urgente, mettant en
jeu l'existence même de l'homme. L'essence de la technique n'est pas
purement technique. L'homme prend ontologiquement les pleins
pouvoirs, grâce à la physique mathématique, pour une transformation
du monde sans précédent. La technique devient l'exécution d'un
dispositif de calculabilité totale. En ce sens, le Dispositif
planétaire actuel ( Gestell pour Heidegeer), est la
« métaphysique achevée ». Ce Dispositif technicien
ne laisse plus rien à l'abri, ni la vie, ni la collectivité, ni le
langage. Face à ce défi, l'ontologie et l'éthique ont partie liée,
en ce qu 'elles revendiquent le statut irréductible de
questions et d'appels. Dans ces conditions, que faire ? Non pas
faire, mais attendre dit Heidegeer. Mais dans ce contexte, attendre
est plus que jamais ouvrer. En caractérisant l'exposition de l'homme
à la technique planétaire comme l'événement qui fait notre époque
sans épuiser le possible, Heidegeer a ouvert une voie. Pour Hannah Arendt, il faut agir et non
seulement penser. Les scientifiques ne doivent pas avoir le monopole
de l'action. C'est précisément le va-et-vient entre l'action placée
très haut et l'esprit jugé indispensable qui permet d'avoir le
souci du monde. Posons-nous la question du
rôle de la technique sur l'évolution humaine actuelle dans quelques
domaines
Les manipulations
génétiques. La maîtrise récemment acquise
des gènes et des génomes éveille des craintes au sujet de
l'eugénisme et du clonage humain. Elle pose des questions
ontologiques : qui suis-je ? d'où je viens ?en quoi
je suis différent des autres ? La
biotechnologie moderne intervient sur le capital génétique et
constitue une anthropotechnique nouvelle : il n'y aurait pas
d'essence de l'homme donnée une fois pour toutes. Le caractère
systématique des dépistages anté-nataux est considéré comme un
acquis. Certains souhaitent qu'on dépiste systématiquement la
maladie de Marfan dont souffraient notamment le Président Lincoln et
Mendelssohn. Aujourd'hui, Mozart, parce qu'il souffrait de la
maladie de Gilles de la Tourette, Einstein et son cerveau
hypertrophié à gauche, Petrucciani par sa maladie osseuse, seraient
considérés comme des déviants indignes de vivre. Habermas s'élève
contre le fait que les parents puissent choisir certaines
caractéristiques génétiques pour leur enfant. L'enfant pourra-t-il
se considérer comme l'auteur de sa propre vie quand il saura qu'il a
fait l'objet d'un programmation eugénique ? C'est l'autonomie
de l'individu qui est menacée, le fondement même de l'éthique. Le
dépistage réduit la personne à une caractéristique. Le courant transhumaniste va jusqu'à
penser que l'homme n'a pas terminé son évolution. Les
nouvelles technologies vont bouleverser la nature humaine. Ce
mouvement favorise la cryogénie, les nanotechnologies, la
recombinaison génétique, la psychopharmacologie, l'intelligence
artificielle et les prothèses. Il existe
aussi un risque de pollution génétique. Les manipulations génétiques
aboutissent à la création d'organismes potentiellement dangereux
pour l'humanité et son environnement, telle que l'apparition de
virus jusque là absents dans la nature. La transgénèse incarne une
façon radicalement différente de concevoir l'évolution et accepte
que les barrières séparant animaux et végétaux soient
franchissables. Elle rejette toute idée de spécificité de
l'espèce et nie la valeur intrinsèque de la vie.
-
L'homme
arrivera-t-il à tenir un équilibre entre les forces économiques du
marché génétique et le respect de la personne humaine ? En
effet, déjà actuellement, des multinationales se livrent une guerre
commerciale pour privatiser et commercialiser le patrimoine
génétique de la planète y compris celui de populations humaines
possédant un gène rare. Par exemple les gènes BRCA1 et BRCA2 sont
des gènes de prédisposition du cancer du sein. Ils appartiennent à
Myriad Genetics. Grâce à ces brevets, la firme met au point des
tests génétiques en grande partie hors du champ de l'évaluation
médicale. Avec son usine à dépistage, la firme offre un service dont
les bénéfices cliniques sont très discutables comme la chirurgie
préventive ou une prévention par chimiothérapie hormonale. D'autre
part pour des intérêts commerciaux, certains détenteurs de brevets
restreignent l'usage des gènes qu'ils ont découvert en imposant des
prix très élevés pour l'attribution de licences ou en refusant de le
faire ce qui a une incidence négative sur l'accès aux tests
génétiques. Il semble exclu de limiter les
recherches de la science génétique, mais alors que faire de son
utilisation technologique ? Comment la contrôler
La révolution
informatique des objets communicants transforme-t-elle le
cerveau ? autrement
dit, le cerveau est-il rabattu au rang d'ensemble de neurones
et d'organe réflexe sans
conscience.
Voici
quelques exemples des conséquences de cette
révolution :
- La
saturation cognitive sur internet
- La
saturation affective par l'hypersollicitation des sens, des oreilles
et des yeux, -et bientôt du tact-, c'est-à-dire de la peau et de
l'intérieur du corps par les puces RFID ( Radio Frequency
Identification), c'est-à-dire par les
microtechnologies
C'est ce que
propose la société Applied Digital Solutions. La personne est
équipée d'une puce insérée sous sa peau. Un scanner propriétaire
permet de lire le numéro. Il transmet une impulsion d'énergie qui
« réveille » la puce qui ne possède pas de source autonome
d'alimentation. Elle ne s'use pas, n'a pas besoin d'être rechargée,
est peu chère à produire et vous accompagne partout sans que vous
vous en rendiez compte. Une fois éveillée par le scanner, elle
transmet son numéro d'identification. Il s'agit de la généralisation
du concept de traçabilité en milieu urbain. En Australie, les
personnels bancaires et les militaires sont « pucés ».
Verichip, filiale de ADS propose une puce implantée qui aiderait à
retrouver le dossier médical d'une personne, mais attention aux
hackers ! Autre exemple :
l'informatique invasive. Le personnage fictif d'un jeu vidéo
appelle l'enfant sur son téléphone portable. C'est la création d'une
société de joueurs désocialisés que l'on appelle au Japon des
otaku. L'homme perd peu à peu ses capacités
d'attention et de sensibilité. Les techniques de contrôle des
affects provoquent la désaffection affective comme on parlerait
d'une usine désaffectée. Ainsi désaffecté, l'homme devient
incontrôlable et ne se sent plus exister. En
conclusion, l'enjeu de la question de la technique est d'ordre
métaphysique. Elle touche l'être en tant qu'être. Certains philosophes français comme Jean-Pierre
Dupuis, Dominique Lecourt, Bernard Stiegler constatent en
s'intéressant aux nanotechnologies, aux biotechnologies, à
l'industrie culturelle et à la communication, que les
techniques actuelles nous obligent à renoncer aux grands partages
que le sens commun pensait avoir établis : nature-artifice,
vivant-non vivant, matière-vie-information. Ces techniques demandent
à être pensées, mais elles résistent à notre effort de pensée. Elles
opposent leur irréductible pluralité, leur hétérogénéité à
l'intention d'y trouver une signification d'ensemble. Ces nouveaux
êtres issus des laboratoires de biotechnologies ou nanotechnologies,
OGM, clones, machines moléculaires artificielles, ne se laissent pas
aisément circonscrire par une intuition philosophique centrale
L'individu technique est le système formé par l'être individué et
son milieu associé de
fonctionnement.
Annexe sur le
téléphone comme outil technique qui engage l'humain au-delà de sa
perception initiale de l'objet. En effet, le
téléphone présuppose l'existence d'un autre téléphone. Quand vous
raccrochez, il ne disparaît pas, il est en mode de veille. Nul
interrupteur n'équipe le technologique. Quand vous êtes au
téléphone, il y a toujours un courant électronique, même quand ce
courant est non marqué. Dans la mesure où l'appel vous trouve
toujours en ligne, vous avez déjà appris à supporter l'interruption
et le clic. Et pourtant vous dites oui, presqu'automatiquement,
brusquement, parfois irréversiblement. Le fait que vous décrochiez
signifie que l'appel est passé. Et même plus que vous en êtes le
bénéficiaire qui se lève pour satisfaire à son exigence, pour payer
une dette. Vous ne savez pas qui appelle ou à quelle tâche
vous serez appelé, et cependant, vous prêtez l'oreille, vous cédez
quelque chose, vous recevez un ordre. C'est une question de
responsabilité. Heidegeer qui a réfléchi à
la technique n'a pas réfléchi au téléphone. Pourtant, c'est un appel
téléphonique des nazis qui l'a amené à accepter un poste
universitaire sous le régime hitlérien. Le téléphone présent dans
son bureau a mis en jeu sa responsabilité. Il n'a pas réfléchi à ce
lien entre la technique et l'accord qu'il a donné au régime nazi.
C'est une étrangeté à relever tant il est vrai que le téléphone est
un synecdoque de la technique. C'est la provenance qui fait de son
appel une puissance par laquelle au-dessus et au-delà de soi,
l'auditeur est intimé, porté en quelque sorte à un degré superlatif
de coïncidence avec soi-même et dans le même mouvement, convoqué,
exproprié devant l'autorité devant de plus hautes instances. Appel et technologie n'ont jamais été
confrontés au sein du corpus
heidegeerien.)
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haut
DE QUOI
RIONS-NOUS ? (
CAFE PHILO DU 31 JANVIER
2007)
Il est plus
difficile de définir ce qui nous fait rire que ce qui nous fait
pleurer. Le rire semble complexe à
analyser.
Le rire peut être une réponse à l'angoisse
comme dit Freud, il peut jouer sur le registre de la répétition ou
sur le renversement carnavalesque entre le haut et le bas du corps
(comique sexuel) ou entre le dominé et le dominant (comique social).
Il théâtralise ainsi les hiérarchies et permet au faible
de rire du fort. Dans tous les cas, le comique se fonde sur trois
éléments : l'anomalie, la distance et l'innocuité. Le rire doit
garder la bonne distance : l'objet du rire ne peut être figé
dans le
dédain.
La question est de
savoir si nous rions toujours selon ces critères, en particulier le
critère du renversement carnavalesque, ou si l'évolution actuelle de
la société change cette
donne.
Analysons deux
comiques sous l'angle du renversement carnavalesque du haut et du
bas et vice- versa :
Devos et
Bigard.
Dans le cas de
Devos, le spectateur rit d'un double mouvement de haut en bas
et de bas en haut de manière figurée grâce au décalage entre la
salle et le plateau. Devos invite son public à le suivre sur la
scène « pour rire », à passer de bas en haut, mais il ne
veut pas monter trop haut, se perdre dans les sommets pour
redescendre vers le parterre. Il conçoit le spectacle comme un
voyage qui conduit de bas en haut et de haut en bas. Il
dit : « Mesdames et messieurs, excusez- nous. Nous
allons prendre l'air ! Et quand nous serons calmés. je
reviendrai !Vous voyez, hein ? Souvent, on se prend pour
quelqu'un, alors qu'au fond on est
plusieurs ! »
Bigard , pour sa
part, prétend ne rire que d'une seule chose, le sexe. Il montre ses
parties, mais il donne en même temps un cours qui porte sur les
animaux et le génome humain. Il est en bas, le sexe à l'air, ou en
haut, en sexologue avisé, mais jamais il ne prend le temps de
marquer le lien entre le bas et le haut. Il est tout prof ou tout
sexe. Le sexe et la tête ne communiquent pas entre
eux.
Son rire forcé parce qu'il force à rire,
se donne tous les moyens pour provoquer le passage à l'acte avec son
public. Alors que Devos invite le spectateur à le suivre, Bigard
caresse son public dans le sens du poil, le chatouille là où c'est
sensible, là où le rire est naturel et bête. Tout cela aboutit à la
fin du spectacle au sexe en direct où le public veut prendre son
pied avec Bigard qui pousse toujours plus loin les
vannes.
Il ne s'agit pas ici d'un renversement
carnavalesque, mais de pousser toujours plus loin les blagues
salaces jusqu'au coït de l'acteur avec son public. Le spectacle va
au plus cru, au plus réel de la réalité sexuelle, mais seul Bigard
maîtrise le rapport de force instauré avec le public qu'il force à
rire. Pas de mobilité du haut et du bas, la visée est le
passage à
l'acte.
En écho à la
verticale du rire, on trouve aujourd'hui l'horizontale du rire où
dominent le frontière et l'ailleurs. Il affecte les communautés et
les identités. Si le corps est divisé verticalement, les conflits
relatifs aux mouvements de migration sont horizontaux et traduisent
un déplacement spatial. Les rieurs d'aujourd'hui pratiquent un rire
identitaire, ethnique, migrant et communautaire. Les comiques nous
font passer d'un endroit à un autre, de Casablanca à Paris et
Montréal pour Gad Elmaleh, de Trappes à Canal+ pour Jamel, d'Alger à
Alger pour Fellag. De même que le rire fuse de haut en bas, il est
toujours entre deux communautés, deux mondes, il affecte l'ailleurs
et l'à côté..
Le comique
contemporain de l'immigration met en scène un parcours personnel qui
n'est jamais fini. Jamel n'en finit pas de se déplacer de Trappes à
la télé, puis de Canal+ au Maroc avant de remonter en scène. Les
spectacles de ces acteurs ont un rôle cathartique : on s'y
déprend du rire ethnique pour mieux respecter les identités
multiples, on y évoque en riant les violences entre communautés pour
mieux les calmer. L'histoire du personnage démontre qu'il peut
exister parce qu'il a compris qu'il doit composer avec d'autres
communautés. Cette histoire est mobile, elle n'a ni début ni fin.
Dieudonné est le
contre-exemple de la mobilité horizontale du rire. Il tente de
récupérer une communauté noire en mal identitaire par des diatribes
anti-juives. Plutôt que de mettre en relation les communautés et les
ethnies, il les radicalise et les fige en invoquant implicitement
une égalité (égaux car tous racistes) qui justifie les surenchères
(pourquoi la communauté juive serait-elle considérée comme plus
victime que les autres alors que l'esclavage a décimé une partie de
la population africaine ?)
Loin d'être un
Sganarelle ou un Arlequin jouant de l'art des métamorphoses, il
revêt les masques successifs de racistes dont il veut rire. Il se
livre ainsi à une surenchère politique en tablant sur la concurrence
des victimes : tous égaux car tous racistes, tous inégaux car
inégalement considérés comme des
victimes.
Voici l'entrée de
son spectacle : Mes
excuses :
« Je m'excuse,
ô peuple élu. Pardonne. Pardonne à la bête que je suis les offenses
proférées. Mais je n'ai pas d'âme. Mes paroles ne sont qu'un
grognement instinctif. Cela n'a aucun sens. Je me soumets à ta
grandeur, ô peuple élu. Merci de m'avoir épargné, Maître. Merci
Maître. » Et de faire un bras d'honneur en forme
d'uppercut : « Dans le cul. » Plus loin, il
évoquera « le peuple élu de la fange et de la
médiocrité ».
Dans les cas
évoqués ici, on sent que pour que le comique soit dans la
distance et l'innocuité, la mobilité s'impose. Ainsi, il échappe à
la vulgarité .Le rire circule entre le haut et le bas, mais aussi
dans la topographie sociale où coexistent la frontière et
l'ailleurs. Le jeu réussi permet un subtil franchissement des lignes
et la rencontre des
communautés.
Il reste
qu'actuellement, on ne sait plus qui est en haut et qui est en bas.
Le renversement comique est moins clair. De même, dans le carnaval,
les puissants devenaient les faibles et inversement et c'était
source de comique alors que maintenant, cette inversion est beaucoup
moins visible. Elle se place dans des
interstices
Les dérapages de
Bigard et de Dieudonné suscitent des interrogations quand on songe
au fait que Devos se méfiait de la méchanceté et répétait souvent
qu'on ne peut rire que des valeurs (religieuses, morales et
politiques.) qui résistent.Le rire rencontre des obstacles
aujourd'hui avec l'hilarité commandée par l'animateur télé ou à
cause du vertige égalitaire où l'inversion carnavalesque n'a plus de
sens, où tout le monde peut rire de tout, se croire supérieur à ses
supérieurs, effacer les hiérarchies, invalidant tout renversement de
situation.
Le rire pour demeurer égalitaire est-il
condamné à accélérer l'inversion carnavalesque, la rendre
permanente, rappeler en permanence que demeurent des différences
entre individus moyens, des ruptures, des écarts ? Ainsi peut
s'expliquer en partie cette tendance échevelée à rire, mal, de toute
différence et de toute
valeur.
C'est la manière
dont chacun désire vivre en société qui fait vivre le rire. D'où
cette question importante : que nous apprennent les dérives
comiques sur notre manière de vivre ensemble aujourd'hui et sur le
caractère évanescent de nos
valeurs
HISTORIQUE DU
RIRE :UNE
EBAUCHE.
Chez les Grecs les
dieux rient alors que dans les trois religions monothéistes, le rire
est absent. De quoi rions-nous donc
aujourd'hui ?
Freud dit que le
rire dépend de l'angoisse : toute forme de rire est triomphe
sur
l'angoisse.
Bergson dans
le Rire a une conception du rire classique et morale. Pour lui, le
vivant est la capacité de souplesse et d 'adaptation.
Etre ridicule c'est perdre sa souplesse : « La
mécanique plaquée sur du vivant » . Par exemple :
tous les comportements comme celui de l'Avare qui ramène tout à
l'argent. C'est le côté mécanique du caractère obsessionnel. De même
l'imitateur va exacerber ce qui n'est pas souple chez la personne.
Pour Bergson, le rire est une sanction sociale.
Il semble qu'il y
ait lien consubstantiel entre la répétition et le comique. Pour
certains tout ce qui est comique est répétitif. D'autres pensent que
le comique est lié à la chute ou à l'angoisse. La catharsis comique
est la jouissance qui tire sa force de nos angoissses et de nos
peurs. Cette jouissance repose sur des mécanismes obsessionnels et
sur des rythmes. Tout plaisir repose sur une forme de
rythmique.
Chez Molière les
schémas archétypaux sont le conflit entre la loi paternelle et le
désir érotique des enfants. Par exemple, la jeune fille veut se
marier avec un jeune homme que le père ne veut pas. La loi
paternellle c'est la caricature de l'avarice, de la tyrannie.Le père
n'est pas du côté du souple. Ce principe est celui de la structure
familiale comme source du rire. Cela persiste malgré les changements
importants de la famille. Le père fait rire parce qu'il est
caricaturé et qu'il chute. Ce qui fait rire est le décalage entre ce
qui est et ce qui est attendu en terme de norme sociale : la
famille avec un père qui a de l'autorité. Par contre, la mère est
comique quand elle est tout sauf maternelle. On peut rire de la mère
en tant que femme dans le couple et de la mère qui joue le rôle de
père. Dans la littérature comique traditionnelle la mère est
rarement présente. Actuellement, Jamel Debouzze fait rire quand il
parle du père qui veut marier sa fille contre sa volonté dans la
tradition musulmane. Cela appartient à notre société des banlieues
alors qu'il ne s'agit plus de notre modèle général en France. Cela
prouve que c'est un schéma archétypal qui fait toujours
rire.
Devos se méfiait de
la méchanceté et répétait volontiers qu'on ne peut rire que des
valeurs qui résistent comme les valeurs religieuses, politiques et
morales. Comme ces valeurs perdent de leur substance. Les
renversements sont moins
nets.
La caricature du
politique fonctionne toujours. La caricature religieuse a perdu du
terrain sauf pour ce qui est ce l'islam. Dans ce cas, pour les
garants de l'autorité religieuse, c'est subversif comme c'était le
cas pour le rire au
17ème lorsque Bossuet parlait du rire comme d'une
passion diabolique parce que dans la Bible le Christ ne rit
jamais. « Malheur à vous qui
riez ».
Chez Bigard, il
peut y avoir une dérive du rire qui abolit la distance et met dans
la pulsion pure. Dans le hapy slaping, il y a une abolition entre
les frontières de la réalité et de la fiction. Ils prennent la
réalité et ils en rient comme si c'était comique alors que la
personne battue a réellement
mal.
Ce qui est
anxiogène dans notre vivre ensemble est l'objet du comique d'où les
situations qui mettent en jeu divers groupes ethniques en France. Un
trouble flotte dans les consciences
aujourd'hui
Les blagues qui
touchent au bas font toujours rire comme la sexualité dans le bas
corporel. Tout ce qui est de l'ordre du bas fait rire. C'es
Gargantua qui bouffe et qui fait rire de sa gloutonnerie. Ca reste
encore vrai. Le sexe est intemporel et fait toujours rire.
Pour qu'il y ait
comique il faut une anomalie( décalage), une distance avec l'objet
et une innocuité. On doit savoir que cela n'est pas dangereux. Quand
un homme tombe, il y a anomalie dans la marche, cela n'est pas toi
qui tombe, et il y a une innocuité : je ne ris que si l'autre
se relève. S'il ne se relève pas, le rire s'arrête. Si je continue
de rire, l'autre est en danger. La distance n'est plus établie comme
l'innocuité. On peut s'interroger sur la nature de ce rire. Par
exemple dans Germinal, lors des émeutes, les femmes coupent le sexe
d'un commerçant mort qui a les réserves de pain. Les femmes en
rient.
Le rire a besoin de
repères pour fonctionner. Le rire est plus compliqué que les pleurs.
On pleure toujours de la même chose, mais le rire peut être cruel.
Qu'est-ce que cela
signifie
En ce qui concerne
le comique sexuel, il est intéressant de comparer Feydeau qui
est abondamment rejoué aujourd'hui à Jean-marie Bigard. Feydeau met
en intrigue une seule et même histoire, toujours recommencée, celle
du plaisir et de l'impossibilité de vivre à deux. Les personnages
n'en finissent pas de courir, de se courir après, de mentir et de se
cacher. Centré sur la sexualité, la fragilité des couples, la force
du désir, le théâtre de Feydeau fait rire de l'impossibilité de
s'arrêter. Il fait rire de la répétition des situations bien plus
que du passage à l'acte. Ce qui fait rire, ce ne sont pas des
histoires salaces, mais l'effondrement des corps et du langage, la
désorientation de ceux qui ne tiennent qu'à un fil impossible :
le désir.
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L'apparence
s'oppose-t-elle à la réalité ?
Tout le monde
connaît les dictons suivants :" Ne nous fions pas aux
apparences, l'apparence est trompeuse, l'habit ne fait pas le
moine. "
Mais un poete
n'a-t-il pas dit que les yeux étaient le reflet de
l'âme ?
Le visage ne
ment pas. Les sentiments, les passions, les désirs, l'intériorité du
moi se traduisent sans fard dans l'expression du visage. Mais dès
lors qu'il s'agit de jouer un rôle social, on sait user
d'ingéniosité, pour maquiller, travestir notre apparence. Celle-ci
s'oriente alors vers l'illusion, voire vers l'hypocrisie car s'il n'
y a -pas toujours- intention de tromper, voire de se tromper
soi-même, il y a néanmoins une certaine mise en scène de sa
personne, où l'on cherche à se valoriser, à faire croire en des
qualités qu'on ne possède pas, ou chercher à masquer des défauts
qu'on a réellement. Il y a donc une part de simulation et une part
de dissimulation. L'archétype de celui qui ne vit qu'en fonction de
l'apparence qu'il veut donner de lui-même est le don juan, le
séducteur professionnel, pour lui, ce qu'avait relevé St-Exupéry,
déclarant qu'on ne voit bien qu'avec le cour, car l'essentiel est
invisible pour les yeux, n'a naturellement aucune signification.
Mais que dire également du représentant de commerce, du
publicitaire, de l'homme politique pour qui tout va toujours très
mal quand il est dans l'opposition et très bien quand il n'y est pas
du syndicaliste, pour qui tout va toujours très mal, du chef
d'entreprise, pour qui tout va toujours très mal lorsqu'il est chez
le percepteur, tout va toujours très bien lorsqu'il est face à ses
actionnaires.
Ce jeu est
d'autant plus facile à réaliser que l'homme de la foule tend à
prendre les apparences pour la réalité. Le vulgaire se satisfait
toujours de l'apparence, dira Machiavel. Et Baudrillard ajoutera,
dans une élection présidentielle, les gens voudront un beau
spectacle plutôt qu'une bonne réflexion. Ainsi, une part non
négligeable de la vie sociale consiste précisément à soigner les
apparences et ce, au détriment de l'authenticité, cad l'état dans
lequel l'apparence et la réalité ne font qu'un, où l'apparence est
la réalité.
Pourtant, à
écouter un homme politique par exemple, la première impression est
de se dire qu'il n'a pas tort, que ce qu'il dit correspond à la
réalité. Ce que tout l'art de l'homme politique consiste non pas
tant à travestir le réel, qu'à en extraire certains aspects et à les
réinterpréter en fonction de théories qu'il croit juste. En écouter
plusieurs est finalement un exercice sain, puisque cela nous
entraîne à exercer notre faculté de jugement et d'essayer d'avoir,
in fine, un esprit lucide.
On peut alors
s'interroger sur ce qu'est un fait, sur la manière dont il est perçu
par celui qui cherche à le mettre en exergue. Il n'est plus
simplement ce qu'il est, isolé et vide de sens, il prend une
signification particulière au regard de celui qui le perçoit car il
peut le retraduire selon son échelle de valeurs, selon ses
convictions ou selon ses fantasmes s'il s'agit d'un mythomane. Ainsi
le fait est digne d'intérêt que s'il le conforte dans ses croyances.
Mais c'est celui qui se limite à leur simple perception, sans les
hiérarchiser et sans les interpréter, celui-la se contentera de
jugements superficiels, d'avis non argumentés, aura une opinion
versatile, mais ne prendra jamais le fait comme base d'un
raisonnement lui permettant de se forger une conviction. " Il
paraît que. " sera l'une de ses locutions
favorites.
On voit donc
qu'en rester à l'apparence des choses ou ne vivre qu'en fonction de
l' apparence d'une image de soi que l'on veut donner est peu
épanouissant. Se contenter de ce qui apparaît signifie se satisfaire
de ce que nous percevons, on en reste dans le domaine de
l'information et non de l'analyse ; d'ailleurs la tendance
actuelle à la surinformation consiste précisément à donner de
l'importance à des choses de plus en plus insignifiantes. Or le réel
est ce qui ne peut être connu que par le biais du savoir et non par
de seules informations. Le réel est ce qui existe dans son
objectivité, dans sa logique. Connaître le réel, ce n'est pas
aligner un nombre considérable d'informations disparates, c'est
chercher des causes et déterminer des lois. Alors on ne dira plus
par exemple, que le soleil se lève à l'est et se couche à l'ouest,
mais que la terre, les planètes tournent autour des astres suivant
la loi de la gravitation universelle.
Platon avait
déjà établi que tout ce qui est relève de l'intelligible.
L'apparence est ce qui doit nous conduire à la réalité par la
recherche, le raisonnement. Les " choses sensibles " ne
sont donc pas en opposition avec des " réalités
intelligibles ", mais l'une et l'autre sont des manifestations
de l'Etre. Le premier se manifeste par des phénomènes, le second se
dévoile dans la lumière de la raison. Remarquons ici qu'un phénomène
matériel est bien différent d'un phénomène social. Ainsi lorsque le
scientifique traite du réel, quand il a épuisé son sujet, il aboutit
à des conclusions absolument certaines car démontrables et peuvent
donc être tenues pour vraies. L'homme politique traite de phénomènes
de société qui évoluent sans cesse face auxquels il ne devrait faire
état que de propositions. Croire, car il s'agit bien d'une croyance,
que ce qui relève de la vie en société peut faire l'objet
d'équations parfaitement logiques et donc de buts-en apparence-
rationnellement définis a conduit ces expérimentations dans des
totalitarismes plus aliénants que ne l'étaient les aliénations du
passé.
Mais
pourtant, pour ce qui est des conduites humaines, il faut
reconnaître qu'il est appauvrissant, déssechant pour l'esprit, d'en
rester dans le jeu des apparences, de ses poisons et de ses délices.
S'il est possible d'accéder à la réalité du monde, comment accéder à
celle de soi-même, comment parvenir à une conception personnelle de
l'existence dont il ne serait pas contradictoire de dire
qu'elle puisse déboucher sur une réalité humaine commune, une vérité
humaine universelle car valable pour tous? Tout le monde sait ce
qu'est le beau, le bien, le juste, mais chacun en a une approche
particulière. Or c'est bien là le paradoxe, chacun croit connaître
une notion, une chose qui en somme devrait pouvoir se conceptualiser
sous une forme intangible, indiscutable car rigoureusement identique
pour chacun puisqu'étant au-delà de la simple subjectivité de
chacun, et cette notion reste cependant du domaine de l'opinion,
changeante et fluctuante et de fait conserve le statut de
l'apparence d'une réalité, d'une vérité. C'est que l'homme, de par
sa conscience, et donc de par sa subjectivité, est bien différent du
monde physique qui peut se synthétiser en une abstraction
mathématisable. Sa réalité, Camus l'a défini dans le mythe de
Sisyphe, -ici, lecture d'un court passage de la page 1 paragraphe 2
. L'émotion et la clarté, le sentiment et le raisonnement, le pathos
et l'ethos, l'esthétique et l'éthique, voilà ce qui nous permet
d'accéder à l'unité de soi, à la réalité essentielle de soi, faite
de raison et de sentiment, de cohérence dans le raisonnement,
d'épanchement dans le sentiment, de folie dans le désir, voire de la
recherche du sublime dans la transcendance. Ainsi nous pourrons
avoir une vision totalement personnelle du moi, de son devenir et de
sa finalité. Ressentir le lien qui nous unit au monde, nous incite à
l'accepter tel qu'il est tout en sachant que nous pouvons
l'améliorer et à nous accepter tels que nous sommes, dans notre
finitude, tout en recherchant cependant, comme l'avait déjà souligné
Rousseau, la perfectibilité de notre être. " Le monde est
objectif, le moi est projectif ", Jacques Monod dans " le
hasard et la nécessité ", c'est le projet qui donne à l'homme
sa dignité, qui est la véritable réalité de son être. Alors, comme
pour les Grecs anciens, le cosmos signifiera pour nous beauté et
harmonie, sens que nous avons perdu, croyant que par la cosmétique,
domaine de l'apparence s'il en est, nous égalerons, l'espace d'un
moment, la beauté des dieux. Jean Luc
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Qu'est-ce que
la concupiscence
Quand j'ai vu ce mot
mystérieux en quatre lignes dans le Larousse, je me suis dit Chic
voilà un mot qui mérite des éclaircissements, ce ne sera pas
long !
T'as qu'à
croire Charles ; je suis tombé dans un gouffre noir rempli de
livres poudreux écrits par des soutanes noires en très grand nombre
et comme la plupart des philosophes sont des 'castrateurs' (Je cite
Nietzsche), j'ai retrouvé tout notre monde philosophique apparenté à
la religion qui censure la concupiscence avec quelques exceptions
notoires : De La METTRIE, médecin philosophe, réfugié comme il
se doit en 1760 chez le Roi de Prusse, avec d'autres, auteur de
l'homme à la longue queue, prélude aux dessins des salles de garde
des carabins, Feuerbach eh oui, et le bon et brave Nietzsche et
enfin, de nos jours, un philosophe remarquable : Michel ONFRAY
dont je vous recommande parmi de nombreux livres celui ci pour ce
soir : L'Art de jouir. Revenons à notre sombre
gouffre !
Concupiscence, je ne vous apprendrais rien,
n'est rien d'autre que du latin d'église : 'concupiscentia'. La
convoitise a toujours existé. Ce mot est apparu dès l'Antiquité
(hominis grécolatinicus) sous le concept Platonicien de convoitise
pour toutes les bonnes choses de la vie : boire, manger, et
copuler. On sait, par les découvertes archéologiques -de véritables
photos -ce qui se passait à Pompéi : le sexe n'était alors
l'objet d'aucune censure de la part des
Romains.
Avant de
devenir une notion centrale du christianisme, le terme est né des
païens, équivalent de la convoitise, élan irrépressible qui amène
l'homme à désirer avec ardeur. La concupiscence ne fait donc pas
encore l'objet d'une attention particulière avant l'ère
chrétienne ; et ce mot désigne originellement toute forme
véhémente de désir humain.
Concupiscence
est devenu, par contre, chez les hommes d'Eglise (hominis
ecclesiastica), la convoitise spécifique pour le sexe, un péché à se
rendre malade, on le verra avec Pascal, concupiscence se trouve 33
fois dans ses Pensées.
Concupiscence
a disparu, vers 1900, avec l'apparition des hommes des divans
(Homisis divansis) remplacé par libido, la forme primitive du désir
sexuel selon Sigmund Freud. Depuis environ 1980 et l'arrivée des
hommes de science (hominis scientificus), ce mot est synonyme de
pornographie et concupiscent de libidineux.
Les synonymes
de la concupiscence sont l'envie, l'appétence, la libido, les
fantasmes. En latin, la concupiscence, avec le complément cum (avec
ou ensemble) ajouté à cupere, qui a donné cupide, récupérer, donc
avec 'cupiscence' signifie désirer ardemment : 'Désirer ardemment
ensemble à deux ou à plusieurs !'
Le contenu de
chaque concupiscence nous donne du jouis, un mot peu connu et aussi
difficile à avouer que de décrire le registre des fantasmes de
chacun. Chacun a le sien qui est plus dégoûtant que ceux des autres
pour les autres.
Mais dans un
catalogue de fantasmes l'un de ces fantasmes plait soudain à
quelqu'un ! Il existe un registre des fantasmes * (Lacan et
Pasini, etc.) qui se décline sur une douzaine de
thèmes !
Comment
connaître ces concupiscences si ce n'est que par la confession des
péchés avoués dans les confessionnaux ? A la manière des psycho
analyses qui finissent par les choix du Maître : le complexe
d'Odipe, le complexe de castration, l'envie du pénis, et cetera,
taratata, taratata, les confessions, elles aussi, se terminent
toujours par une absolution et des récitations incantatoires :
Notre père qui êtes aux Cieux et cetera, tara tata, tara
tata.
Mais les
psychanalystes ne disent mot ; Lacan se serait permis un
calembour : 'qui ne dit mot qu'on sent !'
Connivence ?
Tiens expliquez moi !
Les fantasmes
sont mieux définis que la concupiscence telle que les hommes
d'Eglise l'avaient définie à partir des contenus des
confessionnaux.
Les
fantasmes sont mieux définis que la
concupiscence
Depuis FREUD
le mot concupiscence comme convoitise pour le sexe a disparu. Freud
pose à sa place, en 1897, le concept de fantasme, constructions
imaginaires, mises en scène, apparentées à la rêverie, du rêve
éveillé, des idées de rev-eil, mais pas à du rêve nocturne. Fantasme
conscient ou fantasme inconscient ? Seuls existent des
fantasmes conscients, il faut la volonté pour les chercher dans la
mémoire forme floue. Il n'existerait pour Freud qu'un fantasme.
Certains sont comme des rêves diurnes, les romans que le sujet se
construit pour lui-même. D'autres sont des rêveries subliminales.
Lacan ajoute à ces définitions du maître la modalité défensive du
fantasme : un "arrêt sur image" une image figée, en défense
contre la castration. Au-delà de la diversité des fantasmes, Lacan
suppose l'existence du fantasme fondamental, une structure commune à
tous ces fantasmes, dont la traversée par le patient signerait
l'efficacité de l'analyse. Pour Pasini, l'imaginaire érotique est
mieux défini : c'est la possibilité qu'a l'être humain de
s'auto érotiser mentalement par l'utilisation de fantasmes. Le
fantasme érotique est une représentation mentale, en général
consciente capable de provoquer, à tous les coups, une excitation
sexuelle. Les fantasmes apparaissent, non pas comme une force
inconsciente agissant sur le comportement, mais bien comme des
fantaisies imaginaires érotiques véritables supports des activités
sexuelles. La confrontation des situations inconnues, interdites,
imprévisibles joue un rôle, surtout chez les dames. Les fantasmes
les plus rencontrés varient selon le sexe, non pas en fréquence (97
% des femmes comme des hommes ont des fantasmes), mais chez les
femmes par un contenu plus social que génital (rencontres imprévues,
imaginations d'un autre partenaire, etc.) et chez les hommes bien
plus génital (seins, bites, copulations, etc.). Bien entendu les
psys distinguent pour affirmer la solidité de leur école de
pensée : un, les fantasmes oraux avec fixation de la libido au
stade oral, comprenant des dévorations, des incorporations, des
effractions. Puis les fantasmes anaux (fixation de la libido au
stade anal) avec des relations sexuelles vécues sur un mode de
domination/soumission, sadomasochisme, de prise de pouvoir avec des
thèmes d'écartèlement, d'éclatement, de rupture. Restent les
fantasmes odipiens que seuls connaissent les connaisseurs avec le
trouble de l'identification génitale et l'angoisse de castration.
Comment y ajouter les fantasmes de triolisme, d'échangisme, de
groupe, d'homosexualité ?
Les fantasmes
libres sont élaborés souvent non pas après mais pour provoquer une
excitation sensorielle d'origine exogène. Ils peuvent apparaître en
dehors d'une relation sexuelle, mais leur élaboration conduit à une
situation érotique. Les fantasmes fondés sur des anatomies
sexuelles, des positions sexuelles, des rapports bucco-génitaux et
bucco anaux sont fréquents chez les hommes. Tandis que les fantasmes
actifs sont élaborés de façon volontaire ; ils sont utilisés
comme moyens d'excitation et sont destinés à activer qualitativement
la relation érotique en se substituant en partie à la réalité pour
une meilleure obtention du plaisir et de la jouissance. On retrouve
fréquemment des fantasmes portant sur le lieu, le décor, le
romantisme et les relations idylliques, les relations
sado-masochistes, le voyeurisme, l'exhibitionnisme, les rapports
bucco-génitaux et la sodomie, l'échangisme et le triolisme chez les
femmes. Les fantasmes pré orgasmiques, chez l'homme, presque tous
les fantasmes se retrouvent, les plus fréquents étant ceux portant
sur la sexualité de groupe, le triolisme, les appâts féminins, etc.
Le romantisme et les rapports sado-masochistes, c'est plus les
femmes. Les fantasmes orgasmiques sont peu décrits. Le vécu et les
traces mnésiques laissées par ces différents états, correspondant
aux périodes pré orgasmiques, orgasmiques rares et post-orgasmiques,
je ne les connais pas. Dans l'activité fantasmatique qui accompagne
la relation sexuelle, se retrouvent les tendances bien entendu
perverses, bien entendu des résidus de la sexualité
infantile.
Philosophie
du nouveau Testament sur la concupiscence
Dans l'Ancien
Testament notez qu'à l'exception des Dix commandements, rien
n'interdit le sexe, bien au contraire. Avec l'Evangile ce sont les
Pères de l'Eglise (Saint Paul, Saint Clément, Saint Jean, Saint
Augustin, Saint Thomas) qui mettent au point la définition
théologique de la concupiscence en tant que péché de la
chair.
Saint
Paul
Traductions
de l'épître de saint Paul aux Romains par l'abbé
Crampon
L'homme
laissé à lui-même abandonné à sa nature devient le jouet de ses
convoitises et non à ses concupiscences. Quand l'homme ne se soucie
pas de posséder la connaissance de Dieu, il est abandonné à
lui-même, livré à son esprit insouciant, à une conduite indigne.
C'est une punition, mais qui est la conséquence de l'absence d'une
vraie lumière, d'un guide sûr. Paul décrit en quoi consiste cette
absence de clarté, qu'est la soumission aux convoitises
humaines : cupidité, envie, esprit de querelle, sournoiserie,
délateurs, méprisants, arrogants, rebelles à leurs parents,
déloyaux, sans cours, sans pitié, etc. Autant de témoignages, de
symptômes de l'absence de la lumière divine dans le cour de l'homme,
de leur folie se croyant sagesse. Les hommes ne se soucient plus du
jugement de Dieu (bien qu'ils le connaissent). Pire, ils approuvent
ceux qui ne suivent pas ses voies, les encourageant de cette
manière. (1, 22-32)
Traductions
de l'épître de saint Paul aux Romains par Segond de la société
biblique de Genève et comparaisons avec celles de l'abbé
Crampon
L'Epître aux
romains et aux l'épître aux Corinthiens comme tant d'autres épîtres
de longues lettres envoyées vers de nombreuses communautés
chrétiennes des villes d'Asie Mineure, est l'ouvre de Paul, un juif,
de nationalité romaine apparemment, qui était, au départ, il le dit
lui-même, un persécuteur des chrétiens et un juif religieux suivant
le judaïsme, une sorte de Cardinal Lustiger, vous voyez ? Après
sa conversion au christianisme sur le chemin de Damas, Paul, qui ne
faisait pas partie des disciples de Jésus Christ rédige des épîtres
(56-58 ap JC) et il devient le meilleur des Apôtres, celui qui
diffuse largement le christianisme bien au-delà de la Palestine où
cette nouvelle religion restait en quelque sorte confinée à une
secte. Rédigée à Corinthe, cette épître expose aux romains, les
compatriotes de Paul, très simplement ce qu'est la foi chrétienne.
Concernant les péchés, Paul prend la liste des dix commandements
dont l'irrespect conduit au péché. Son épître contient quelques mots
raisonnables en particulier sur les rapports contre nature Le mot
concupiscence n'y figure pas, mais les péchés de toutes sortes.
Commençons de lire une traduction moderne, celle de Segond.
Salutations et louanges : « j'ai un vif désir de vous annoncer
aussi l'Evangile à vous qui êtes à Rome. » Plus loin on trouve
des considérations sur la culpabilité des non juifs, les chrétiens
étant à l'époque des juifs : « C'est pourquoi Dieu les a
livrés à l'impureté par les désirs de leur cour, de sorte qu'ils
déshonorent eux mêmes leur propre corps.. Leurs femmes ont remplacé
les rapports sexuels naturels par des relations contre nature, de
même les hommes ont abandonné les rapports naturels avec femme et se
sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres ; ils
ont commis homme avec homme des actes scandaleux et ont reçu en eux
mêmes le salaire que méritait leur égarement. » C'est la partie
nette des péchés de la chair.
Certes, dés
les premiers écrits de saint Paul, la problématique du désir, de la
convoitise, de la tentation, s'y trouvent, c'est
incontestable ; mais cette problématique -expliquée en grec
d'ailleurs- comprend ces discussions non pas en raison des actes du
Christ mais en raison du monde grec tout proche avec l'oeuvre de
PLATON où sont exposées les notions de Thumos et d'Epithumia
traitant de cet idéal du désir ardent spécifique aux grecs et aux
religions polythéistes du monde romain. Platon en écrivant le
Phédon, décrit la séparation de l'âme d'avec le corps dont Paul fera
la séparation du corps et de l'esprit. Notons que si Paul n'utilisa
pas le terme de concupiscence, c'est que ce terme est latin et que
l'Apôtre écrivait en grec. Il n'en demeure pas moins qu'il reste
pour la postérité celui qui fut à l'origine de sa thématique. Paul,
dans ses écrits qui se voulaient des guides pour les nouvelles
communautés chrétiennes, s'adressait d'abord à une société
chrétienne surtout préoccupée par l'attente d'une proche
consommation des biens et c'est dans un tel cadre que prit naissance
la concupiscence qui va comme le marxisme connaître des hérésies de
toutes sortes dont celle de la punition de la chair.
C'est donc
par deux de ses épîtres que Paul introduisit, non pas le mot il
écrit en grec, mais la thématique de la concupiscence :
l'épître aux Galates et l'épître aux Romains. Là où les Païens
n'attachaient à la concupiscence aucune importance morale, elle
apparaît ici comme ce qui réside dans la chair de l'homme et contre
laquelle il faut agir. Traduction moderne : 16 Voici Donc ce
que je dis :' Marchez par l'Esprit et vous n'accomplirez pas
les désirs de votre nature propre. 17 En effet la nature humaine a
des désirs contraires à ceux de l'Esprit et l'Esprit a des désirs
contraires à ceux de la nature humaine. Ils ont opposés entre eux.
De sorte que vous ne pouvez pas faire ce que vous voudriez. 18
Cependant, si vous êtes conduits par l'Esprit vous n'êtes pas sous
sa loi. Traduit autrefois pas ceci : « Laissez-vous mener
par l'Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire l'oisiveté
charnelle. Car la chair convoite contre l'Esprit et l'Esprit contre
la chair ».La chair remplace la nature humaine avez-vous ?
Traduction moderne : 19 Les ouvres de la nature humaine sont
évidentes : ce sont l'adultère, l'immoralité sexuelle,
l'impureté, la débauche, l'idolâtrie, la magie, les haines, les
querelles, les jalousies, les colères, les rivalités, les divisions,
les sectes, l'envie, l'ivrognerie, les meurtres, les excès de table,
et les chose semblables. Traduction ancienne. Paul exhorte à se
laisser mener par l'Esprit pour ne pas se laisser guider par la
convoitise cette fois ici c'est la convoitise charnelle. Dans la
suite où il discute la convoitise de la chair, celle-ci est déclinée
à la faveur d'une énumération non de ce qu'elle est dans nos têtes
mais de ce qu'elle produit : 'Fornication, impureté, débauche,
idolâtrie, haines, discorde, jalousie, emportements, disputes,
dissensions, scissions, sentiment d'envie, orgies, ripailles' ;
on voit donc, qu'à l'exception de la fornication, le sexe est bien
peu cité, certes en première ligne mais d'une énumération. Cette
idée est reprise dans l'épître aux Romains puisque l'apôtre oppose à
nouveau l'Esprit et la chair, affirmant : « je me complais
dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais
j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de
ma raison et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes
membres » prouvant que « si je fais ce que je ne veux pas,
ce n'est plus moi qui accomplis l'action mais le péché qui est en
moi ». Ainsi s'assied le thème de la force qui pousse à
commettre le mal malgré l'amour de Dieu et qui se trouve dans la
chair.
Que devient
l'épître de Paul aux Romains par Bernardin de Picquigny centré sur
la concupiscence
Je
cite : « Sans la connoissance de la loi, il ne connoit pas
la concupiscence, il la croît naturelle et il ne croit pas que ce
soit un mal de la suivre. De là vient qu'il avale le péché comme
l'eau qu'il boit, ou l'air qu'il respire. S'il connoît la loi,
et qu'il ne soit pas prévenu de la grâce de Dieu, nonobstant sa
connoissance, il suivra la concupiscence, et sa connoissance le
rendra plus coupable. ». « La véritable cause de la
mort c'est le pêché commis dans la concupiscence, la cause du pêché
est un grand mal puisqu'elle nous donne la mort par la loi qui est
bonne et sainte ». Sa malice est plus grande qu'on ne peut
exprimer. Apprenons nous-mêmes combien la corruption de notre cour
est grande par l'infection de cette concupiscence qui y fait sa
principale demeure et, dans la crainte de cette corruption,
recourons continuellement au médecin qui seul peut nous en
préserver. Humiliés et gémissants, implorons la grâce de Jésus
Christ ; elle seule guérit la corruption du cour humain. La loi
est sainte et spirituelle et elle ordonne les choses qui viennent à
l'esprit comme de pratiquer la vertu et de fuir le vice. Il n'en est
pas ainsi de moi tout Chrétien et Apôtre que je sois, je suis
charnel et j'ai des inclinations corrompues qui me portent aux
choses de la chair ; j'ai des répugnances pour les choses de
l'esprit, en un mot je me suis vendu comme un esclave à la
concupiscence qui est la mère du pêché.»
Et cela
continue encore de nos jours avec le Concile Vatican II. « Mes
bien chers frères, je vous ai entretenus, dimanche dernier, du monde
et de tout ce qui y triomphe: la concupiscence des yeux, la
concupiscence de la chair et l'orgueil de la vie. Le chrétien est
essentiellement opposé à ce monde. Si nous sommes chrétiens, pas
seulement de nom mais de fait, il doit pouvoir être dit que, par une
partie de nous-même, nous échappons à cette création. Le mouvement
qui nous anime ne doit pas être seulement cet universel
égoïsme »
Qu'est-ce que
la concupiscence ? « Une excitation qui ne cherche jamais
qu'à se satisfaire, c'est-à-dire à se supprimer elle-même, à
disparaître. C'est vrai pour tout ce qui concerne la concupiscence
de la chair : le plaisir pris est aussitôt oublié ; c'est vrai
aussi - et comment ! -. Pour ce qui relève de la concupiscence
des yeux : vous souhaitez acquérir quelque chose ; vous faites
toutes sortes d'économies pour l'obtenir ; une fois que vous
jouissez de l'objet si longuement convoité, il perd tout intérêt à
vos yeux. . Le combat spirituel contre la concupiscence ne se limite
pas à la lutte contre la convoitise charnelle: tous les désirs que
l'on qualifie de désordonnés parce qu'ils témoignent d'un
attachement aux créatures contraire à l'ordre voulu par le Dieu
Créateur procèdent de la même tendance au mal propre à notre nature
humaine blessée. « Elle vient de la désobéissance du premier
péché. Elle dérègle les facultés morales de l'homme et, sans être
une faute en elle-même, incline ce dernier à commettre des péchés.»
Le Baptême, en réalisant notre incorporation au Christ mort et
ressuscité pour nous, efface ce péché originel, mais, par contre,
les conséquences de ce péché, l'inclination au mal de façon générale
et au pêché de la chair demeurent en notre nature.
Evidentes
déviations des anciennes traductions le déviationnisme
médiéval
C'est à la
lecture de ce seul passage des écrits de Paul que l'Eglise
Catholique avec la complicité des philosophes comme Saint Augustin a
considéré la concupiscence comme un effet du péché originel
subsistant après le Baptême. En soi, la concupiscence (les idées de
sexe que nous avons dans la tête, les péchés d'intention) n'est pas
considérée comme un péché mais comme ce qui y induit au
renouvellement du péché originel. La théologie occidentale
chrétienne insiste sur ce péché que la théologie orientale
chrétienne ignore. C'est Saint Augustin évêque d'Hippone au IVe
siècle qui est à l'origine du péché originel. Cette notion fut
confirmée pour par un concile en 1546 à Trente. Selon cette
doctrine, extrêmement débattue depuis ses origines, tout être humain
se trouve en état de péché du seul fait qu'il relève de la postérité
d'Adam. On parle parfois de premier péché, péché d'Adam ou encore
péché de nos premiers parents.
Saint
Jean
La première
épître de Jean est un écrit anonyme attribué à JEAN retiré à Ephèse
en Asie Mineure. Ecrite bien après les épîtres de Paul qui écrivait
partout en Asie Mineure, il existe une communauté d'esprit entre les
deux ouvres : un copié incontestable. A l'idée de la convoitise
de la chair, ce « péché qui habite en moi » et qui
détourne le chrétien du Seigneur, fait écho dans la première épître
de Jean l'assertion que « si quelqu'un aime le monde, l'amour
du père n'est pas en lui car tout ce qui vient du monde -la
convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la
richesse- vient non pas du Père mais du monde ». Là où
précisément l'épître de Jean se démarque des épîtres pauliniennes
c'est que sont distingués trois types de convoitises : la
convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la
richesse. Il est loisible d'observer que l'apport de l'épître de
Jean à la question de la concupiscence ne s'arrête pas là. Bien que
cela tienne d'une contingence annexe à ses propres lignes, c'est
dans cette épître que siège l'origine de l'utilisation chrétienne du
terme latin de concupiscentia. L'épître fut écrite en grec, comme
tous les livres du Nouveau Testament, mais voilà ce que donne la
traduction latine : « Concupiscentia carnis et
concupiscentia occulorum est et superbia vitae quae non est ex Patre
sed ex mundo est. » C'est la traduction de l'épître de Jean en
latin, effectuée au début du second siècle qui sortit véritablement
le terme concupiscentia de son usage païen, faisant de cette notion
un terme central de la pensée chrétienne. On verra ce que Saint
Clément, Saint Augustin, Saint Thomas, feront de cette
épître !
Le hapax de
Saint Augustin
Selon Michel
ONFRAY, la conversion de Saint Augustin est assez extraordinaire.
Elle est racontée dans Les Confessions. Se promenant dans les rues
de Milan, Augustin rencontre un ivrogne. Augustin se prend à rêver
de l'insouciance des ivrognes : ne plus souffrir, ne plus
connaître les soucis. Le philosophe raconte son angoisse, son
agitation, sa tristesse, son infortune, sa misère. Il somatise, et
il écrit : « les tracas me mordaient aux entrailles.
souvent j'examinais ainsi mon état et je constatais que j'allais
mal. J'en souffrais, et je redoublais du coup mon mal : des
maux de dents, des insomnies, des douleurs dans la poitrine, une
extinction de voix. Il écrit : je me rongeais ainsi en
dedans ». Au fond d'un jardin, en août 386, Augustin sent
monter en lui une grande tempête. Il écrit : je m'étalais, je
ne sais plus la façon, sous un figuier, et je rendis les rênes aux
larmes, elles jaillirent à flot de mes yeux. Je pleurais dans toute
l'amertume du brisant de mon cour, et voici que j'entends d'une
maison voisine, garçon ou fille, je ne sais, une voix chantée qui
répétaille : prends, lis. Prends, lis. » « Le hasard
faisant bien les choses, il s'agit de l'épître aux romains, et comme
il ne fait jamais les choses à moitié, il avait agi de telle sorte
que l'ouvrage fut ouvert à la page ad hoc qui condamne l'orgie et
l'ivresse, la paresse et la légèreté, la dispute, l'envie et la
chair ». La conversion dans ce jardin ouvre la carrière du père
de l'Eglise que l'on sait. Le nouveau corps du philosophe sera celui
d'un docteur de l'Eglise, l'Evêque d'Hippone, avec la chasteté, la
pureté, la virginité.
Saint
Thomas
Selon Michel
ONFRAY **********
Philosophie
du pêché originel
Le salut de
l'homme
Le but des
missions de Paul n'était pas de découvrir la nature de Dieu mais de
travailler au salut de l'homme, fondant la légitimité de la
conversion des Païens ou des Juifs de la Diaspora au christianisme
sur l'inconscience coupable de leur propres fautes.
C'est cette
inconscience dans le péché -mais tous les pêchés- qui rend
indispensable la tâche du prédicateur (Emile Bréhier, Histoire de la
philosophie, Hellénisme et christianisme, PUF, p.447)
Le conflit
Luther Erasme
Luther entre
en conflit avec Érasme sur le point du libre arbitre. En
augustinien, Érasme soutient qu'il existe un libre arbitre,
c'est-à-dire la responsabilité de l'homme devant Dieu concernant ses
actes. En quelque sorte, l'homme peut refuser la grâce de la foi.
Au contraire,
se fondant notamment sur le péché originel, Luther défend la
prédestination, c'est-à-dire le contraire du libre arbitre : le
serf arbitre. Pour Luther, c'est Dieu qui décide de tout.
De là découle
la différence fondamentale entre la conceptualisation protestante de
la concupiscence (pour les Protestants la concupiscence est un
péché), et la conceptualisation catholique, qui la considèrent comme
ce qui y mène non et non comme un péché en
elle-même.
Les protestantismes considèrent que la nature
première de l'humanité était intrinsèquement une tendance au bien;
la relation particulière d'Adam et de Eve, voulue par Dieu n'était
pas due à un don surnaturel mais à leurs propres natures.
Dés lors,
dans l'interprétation protestante, la chute du Paradis n'est pas due
à la destruction ou la perte d'un don surnaturel, ce qui rendrait
l'humanité non coupable, mais à la corruption de sa nature
elle-même.
Si la nature
actuelle de l'homme est corrompue par rapport à sa nature première,
il s'en suit qu'elle n'est pas bonne mais mauvaise. Ainsi, la
concupiscence, qui a produit la déchéance hors du Paradis, est le
mal même.
Le
catholicisme, a contrario, enseigne que la nature humaine contient
dès l'origine une tendance au mal.
Dieu ayant
accordé à Eve et Adam la possibilité de vivre dans la droite ligne
de conduite, ils pouvaient surmonter cette tendance par le
rapprochement avec Dieu.
Après la
chute, cette possibilité disparut et les hommes furent livrés à
eux-mêmes; et parce qu'ils n'orientaient pas leurs actions vers
Dieu, les hommes tombèrent dans le péché.
A la suite
d'Augustin et de sa défense par Erasme, le catholicisme, la nature
humaine n'est pas mauvaise et le baptême en éradiquant le péché
originel, atténue la concupiscence tournant l'homme vers Dieu; la
théologie catholique considère toutefois que la concupiscence qui
dépasse la volonté humaine ne peut jamais être complètement
éradiquée et l'homme doit lutter sans cesse contre
celle-ci.
On voit que
le terme de concupiscence a une signification plus vaste dans la
théologie protestante que dans la théologie catholique : c'est une
convoitise généralisée qui marque tout notre être et pas une
tendance qu'on peut combattre. De là découle, plus globalement, que
pour les traditions protestantes, la concupiscence est le type
premier du péché et ce terme est utilisé de manière générale comme
synonyme du péché, tandis que les Catholiques distinguent bien le
péché et la concupiscence comme deux entités
différentes.
Au sens
étymologique, la concupiscence peut désigner toute forme véhémente
de désir humain. La théologie chrétienne lui a donné le sens
particulier du mouvement de l'appétit sensible qui contrarie
l'oeuvre de la raison humaine. L'apôtre saint Paul l'identifie à la
révolte que la chair mène contre l'esprit.
Elle vient de
la désobéissance du premier péché. Elle dérègle les facultés morales
de l'homme et, sans être une faute en elle-même, incline ce dernier
à commettre des péchés.» Catéchisme de l'Eglise catholique, § 2515
Nous verrons
que ces ecclésiastiques devinrent ainsi les spécialistes du contenu
et des détails scabreux sur les comportements sexuels de leurs
contemporains et que les seuls dictionnaires dont pouvaient disposer
tous ceux qui voulaient approfondir cette question étaient rédigés
par des hommes du confessionnal assimilant la concupiscence au foyer
du péché (concupiscentiam vel fomitem. La concupiscence est parfois
confondue avec la seule libido freudienne, c'est à dire la forme
primitive du désir sexuel.
La grande
illumination de la concupiscence : Pascal
Ce n'est
qu'ensuite que l'Eglise va s'en emparer et s'en brûler les mains on
verra pourquoi avant de le perdre avec l'arrivée de Freud. Avant que
Freud ne vienne prendre le dessus sur ce sujet au début du XX ème
siècle, le mot concupiscence devint un concept quand même assez
discret du vocabulaire des hommes d'Eglise.
Comment
pouvaient ils donc en parler avec autant de science ? Eh bien
par le même procédé de Freud sur le divan par la confession. Non ils
en savent plus que les autres par les confessions de leurs
contemporains, et ainsi ils savent toutes les variantes de ce que de
nos jours on appellerait le porno.
Ils avaient
choisi ce mot issu du latin d'église justement pour désigner ce que
les intellectuels refusant la pornographie dénomment la libido, un
immense sac où l'on peut tout mettre y compris ce qui ne relève pas
du sexe.
L'acharnement
patrologique peut réussir parfaitement et aboutir à la chasteté
parfaite, surtout en cas de prédisposition, comme c'est visiblement
le cas de Pascal. On trouve dans les Pensées de Pascal, plus de
trente fois le mot concupiscence.
En dehors de
ses mortifications corporelles, Pascal, du moins le Pascal qui
succède à la fameuse nuit du 23 novembre 1654, consacrait
l'essentiel de son temps à la prière, à la lecture des Evangiles et
à griffonner sur de véritables post-it. retrouvés après sa mort qui
sont ses Pensées. Les certitudes religieuses de l'instant et que la
vérité n'est pas du côté de la raison, le Dieu des philosophes, mais
dans la foi, le Dieu qui s'est révélé dans les Evangiles.
Dans les
Pensées Pascal cite l'épître de Jean mais en la reformulant dans les
termes de saint Augustin : libido sentiendi, libido sciendi, libido
dominandi.
Le Traité de
la concupiscence de Bossuet
Ce Traité de
la Concupiscence, est un curieux objet remarquablement écrit et
d'une sévérité féroce. C'est peut-être cette férocité qui conduisit
Bossuet à ne pas le publier, à le garder par devers lui, comme s'il
avait façonné de ses mots un impitoyable ange gardien. C'est aussi
cette férocité qui en fait l'étrange prix, quand on nous présente
une Eglise si aimable à la douce pénombre. Les vanités humaines y
sont examinées. Le mot est faible, exterminées plutôt ; c'est
un jeu de massacre auquel se livre l'Aigle de Meaux ! Vanité
des yeux, vanité des gloires, vanités de la sagesse. Quand rien
n'est épargné. Bossuet écrit tome XXVII de ses ouvre :
« Mais comme Saint Clément d'Alexandrie a tant parlé des
parfaits, et qu'il semble en avoir porté la perfection jusqu'à leur
ôter la concupiscence, et les élever à l'apathie, c'est-à-dire à
l'imperturbabilité; il faut entendre d'abord que ce parfait dont on
dit de si grandes choses, selon lui, est composé : « de
deux esprits dont l'un convoite contre l'autre, conformément à cette
parole de saint Paul : « La chair convoite contre l'esprit
et l'esprit convoite contre la chair », car la chair a une
partie de l'esprit qui lui adhère, comme dit le même saint
Paul : ' Je ne fais pas le bien que je veux, parce que j'ai en
moi un mal inhérent et une loi qui s'oppose au bien »
Les
spécialistes de la concupiscence, les Pères de
l'Eglise
Les pères de
l'Eglise chrétienne et apostolique qui précèdent les Pères des
Eglises psychanalytiques ont donc l'obligation de donner la liste de
toutes les fornications possibles même celles qu'ils ne connoissent
pas :
A cet égard,
le DE MATRIMONIO ** du Père Sanchez bat tous les records de
réédition de 1592 à 1739 !
Voltaire dira
de ce livre dans son Dictionnaire philosophique : « Ces
étonnantes recherches n'ont jamais été faites dans aucun lieu du
monde que par nos théologiens. Il n'y a point de singularité qu'ils
n'aient deviné. Ils ont discuté tous les cas où un homme pouvait
être impuissant dans une situation, et opérer dans une autre. Ils
ont recherché tout ce que 'l'imagination pouvait inventer pour
favoriser la nature' (tiens voilà une excellente définition de la
concupiscence par un philosophe !) ; et, dans l'intention
d'éclaircir ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, ils ont révélé
de bonne foi (si j'ose dire en l'espèce) ce qui devait être caché
dans le secret des nuits ».
Voltaire nous
donne ce qui n'est pas autorisé et ce qui nous est
permis.
Ce qui est
interdit est proprement incroyable. Voyez la liste des ouvrages
religieux parus contre la concupiscence toutefois sans nous en
donner l'exacte définition :
Jacques
Boileau, De l'abus des nuditez de gorge, Paris
1675.
Du
prédicateur capucin, Père Louis de Bouvignes, Le Miroir de la vanité
des femmes mondaines, Namur, 1675.
Pierre
Juvernay, Discours particulier contre les femmes débrayées de ce
temps, Paris 1623.
Du Chanoine
Polman, Le chancre ou couvre-sein féminin, ensemble, le voile ou
couvre-chef féminin, Douay, 1635.
De l'Abbé de
Vassetz, Traité contre le luxe des coiffures, Paris,
1646.
Jean Puget de
La Serre, Le réveil matin des dames, Paris, 1638.
Jacques
Amyot, précepteur de Charles IX et de Henri III, le Grand aumônier
de France déjà en 1560 a écrit, probablement pour l'usage des
Princes ses élèves, un livre intitulé 'De la Vertu morale', dans
lequel on trouve du plus juste : « La vertu qui règle la
concupiscence et qui limite ce qui est modéré et opportun es
voluptez se nomme tempérance. La tempérance n'est pas l'abstinence,
mais seulement la modération. Mais il fait remarquer en parlant de
Sylla et de Lysandre, que le premier ne fut jamais modéré en ses
concupiscences, ny par pauvreté lorsqu'il estoit jeune, ny par
l'aage après qu'il fut devenu vieil. »
Hildegard Von
Bingen a écrit dans son Livre des Ouvres Divines, ceci qui nous
éclaire un peu sur la nature de la concupiscence : « Le
croyant qui ne macère pas sa chair par une abstinence appropriée,
qui la nourrit de vices et de concupiscence, assimile la graisse des
péchés et, en face de Dieu, il devient un rebus putride ».
Cela ne vous
rappelle rien ? Et bien moi si, et que la lubricité et la
concupiscence sont les deux péchés des totalitarismes marxisme et
religieux. Vous rappelez vous des 'vipères lubriques' du
stalinisme ? Moi, je me souviens que Jeannette Vermeesch avait
fait une purge au parti communiste de tous ceux qui avaient une
maîtresse.
Je vous ai
gardé pour la fin, le fabuleux De Matrimonio du Père Sanchez. Ce
livre accumule par milliers toutes les questions sur le sexe, y
compris celles que les mariés n'ont jamais su ni pratiquées.
**
Disputationum de sancto Matrimonii sacramento
Pourquoi ? Certes le livre est
précieux : Anvers, Martin Nutius, 1607 [Mayence, Balthazar
Lipp, 1606]. 3 tomes en 2 vol. in-folio, peau de truie estampée à
froid sur ais de bois, triple encadrement de roulettes à froid sur
les plats, dont deux représentant des rinceaux et la troisième les
figures allégoriques des vertus cardinales (foi, espérance,
charité), médaillon ovale à décor d'entrelacs dans le cartouche
central, fermoirs en bronze ciselé. C'est ici une des édition les
plus recherchées de ce célèbre ouvrage du jésuite espagnol Tomàs
Sanchez (Cordoue 1550 - Grenade 1610). Elle contient, d'après
Sommervogel, des passages qui auraient été supprimés dans les
éditions ultérieures. Dans ce traité sur le mariage (dont l'édition
originale fut publiée à Gènes en 1592), Sanchez s'était proposé de
décrire avec une incroyable abondance de détails, tous les péchés
que peuvent commettre l'homme et la femme dans l'état de mariage.
Les plus étonnants raffinements de la luxure et de l'érotisme sont
exposés au fil des pages. On imagine bien que le livre, bien qu'il
fût écrit en latin et destiné aux confesseurs, fit scandale dès sa
parution. Les adversaires de Sanchez cherchèrent à le faire
condamner mais le firent traduire sans succès devant les tribunaux
ecclésiastiques. Le père Sanchez observait en effet une morale
rigoureuse et s'infligeait des mortifications sévères pour résister
à la tentation que pouvaient susciter ses travaux sur des matières
aussi scabreuses pour un ecclésiastique. On dit même qu'il réussit à
préserver sa virginité jusqu'à sa mort.
Parmi les
questions sur la concupiscence, en voici sur lesquelles le jésuite
se permet de donner des réponses :
Est-il licite
d'éjaculer chacun de son côté ?
Allusion aux
sécrétions émises par la femme, et même à certaines éjaculations
chez la femme fontaine.
Est-il licite
de penser à une autre femme ou à un autre homme dans
l'accomplissement du devoir conjugal ?
Est-il licite
d'avoir des rapports avec sa femme sans en venir à l'émission de
semence ?
Est-il licite
de pratiquer l'intromission ailleurs que dans le vase
idoine ?
Est-il licite
d'aider l'impuissant par toutes sortes d'attouchements et
d'appâts ?
On peut
comprendre que ce livre de jésuite ait pu servir pendant deux
siècles dans les confessionnaux, mais qu'il a fini par être presque
interdit par le Vatican.
En fait, les
adversaires de Sanchez cherchèrent à le faire condamner mais le
firent traduire sans succès devant les tribunaux ecclésiastiques.
Parce que
chaque question apportant une réponse introduit une nouvelle
question, et que le poulpe de la concupiscence en devenant
tentaculaire, ose plonger jusque dans l'univers du mystère de la
Nativité.
Avec cette
question du Père Jésuite Thomas Sanchez, écoutez bien : « La
Vierge Marie a-t-elle émis de la semence dans ses rapports avec le
Saint Esprit ? »
Le Traitement
de la non concupiscence de l'impuissant
Après ce
catalogue des censures sévères à la concupiscence, des questions
posées par le Père Sanchez par milliers afin de distinguer la bonne
concupiscence dans le mariage et la mauvaise concupiscence hors
mariage, on ne s'étonnera pas de voir que les Pères de l'Eglise,
soient devenus petit à petit des experts des Tribunaux de
l'Impuissant, ceux de l'officialité. De ces experts qui vérifiaient
point par point, les trois questions : « Dresser, Entrer,
Mouiller ».
Bien entendu
on ne le disait pas en français mais en latin, ut arrigat, c'est la
question de savoir s'il bande et surtout de savoir s'il bande dur,
la seconde question toujours en latin est la suivante : ut vas
saemineum referet, c'est la question de la pénétration dans le vase
idoine, et la troisième et dernière question toujours en latin,
c'est ut in vase seminet c'est-à-dire s'il met sa semence dans le
vagin.
L'absence de
l'une seule des trois facultés définissait l'impuissance patente
telle que Vincent Tagereau les voyait, dès 1611, dans un livre
intitulé : Discours sur l'impuissance de l'homme et de la
femme.
Telles sont
aussi les questions que pose l'avocat -vous voyez pourquoi j'ai
demandé à J.L. Goepp la permission de traiter ce sujet-, puisque
c'est bien un avocat qui, en 1734, écrit un livre intitulé :
Traité des moyens qui sont en usage en France pour la preuve de
l'impuissance de l'homme.
On peut se
demander d'où viennent les forces morales et intellectuelles des
condamnations ecclésiastiques de l'impuissance ?
Et bien voilà
la surprise de la soirée, il s'agit cette fois du contraire du
péché, il faut éteindre la concupiscence, et tous les moyens sont
bons pour infirmer ou affirmer la validité ou la nullité du mariage
chrétien.
Boucher
d'Argis écrit en 1756, quels sont les Principes sur la nullité du
mariage pour cause d'impuissance ?
Le mariage
dans l'ordre naturel, c'est une société de deux personnes de
différents sexes, qui consiste essentiellement dans le pouvoir
qu'elles se donnent réciproquement sur leurs corps, pour en user
conformément aux fins établies par le Créateur, c'est-à-dire la
propagation de l'espèce.
Mais Boucher
d'Argis prend soin de préciser que dans l'ordre spirituel, le
mariage est également une union des esprits, avec toutefois la
restriction suivante, je cite « il faut aussi l'union des
corps, que le mari puisse rendre à celle qu'il épouse, l'os de ses
os et la chair de sa chair » ;
Et enfin
troisième ordre politique : le mariage est une union solennelle
destiné à donner à l'Etat, des citoyens légitimes, afin d'arrêter
les désordres et la honte des unions illégitimes.
Dans l'ordre
de la religion, le mariage est un sacrement se traduisant par la
capacité de devenir une même chair de la part des contractants et
c'est cette capacité ou cette incapacité qui les rend habiles ou
inhabiles au sacrement selon l'Apôtre Saint Paul.
En effet
comment connaître de nos jours toutes ces concupiscences si ce n'est
que ceux qui sont inscrits dans les secrétariats de certains
cabinets médicaux qui sont, chacun le sait, les confessionnaux de
maintenant, surtout ceux des psys.
C'est
pourquoi puisque cupere ayant donné Cupido (je désire, je suis
enflammé), et ayant aussi donné Cupidon, un des dieux de l'amour,
ici de cet amour qui est fou, celui qui vous brûle, je vais donc, à
ma manière vous peindre Cupidon au lieu de vous donner tous le sens
des contenus de la concupiscence.
A mon avis,
il manque un petit mot en français pour en parler mieux encore
! Mais lequel ? De même que la douleur est purement locale et
que la souffrance monte au cerveau, la jouissance se situe bien dans
l'encéphale de l'homme uniquement. La découverte de l'orgasme est
bien à l'origine du péché originel, ce qui nous différencie des
bêtes.
Mais que se
passe t-il donc localement qui produit ce que les braves gens
dénomment la colle ? Comment parler de ce qui se passe tout à fait
localement du con-tact comme dirait Lacan ? On pourrait parler
du jouis pour la sensation locale jouissive, tout comme la
jouissance est réservée au ressenti dans la partie cérébrale et
intellectuelle de la chose !
Mais
voilà ce mot ne peut pas devenir un hapax ; vous savez ces
mots qui n'existent que dans une langue. Certes le mot jouis
n'existe pas dans le Larousse, par conséquent on pourrait créer un
hapax de nature disons rabelaisienne.
Mais voilà,
c'est un mot qui est déjà pris par les créoles de Martinique. Pour
parler de quoi chez eux ? Ben pour eux c'est pour parler de ce
qui est la preuve de la jouissance masculine ?
Devinez quoi ? Du sperme !
Ben !
La
connaissance de soi relève-t-elle de l'illusion ? ( Jean
Luc)
" Aucune
époque n'a accumulé sur l'Homme de connaissances aussi nombreuses et
aussi diverses que la nôtre. Mais aussi aucune époque n'a moins su
ce qu'est l'Homme " Heidegger, 1953. Mais a-t-on jamais cru auparavant que la
connaissance de l'Homme, de chaque homme, de soi était
possible ? Sur le fronton du temple de
Delphes, dans l'Athènes de la Grèce antique, était gravé la
maxime : " Connais-toi toi-même, laisse le monde aux
dieux ". Socrate, disait-on, avait coutume de répéter la 1ere
partie de cette phrase, affirmant ce faisant la nécessité de se
libérer de la causalité divine et de rechercher en soi le moteur de
son action. Désirant connaître ce qu'est un savoir, il interrogeait
ceux qui affirmaient connaître telle ou telle chose. Par exemple,
questionnait-il un soldat à la posture virile sur ce qu'était le
courage. Devant les réponses vagues qu'il obtenait, qui relevaient
plus du domaine de l'opinion ou du préjugé que du savoir, il
finissait par lui faire admettre qu'en fin de compte il ne pouvait
définir ce qu'était le courage. Mais même en faisant usage de sa
seule raison, il demeurait impossible à Socrate de donner une
définition exacte des qualités et des défauts de l'homme, aussi
conclura-t-il : - Il vaut mieux se
déclarer ignorant que de prétendre savoir. - Ce que je sais le mieux, c'est que je ne sais
rien
Si à partir de
son raisonnement et de son jugement, rien de certain ne peut être
établi, doit-on cependant renoncer à se connaître soi-même ?
Car si la connaissance de soi serait impossible, comment connaître
alors ce qui est extérieur à soi ? Et
Platon, le disciple de Socrate, dans Phèdre écrira : " Il
est risible de s'occuper d'autre chose quant on s'ignore
soi-même ". Après bien d'autres,
Descartes aura à cour de se découvrir à lui-même en éliminant toutes
les fausses croyances, cad toutes celles non fondées exclusivement
sur le raisonnement le plus rigoureux. Pratiquant le doute
systématique, la seule certitude qui finira par lui rester sera
énoncée dans le " cogito " : " Je pense donc je
suis "; il se considère assuré du caractère parfaitement
logique de sa pensée, de laquelle en dernier ressort dépend la
connaissance de son existence, il est donc de ce fait certain
d'être. Si la conclusion de ses méditations avait été : je
suis, donc je pense, cela aurait signifié que la pensée n'est pas
autonome, qu'elle dépend d'autre chose que d'elle-même, par exemple
de soi en tant qu'être physique, ou d'événements ou de faits
extérieurs. Faire découler la spécificité de l'homme de sa pensée,
c'est affirmer que l'homme ne peut dans son cogito, n'avoir d'autre
maître que lui-même, et se doit à lui-même d'avoir une pensée
totalement indépendante de tout ce qui est contingent. Pour Blaise Pascal, l'homme arrive à se
représenter ce qu'il est: un roseau pensant ; sa grandeur
réside en ce qu'il se représente dans le monde par sa pensée, même
en même temps n'est qu'un fragile roseau, car il se représente
également sa finitude, ce qui le rend misérable à ses propres
yeux. Quant au moi, il ne peut qu'être
inconnaissable. " Où est donc ce moi ? s'interroge-t-il.
Car, comment aimer quelqu'un, si ce n'est pour ses qualités, qui ne
sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables. On
n'aime jamais personne, mais seulement des qualités ". Chercher
à définir le moi ne saurait être qu'un " sot projet ".
Peut-on alors au moins donner une conception plus générale de
l'homme ? Il tiendra pour impossible de connaître le tout, si
on n'en connaît pas ses parties, chose admise de nos jours, mais il
tiendra pour tout aussi impossible de ne connaître les différentes
parties si l'on ne connaît pas le tout. Mais le tout n'étant que
" d'effrayants espaces silencieux et infinis ", l'une de
ses parties, l'homme s'en trouve tout naturellement indéfinissable:
" Quelle chimère est-ce donc l'homme ! Juge de toutes
choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai cloaque
d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers ". Kant :dire: je suis, ne peut se définir
autrement que de dire : je suis conscient que je suis. Mais
avoir conscience d'une chose ne définit aucun savoir, aucune
connaissance de cette chose.
A ce stade, nous savons que le soi existe dans
et par la pensée, qu'il a conscience d'être et qu'il a connaissance
de sa finitude. Mais la pensée, comme la
conscience, sont toujours pensée et conscience de quelque chose. Ni
l'une ni l'autre ne peuvent exister sans objet. Et de surcroît la
pensée ne peut exister sans projet. Un
penseur indien du 8e siècle Sankara,
établira : " Il convient d'admettre que le sujet
connaissant est l'entité même à qui appartient le désir de
connaître. Et ce désir est dirigé vers l'objet connaissable, non
vers le sujet connaissant ". Comme en
écho, 11 siècles plus tard, Schopenhauer
écrira : " le sujet est le principe qui connaît sans
être connu. Ce sujet, chacun le trouve en soi, en tant du moins
qu'il connaît, non qu'il est objet de connaissance ". L'objet, sujet de la connaissance, est ce qui
est extérieur à son esprit, c'est le monde physique, régi par les
lois de la causalité et du déterminisme qui en découle. Il peut être
connu parce que les lois qui le régissent peuvent être déchiffrées.
La pensée a ceci en plus de la connaissance, qu'il y entre un
élément d'intentionnalité. La pensée exprime, désire, veut, et
cherche à obtenir de l'environnement physique non plus seulement une
connaissance, mais une transformation. Par la conscience, on
peut ; par la pensée, on veut. Par elle, l'homme peut se
diriger vers une finalité, vers sa finalité qui lui permet
d'accepter sa finitude en lui donnant par sa finalité un sens. Quant à la pensée de soi, elle reste
inconnaissable car indéfinissable, ce qui a été également
remarquablement analysé par Sartre dans
" l'Existentialisme est un humanisme ": la conscience est
extraversion pure, seuls existent mon rôle dans la société et le
personnage que j'y joue. Dire, je suis, n'a de réalité que dans mon
rapport avec autrui, avec la société. Comme il n'y a de savoir
possible que celui des objets, et comme on ne peut se considérer
soi-même comme un objet, on ne peut rien dire sur soi. On ne pourra
donc pas parler de connaissance de soi, puisqu'il n'y a pas de
soi. Tout au plus concède-t-il qu'il peut y
avoir une connaissance indirecte de soi, par le jugement
d'autrui. " L'homme qui s'atteint
directement par le cogito découvre tous les autres et il les
découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte
qu'il ne peut rien être sauf si les autres le reconnaissent comme
tels. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je
passe par l'autre ". Donc le soi
n'existe que dans et par le regard de l'autre. Autrui est comme un
médiateur entre moi et moi. Cette
impossibilité d'être sans la présence d'autrui, sans le regard
d'autrui peut se révéler oppressante. On connaît sa célèbre
formule : l'enfer, c'est les autres. Si le regard d'autrui est
toujours négatif, on finit par sombrer dans la négation de soi-même.
Ce à quoi avait par anticipation répondu Rimbaud, qui par son
" je est un autre " effaça la frontière entre l'identité
et l'altérité, créant ainsi un soi débarrassé des pesanteurs du
groupe référant, se créant ainsi sa propre légitimité. Cependant,
toute communication commence par la recherche du même, du
ressemblant. L'identité est ce qui ce qui lie, ce qui rattache à une
image d'autrui qui rassure. Dire, l'enfer, c'est les autres, c'est
admettre que l'identité n'est qu'une somme hasardeuse et aléatoire
d'altérités diverses, qu'il n'y a aucun espace public entre soi et
la foule anonyme, entre un soi indifférencié face à une masse
indifférente. Cependant, si l'homme ne peut
se connaître en tant qu'individu, il a néanmoins toujours une
perception de lui en tant qu'individu. Ainsi, dans le même ouvrage,
Sartre écrit : " S'il est impossible de trouver en chaque
homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il
existe pourtant une universalité humaine de condition. Les
situations historiques varient ; ce qui ne varie pas, c'est la
nécessité pour l'homme d'être dans le monde, d'y être au travail,
d'y être au milieu des autres et d'y être mortel. En conséquence,
tout projet, quelque individuel qu'il soit, a une valeur
universelle ".
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La croyance
est-elle toujours source d'erreur ?
Une croyance est plus qu'un
simple avis, une simple opinion, sans avoir cependant le statut de
la certitude, qui seule permet d'établir un jugement qui souvent
s'autoproclame empreint de lucidité ; elle est néanmoins
essentielle à notre pensée, en ce sens qu'elle est la base sur
laquelle s'établit l'argumentation, le raisonnement voire aussi le
questionnement. Elle se fonde sur notre " Weltanschaung ",
notre perception, notre lecture, notre représentation et donc notre
interprétation du monde.
La croyance
se ramène au sujet, à l'individu : chacun a ses croyances
auxquelles il tient, et se ramène à son objet, l'objet de la
croyance- car la croyance est toujours la croyance de quelque chose-
ce quelque chose étant ce qui dans les évenements du monde fait sens
pour l'individu, ce qui assure donc le fondement de la croyance et
les raisonnements établis par la suite pour en justifier la
pertinence. J'écarterai ici la croyance en des objets métaphysiques,
qui reste complètement en-dehors du champ rationnel, et dont le
terme approprié est la foi.
Car la foi
suppose adhésion pure et simple et écarte ainsi la reflexion,
considérée comme superflue, tandis que la croyance, précisément
parce qu'elle n'est pas une certitude mais qu'elle cherche cependant
à le devenir, admet pour nécessaire la recherche continue
d'arguments qui en est la justification d'une part, et qui trouve la
faille dans des croyances contraires aux siennes d'autre
part.
De même est à
écarter la démarche scientifique qui n'est pas fondée sur des
croyances, mais sur des hypothèses, des suppositions, des
supputations mêmes, dont il s'agit de démontrer le bien-fondé et la
véracité par des moyens exclusivement rationnels.
Comme dit
précédemment, la croyance se fonde sur notre perception et notre
représentation du monde. On part de la réalité pour l'interpréter et
la passer par le filtre de nos croyances ce qui revient à en
extraire certains faits, ceux à qui nous conférons une importance
particulière cad les évenements qui font sens pour nous, afin
d'essayer d'en transformer certains éléments pour les rendre
conformes à nos aspirations, à nos schémas de pensée. Et si rien ne
fait sens, on aboutit au pessimisme d'un Camus qui parle de sa
" croyance dans l'absurdité de l'existence ". La croyance
fonde et structure la pensée, elle n'est donc pas un simple préjugé,
car le préjugé ne permet aucune analyse. Lorsque l'image du réel que
nous avons ou que nous cherchons à avoir corrobore nos croyances,
celles-ci nous rassurent et nous ne doutons plus de leur bien-fondé.
De fait, la croyance ne servirait-elle qu'à nous rassurer, qu'à
justifier nos actes? Observons par exemple un militant
politique ; celui-ci tout naturellement aura tendance à voir
dans l'application du système qu'il défend que ce qui fonctionne et
trouvera toujours une explication logique à ce qui ne fonctionne pas
ou pas encore et ne voudra voir dans le système adverse que ce qui
ne marche pas et en cela des justifications à ses propres choix.
Certes il nous faut bien avoir des certitudes pour ne pas sombrer
dans l'incohérence, l'irrationalité, la crédulité, la naïveté, la
superstition ou encore le scepticisme, mais ces certitudes n'ont
cependant comme fondement premier que la croyance, donc des reflets
de notre moi, de notre subjectivité. Encore faut-il voir que ces
certitudes ne sont rien de plus que des grilles de lecture qui nous
permettent de faire une présentation rationnelle, de mettre en une
forme logique, cohérente, ce qui est observé, constaté. La croyance
est une réecriture du monde à travers sa subjectivité, la certitude
en est un essai de codification, un pas vers son
objectivation ; une certitude- généralisable- peut se partager
plus aisément qu'une croyance- qui reste avant tout
personnelle.
Pourquoi les
croyances sont-elles avant tout personnelles ? C'est qu'elles
ne s'établissent ni sur la connaissance ou le savoir, mais en
dernière analyse sur le désir. Et qu'y a-t-il de plus personnel que
le désir ? Lorsqu'on veut que quelque chose se réalise, on
trouvera toujours toutes les justifications possibles et on les
considerera comme absolument fondées. Ainsi par exemple l'industriel
qui met un produit sur le marché le gratifiera de toutes les
qualités possibles et sera d'ailleurs lui-même convaincu de la
qualité de son produit. Cependant que son désir est la réalisation
d'un juteux bénéfice. De même le candidat qui se présente à une
élection trouvera des trésors d'argumentations pour justifier son
programme, alors que son seul désir est de se faire élire.
Imagine-t-on un message publicitaire indiquant simplement qu'un tel
veut s'enrichir ou une affiche électorale d'un autre faisant juste
état de son désir de se faire élire ? Regardons encore
l'astrologue : c'est bien parce qu'il ne croit pas au hasard
qu'il s'en remet à un déterminisme, qu'il nous présente sous le
sceau de la plus rigoureuse rationalité.
La croyance
rassure, et lorsque les choses ne se passent pas comme on les avait
imaginées, on preferre souvent se payer d'illusions plutôt que de
renoncer à ses croyances. L'illusion étant alors une croyance élevée
au rang de mythe.
D'où nous
aurions le modèle suivant : le désir, c'est ce qui nous pousse
à agir, la croyance, qui est une justification non raisonnée du
désir et il ne peut en être autrement car on ne voit pas comment le
désir pourrait avoir une base rationnelle, le raisonnement
proprement dit qui permet de mettre en adéquation le désir et la
croyance avec l'environnement politique, social, économique,
culturel, historique dans lequel on vit.
Si elle
accepte de toujours être irriguée par la raison, la croyance n'est
pas une source d'erreur car elle restera ouverte à la critique. Elle
l'est si on la laisse à elle-même, elle reste alors au stade de
préjugé ou de superstition et alors devient argument d'autorité,
manichéïsme primaire voire même fanatisme.
Kant, dans la
Critique de la raison pure, sépare les objets connaissables en
objets d'opinion, en objets de l'ordre des faits et en objets de
croyance. L'opinion, c'est la doxa des Grecs anciens, un simple
jugement qui s'oppose au logos, la logique et la connaissance
qu'elle rend possible, ce qui nous rend compréhensible les
" objets de l'ordre des faits ", qui regroupent donc tout
ce qui a pu être rendu démontrable, soit par le raisonnement soit
par l'expérience. Enfin, les " objets de croyance "
regroupent tout ce qu'il est nécessaire d'un point de vue moral
d'admettre comme juste, alors même que cela reste indémontrable. On
saisira d'emblée par exemple que l'esclavagisme, le sexisme, le
racisme, le totalitarisme sont moralement des choses mauvaises sans
que cela soit démontrable scientifiquement car dans le domaine
moral, nous ne sommes plus dans le domaine du savoir. Et Kant
constatera, analysant sa démarche : " J'ai du abolir le
savoir et lui substituer la croyance ".
En cela Kant
admet, et pouvons l'admettre avec lui, qu'une société, comme un
individu, ne peuvent connaître de vie équilibrée s'il se refuse à
reconnaître des absolus, des principes absolument indiscutables qui
ne peuvent être soumis à un quelconque relativisme. Que ces
principes reposent sur des croyances n'enlèvent rien à leur
pertinence et à leur bien-fondé.
En effet,
mieux vaut une croyance rendant possible une conduite moralement
bonne et par là même juste que le relativisme qui ne mène qu'à
l'indifférence et par suite à l'inconstance et à la servilité. C'est
alors la société décrite par Hobbes, où l'homme est un loup pour
l'homme et où la guerre de tous contre tous fait office de
loi.
L'indifférence, cela signifie aussi ne plus
avoir confiance en rien ni personne, ne plus reconnaître non plus
l'autorité de quiconque. Et du moment où de belles âmes avaient
souverainement décreté que toute autorité relevait de la dictature,
alors qu'elle est avant tout ce qui rend possible la transmission du
savoir, on a jeté à terre tous les objets de croyance, y compris les
plus essentiels, les reléguant au rang
d'aliénations.
Or sans un
socle de croyances communes, aucune société ne peut vivre et
s'épanouir. Sans croyances, un individu n'aura qu'une pensée stérile
et sombrera soit dans le nihilisme, soit dans le dogmatisme.
Restons-en ou revenons à l'exigence du vieux maître de Koenigsberg,
et nous pourrons nous référer à des croyances qui ne soient pas
systématiquement sources d'erreur. - Jean Luc
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LA DICTATURE DU
BONHEUR 9
jan.2008
Plus on est heureux et moins on prête
attention à son bonheur. Cela pourra paraître etrange mais au cours
de ces deux années j'eus même parfois l'impression que je
m'ennuyais. Non, je ne me rendais pas compte de mon bonheur. En
aimant ma femme et en étant aimé d'elle je croyais faire comme tout
le monde ; cet amour me semblait un fait commun, normal sans
rien de précieux, comme l'air que l'on respire et qui n'est immense
et ne devient inestimable que lorsqu'il vient à
manquer. (Moravia : le
mépris)
La recherche
du bonheur nous rend-t-elle vraiment heureux ?
Le bût de l'homme
est d'être heureux, certes, mais à quel prix ? Même en
admettant que grâce à des efforts considérables et à une discipline
rigoureuse on arriverait à un état de bonheur constant, est-ce
vraiment un bien pour nous et pour les autres ?
A force d'avoir
fait du bonheur un idéal absolu, nous nous sommes condamnés à être
malheureux. L'«obligation d'être heureux» est paradoxalement devenue
une source d'angoisse et de misère morale.
Je lisais
récemment dans le N.Y.Times Magazine un article qui suggerait que
les personnes « heureuses » avaient tendance à être aussi
méchantes, intolérantes et sectaires que les personne malheureuses.
Le journaliste américain infligait donc un gros coup à l'opinion
répandue, selon laquelle le bonheur irait bras dessus-bras dessous
avec la bonté, l'ouverture d'esprit et la solidarité.
L'éditorialiste justifie sa théorie après avoir examiné les
conclusions d'un test paru dans la revue scientifique
« Psychological Science » qui avait étudié les
comportements interactifs de différents catégories de personnes.
-
Le groupe
des « fachés-insatisfaits » a évidemment donné des
jugements intrasigeants et peu généreux vis-àvis des autres
groupes.
-
Plus
surprenant par contre c'est que le groupe des
« sereins-satisfaits » ait démontré dans la majorité des
jugements la même méchanceté et intransigeance.
Vous pouvez
imaginer que de telles conclusions n'ont pas manqué de declancher un
vif débat qui dure encore.
Surtout aux USA où au sujet du bonheur on ne
plaisante pas : le droit au bonheur est inscrit dans sa
Constitution. Et même si quelques lignes plus bas soit stigmatisé le
sacro-saint droit aux armes, cela ne signifie pas qu'il y aurait un
lien entre les deux choses. Encore que dans un élan fâcheusement
anti-américain il serait facile d'imaginer les « bons
citoyens » prendre leurs fusils et partir à la chasse de
bisons, indiens, noirs, communistes, gay, libertins, fumeurs, tout
ça au nom de leur recherche du bonheur.
Cette image
caricaturale nous incite à nous poser une question de taille :
est-ce que la recherche obstinée du bonheur ne nous
transformerait-t-elle pas en êtres monolithiques, égoistes, voir
superficiels ?
En d'autres
mots : si le bonheur devient le seul bût de notre vie, ne
risquons nous pas de considérer tout ce qui nous en sépare comme un
obstacle à éliminer coûte que coûte ?
La
Constitution américaine a modifié définitivement le concept de
bonheur : une quête individuelle profonde a été transformée en
droit social pour tout le monde, où la société a le devoir de
rendre heureux chacun de ses membres.
Et là est le vrai
noud de la question : peut-on donner au concept abstrait,
indéfinissable et absolument personnel de
bonheur la valeur de droit avec toutes les
conséquences que cela implique et dont les revendications ne sont
pas nécessairement toujours positives, loin de
là.
Chez nous le
bonheur n'est pas encore un droit fondé dans la Constitution. Mais
le marché se substitue à cela, en nous bombardant quotidiennement le
concept à coups de Pub et de Spot. L'attitude positive et
l'exhibition du bonheur sont considerés comme modernes et
« tendance ». Les téchniques de lavage du cerveau
deviennent de plus en plus sofistiquées. Les exemples sont infinis
et certains tout à fait emblématiques.
Prenons
l'exemple des produits cosmétiques : ils ne se contentent plus
d'hydrater, nourrir, rajeunir, donner de l'eclat à la peau.
Aujourd'hui les nouvelles crèmes nous rendent heureux puisqu'elles
contiennent des « béta-endorphines », c'est à dire des
substances à base de morphine sensées équilibrer les émotions. Et
n'essayez pas d'en douter parce que cela serait déjà une attitude
« négative » qui vous éloignerait du
bonheur.
Dans notre société
contemporaine occidentale le bonheur est entré dans le registre
du devoir. Il est devenu un impératif
catégorique, « une sorte de Xle Commandement ».
Soyez bien dans
votre peau, dans votre tête et dans votre lit, sinon vous serez
coupables de ne pas
l'être.
Ce qui est génant
c'est la sensation de vivre sous une sorte de
dictature du bonheur, ce que Pascal Bruckner
appelle « l'éuphorie perpétuelle ». Aujourd'hui celui qui
ne choisit pas le bonheur est déjà considéré un perdant. Et nous
savons très bien qu' entre un perdant magnifique, et un gagnant
quelconque .. qui nous irradie avec son bonheur, la société
contemporaine a déjà choisi.
Une
conséquence de ce «nouvel ordre moral », c'est que la
souffrance est devenue honteuse. Ceux qui n'affichent pas en public
tous les signes extérieurs du contentement - les moches, les pâles,
les bedonnants, les vieux, les timides, les déprimés - sont frappés
de «mort sociale».
On se
scandalise parce qu'il y a encore du malheur, malgré toutes les
promesses du progrès. On demande à la société d'indemniser les
victimes, comme on demandera bientôt à la génétique de supprimer la
mort. _________________________________________________
Alors pour
atteindre ce « bonheur indispensable », nous voilà lancés
dans un entrainement épuisant, apte à décourager un champion du
marathon : crèmes, gym, alimentation spéciale, pharmacologie
douce ou moins douce, lectures, séminaires et stages variés. Il
suffirait de regarder la liste des bestsellers. Les publications qui
nous donnent des modes d'emploi pour atteindre à coup sûr le bonheur
sont légion !
Même une
petite-fille de Freud a publié un livre dont le titre est :
« Comment perdre du poid en restant heureux ». Cela veut
bien dire que notre société moderne ne se limite pas à imposer à des
adultes intelligents d'être en sous-poid, donc de faire la faim,
mais aussi de pratiquer le jeûn avec un grand sourire de bonheur.
Vivre et se soigner, cela finit par se
confondre :
-
On ne mange
plus : on pèse les calories qu'on ingère en s'inquiétant de
son transit intestinal.
-
On ne fait
plus l'amour : on surveille et on entretient son tonus
sexuel.
-
On ne croit
plus en Dieu : on cherche une spiritualité qui nous
garantirait un supplément de bien-être en calmant nos angoisses.
Mais lorsque
nous aurons suivi toutes les instructions et aurons tout fait pour
atteindre le modèle de bonheur proposé, nous serons doublement
frustrés et malheureux si le résultat attendu n'interviendra pas.
______________________________________________________________
Voici une
phrase fameuse que nous connaissons tous : « il (elle) a
tout pour être heureux ». Cette phrase ne veut absolument rien
dire. Il n'y a pas un « tout » objectif qui générerait le
bonheur.
N'oublions pas
que les images et les symboles identificateurs
sont aussi disciplinaires : au nom du bonheur nous donnons
forme à une société fortement disciplinée. A force de vouloir être
heureux à tout prix, et de vouloir reproduire un modèle imposé (par
qui ?) nous perdons notre esprit d'ouverture et d'analyse, nous
devenons intransigeants et sectaires comme nous l'expliquait le
journaliste américain.
A cause de ce
repli sur nous même, nous nous trouvons isolés, dans une attitude
qui exclut la complexité et la multiplicité des échanges avec les
autres et avec le monde. Le candidat au bonheur essaie de se
blinder, inutilement d'ailleurs, contre toute forme de malheur.
Mais quand
nous décidons d'éviter et d'ignorer tout ce qu'à nos yeux est un
malheur, nous nous réduisons a vivre une vie « petite »,
une vie « partielle ».
La dictature du
bonheur limite la
conscience de tout ce qui nous entoure mais duquel nous faisons
partie. Et cet isolement est destructeur. L'actuelle recherche de
bonheur est liberticide parce qu'elle est vécue à niveau individuel,
comme si tout autours plus rien n'existait :
donc seuls et
même pas heureux !
Moi, je
pencherais d'avantage vers une vie peut-être moins souriante, mais
probablement plus riche parce que plus complexe, dans la quelle le
bonheur est tout simplement un agréable accident de parcours et non
pas le bût unique.
Je termine avec cette affirmation de
Rimbaud : « chercher le bonheur
c'est se condamner à l'errance car, la vraie vie est
ailleurs ».
Luca Retour vers le haut de la
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La Fin de la
Géographie
L'idée m'a
été suggérée par l'ouvrage d'A. Finkielkraut et P. Sloterdijk
« Les Battements du Monde » et elle a son origine dans
celle, beaucoup plus diffusée, de la « Fin de l'Histoire »
celle-ci, plus ancienne se retrouve déjà chez Marx, la Fin de
l'Histoire étant pour lui l'aboutissement de la lutte des classes
et l'avènement d'une économie collectiviste, autorisant la
disparition des classes sociales et de l'état pour déboucher sur la
mise en place d'une société idéale.
Ce
rapprochement entre l'histoire et la géographie est favorisé par le
fait qu'en France nous avons une discipline scolaire regroupant ces
deux matières, ce qui est rarement le cas dans les autres pays.
Ailleurs l'enseignement de l'histoire est plutôt associé à celui de
la littérature et celui de la géographie aux sciences sociales.
Toutefois, par delà les spécificités françaises, ces deux
disciplines apparaissent tout de même liées. En effet,
l'enseignement de l'histoire est circonscrit en général à une aire
géographique plus ou moins vaste, celle-ci pouvant être très
réduite, comme dans le cas de la micro histoire.
De même en
géographie, on distingue la géographie physique de la géographie
humaine, cette distinction apparaissant essentiellement en
cartographie et dans les atlas. La géographie physique se réfère,
quant à elle, principalement à des données topologiques comme la
découpe des côtes, le trajet des fleuves, le relief appréhendé par
les courbes de niveau . À l'inverse la géographie humaine est avant
tout concernée par les frontières. Celles-ci apparaissent comme une
construction de l'esprit, même si elles s'adossent aux saillances du
substrat topographique. La frontière est l'inscription de l'histoire
sur la page formée par le relief du globe. Elle est le fruit de
conflits, de conquêtes, d'armistices et de contrat de vente.
C'est
l'effacement progressif de ces lignes conventionnelles constitué par
les frontières, qui va former le point nodal de la fin de la
géographie. On assiste dans le monde contemporain à un recentrage du
mode spatial vers le temporel. Mais comme les physiciens nous l'ont
appris, ces deux composantes sont indissociables, nous sommes en
fait confrontés à un continuum spatio-temporel. La tentative
d'appréhender isolement l'espace, sans prise en compte de la
mobilité inhérente au devenir aboutit aux ainsi nommés paradoxes (en
fait plutôt des apories) de Zénon d'Élée. Pour lui la grenouille
n'arrive jamais à traverser l'étang et Achille ne peut pas rattraper
la tortue. Actuellement, l'oubli progressif de la limite représentée
par la frontière se double d'un développement massif des systèmes
informatiques de positionnement géographique et de détermination des
trajets. Un site à la surface de la planète est de moins en moins
perçu par ses caractéristiques sensibles au profit de la
substitution par des coordonnées polaires de longitude et de
latitude. Ces données sont exploitées par des systèmes
informatiques, qui ont eux-mêmes la caractéristique d'être de plus
en plus mobiles et embarqués. Ces dispositifs technologiques ont, en
outre, la capacité d'assurer la transmission rapide des informations
et, de ce fait, contribuent encore plus à l'effacement de la notion
de distances. Celle-ci avait déjà préalablement été bien entamée par
le développement massif des moyens de transport rapides.
Ceci suggère
une réflexion à propos du préfixe « hyper » de plus en
plus utilisé, comme dans les termes d'hyperempire ou
d'hyperconflit, ceci probablement par analogie avec le vocable
d'hypertexte s'appliquant aux documents internet. Ce dernier permet
d'utiliser un mot d'un texte et de renvoyer vers d'autres documents
en s'affranchissant des limites de l'original. Il en découle un
enrichissement aisé des sources mais au détriment des capacités
d'analyse et d'approfondissement. En ce sens, Sloderdijk attire
notre attention sur la notion d'immunité par rapprochement de celle
des organismes biologiques. Pour lui l'immunité implique que l'on
reconnaisse les conditions de possibilité d'une vie définie dans un
corps défini ainsi que dans des frontières plus ou moins
circonscrites. Le modernisme absolu fait de nous des émigrants de la
dimension temporelle de notre existence. L'homme devient un être qui
n'habite plus, qui n'a plus de logement sauf éventuellement des
logements volatiles et échangeables. L'effacement de l'ancrage
territorial est, néanmoins, à l'origine de réactions en retour
exagérées et inappropriées comme on peut le constater avec les
prises de position du FN ou avec des crispations, parfois violentes,
sur des identités régionales. Mais, et toujours selon Sloterdijk
« Sans un élément de territorialisme positif, il n'y a pas de
possibilité de développer la culture de la différence en soi
même ».
Platon, déjà,
établissait le rapprochement entre la conduite de la cité et celle
de la vie personnelle. L'appartenance à une communauté ou à un
groupe est en général géographiquement circonscrite, bien
qu'actuellement on constate la formation de groupes sur internet
sans que ceci implique une proximité géographique. L'inscription
dans l'espace retentit tout autant sur l'appartenance à une
communauté que sur l'identité individuelle, ainsi qu'aux rapports
que l'individu et le groupe entretiennent entre eux. -
Jean-Brice. Retour vers le haut de la page

La
Musique est-elle une
philosophie ? Existe-t-il une
philosophie de la musique ?
On peut en douter, car si beaucoup de
philosophes ont parlé de l'art et plus précisément de la musique,
rares sont ceux qui ont véritablement touché au but. Souvent, dans
leurs écrits, la musique est moins analysée pour elle-même que pour
la place qu'elle est censée occuper dans le
système du philosophe, qui a des préoccupations
beaucoup plus larges . De sorte que les questions brûlantes
pour tout véritable musicien, à savoir : « Qu'est-ce que
la musique ? Que nous dit-elle ? Quelle expérience spirituelle
unique nous procure-t-elle ? » y sont souvent perdues de
vue.
Platon :
pour l'éducation des enfants il conseillait la musique et la
gymnastique (= le « mens sana in corpore sano » des
Romains)
Pour lui il
s'agit de discipliner la jeunesse instable en « ancrant »
son âme dans le sol fixe des Idées. En habituant les jeunes à la
mesure musicale, au rythme et à l'harmonie on leur donne une
pré-notion des essences objectives et éternelles. Ainsi, avant même
que leur intelligence soit formée, ils sont préparés par la musique
à découvrir la philosophie, laquelle est évidemment, avec les
mathématiques et la dialectique, la seule nourriture vraiment solide
de l'esprit.
Aristote : différenciait le style phrygien
du style dorien = musique légère/musique sérieuse
Il disait
qu'en écoutant la musique classique, l'homme libre découvrirait des
essences du monde jusque-là inconnues de lui. À la différence de ce
que nous disait Platon, Aristote pense donc que la musique est
d'emblée et de plein droit philosophique.
Ensuite il
faudra attendre Schopenhauer, Nietzsche et heidegger pour retrouver
des reflexions profondes sur la musique. (Kant et Hegel étant plutôt
« bouchés ».)
Beeth. pense que le
destin peut être
maîtrisé.
Voilà déjà un
concept philosophique fort. Nous savons que Beeth. a écrit les
deux-tiers de sa musique en étant complètement sourd. Il serait
intéressant de refléchir au rapport entre ce concept de maîtrise du
destin et la musique qui lui a permi de le maîtriser au delà de
toute attente. Nous sommes face à 2 possibilités. (1. philo précède
m. / 2. m. précède philo)
-
la M. a été sa philosophie, donc Musique =
Philosophie, (philo
dans sa m.)ou
alors
-
la M. a été
l'outil de sa
conviction philosophique, grace au quel il a pu la
développer ; - la M. serait donc une source, voir une
téchnique de connaissance
philosophique.
Pour éviter
de tomber dans le piège courant des phrases édifiantes et des
raccourcis, j'essayarai d'approfondir le sujet en partant de la
musique elle même, de celle de Beethoven et de sa V Symph. en
particulier. Le sujet de ce soir étant trop vaste, il me faut le
limiter, sans ça nous serions vite amenés à nous disperser tous
azimûts.
____________________________________________________________________
La Musique une
philosophie ?
Pour nous entendre
sur les mots, j'appellerai la musique qui nous intéresse pendant ce
débat musique cultivée.
(m. sérieuse)
Je n'entrerai pas
dans la dispute stérile quant à la
différence et l'év. suprématie de la m.
cultivée, car je la considère infondée. Il est rare d'ailleurs qu'on
se penche sur la question d'une manière rigoureuse. Très souvent ces
catégories ne sont que des slogans sans fondement ou ce sont des
préjugés pour alimenter la bonne conscience des abonnés de
concerts.
L'origine de cette idée de
musique cultivée se situe dans le scénario philosophique,
idéologique et social de la bourgeoisie du XIX s. qui a engendré le
Romantisme et ses idéalismes. C'étaient des horizons nouveaux qui se
substituaient aux codes figés de l'aristocratie et de sa conception
classique de la beauté. (art = bauté =
vérité)
Et Beethoven en est
le champion indiscuté de ce nouveau scénario. Chez lui nous trouvons
superposés pour la première fois trois aspects majeurs soudés par
une nécessité
intérieure, à savoir :
1) le
musicien veut échapper à une conception strictement commerciale de
son travail. (écrire uniquement sur
commande)
2) le
musicien ambitionne y compris de manière explicite, un sens
spirituel et philosophique. ( IX symph., texte de Schiller)
3) la
technique du compositeur atteint une complexité qui défit la
capacité réceptive d'un public normal, à savoir d'un public
moyennement cultivé.
Dans le domaine
laïque la « m. cultivée » remplace la « m.
réservée » du XVIs. : les ambitions de l'esprit (donc
aussi celles de la philosophie) ont remplacé celles du
divertissement. Dans cette perspective Beethoven fût hissé au rang
de modèle.
Aujourd'hui nous
sommes face à d'autres « horizons nouveaux » ouverts par
le déclin du scénario idéologique et social de la bourgeoisie. Je
vais appeler notre époque
« modernité ».
En musique il n'y a
pas un contact direct entre le compositeur et son public. Rien que
la capacité de lire une partition demande un apprentissage spécial
et sa lecture de toute façon, ne donne qu'un reflet réduit de sa
réalité. L'interprète est indispensable à la musique pour opérer le
passage du signe au son ou, plus poétiquement, pour la
faire vivre ou encore, plus philosophiquement
pour lui donner un sens.
Grâce à
l'interprète la même musique aura quantité de visages différents.
L'interprète devient donc essentiel et par là même
responsable : il met son talent, son tempérament, ses
possibilités techniques au service d'une ouvre d'art qu'il peut soit
transfigurer, soit défigurer. Et il s'agit bien de remettre
constamment en question cette responsabilité et de la repositionner
en fonction des différentes époques, des connaissances et des
sensibilités qui sont en perpétuel
mouvement.
Pour nous
lancer dans cette réflexion, penchons nous un moment sur la V symph.
de Beethoven.
La cellule célèbre
qui ouvre cette symph. et qui est présente dans les 4 mouvements,
cette cellule germinale donne son sceau à l'ouvrage entier et en
détermine le caractère cyclique, mais aussi son sens
unificateur.
On a tenté
d'expliquer de bien de façons la fascination et l'attraction
exercées par cette symphonie. Elles tiennent fondamentalement à sa
qualité particulière. La V symph. fait partie des quelques oeuvres
très rares qui ont modifié la perception de la musique et de l'art
en général, en s'imposant d'emblée par une puissance de réalisation
hors du commun.
(Soulignons à ce
propos la concision du
premier mouvement, d'une durée inférieure à 6'30").
Le travail de
Beethoven a généré une idée de la musique qui, avant lui, n'existait
pas. Ce qu'offrent ses ouvres c'est le spectacle du moment
où une idée surgit du néant et devient. Ceci a
d'ailleurs rendu la V symph. inimitable, étant de ces ouvres qui
épuisent les pouvoirs qu'elles révèlent. Pourtant si la Cinquième
n'a pas eu d'émules, elle a libéré de façon irréversible des
capacités créatrices insoupçonnées. Elargissent brusquement le
domaine de la conception musicale, elle représente une sorte
d'action philosophique qui a amplifié la stature de l'homme et
élargi les limites de son esprit de conquête, ce qui fait d'elle un
des éléments plus universellement reconnus de son progrès sur
lui-même.
Peu d'ouvres autant que la V symph. ont porté
l'homme grâce au contact direct et boulversant avec la
force de l'esprit à se savoir plus
grand.
La Cinquième de
Beeth. dont nous héritons n'est pas la créature vierge du
compositeur, mais une constellation d'empreintes historiques,
philosophiques, sociales, laissées par le temps et par les styles
des différentes époques qu'elle a traversées. Son
unité est l'histoire de ces
empreintes
INTERPRETATION
Aujourd'hui la
Cinquième peut encore nous émouvoir et émerveiller. Mais il est
aussi possible de ne plus l'apprécier pleinement, à cause de sa
familiarité, à cause des nombreuses interprétations bâclées et de
mauvais goût, mais surtout à cause de la manière dont on la
consomme. Rien ne peut sauver la m. cultivée si
elle n'entre pas dans une sorte de court-circuit avec la modernité.
Elle doit redevenir une idée qui devient ! Il faut qu'elle
demeure subversive (résistante) et utopique ou elle meurt.
Malheureusement trop souvent, de banales interprétations la
transforment en icônes pour une mythologie fatiguée.
La question qui
nous intéresse est la suivante : - comment
l'idée philosophique de la musique cultivée aux
temps de Beethoven et sa pratique ont-elles réagi face à l'évolution
de la société - Comment cette idée philosophique et sa pratique
ont-elles réagi face à la modernité.
Actuellement on
considère que dans la musique cultivée il y a une notation objective
(les notes) et une plus subjective (les nuances et le tempo). Nul
n'aurait aujourd'hui l'idée de changer les notes d'une mélodie ou
d'un accord. Toute la liberté de l'interprète réside dans sa
capacité expressive à mettre en valeur l'ouvre en différenciant les
données subjectives. A partir de maintenant nous sommes face au
grand
débat : fidélité au texte
-
expression-objectivité
Aujourd'hui nous
retrouvons encore les deux modes d'interprétation, le
« romantique » qui exalte le contenu
« caché » (év. philosophique) et le
« moderne » qui en souligne la structure. Dans la période
de l'entre-deux-guerres ces deux modèles, on provoqué de vrais
affrontements.
Toute
interprétation se frotte au mystère. Mais seules suscitent une
interprétation « philosophique » les oeuvres qui, d'une
manière ou d'une autre, se
transcendent elles-mêmes en renvoyant à quelque
chose de plus que ce qu'elles énoncent. Et l'interprétation est le
lieu où ce plus s'articule et se manifeste. Cette capacité à
convoquer la transcendance est inhérente à l'interprétation et en
aucun cas donnée en avance. L'interprétation devient médiation. En
absence de cette médiation, même les plus grands chefs-d'ouvre
deviennent de purs produits de consommation. Ils ne perdent
peut-être pas leur dignité, mais certainement les qualités qui les
distinguaient du reste de la musique. En réalité un produit musical
n'échappe à une identité purement commerciale que dans l'instant où
commence son dialogue avec
l'interprétation.
Venons-en
maintenant au malentendu du
« sentiment »
dans lequel une grande partie du public musical continue de
s'identifier. Nous avons tous déjà entendu le commentaire : -il
a bien joué, mais ça manque de sentiment.- Encore faudrait-il savoir
qu'est qu'ils entendent par « sentiment ». Ne serait-il
pas le cas que lorsque la subjectivité de l'interprète gonfle la
réalité du texte musical ? L'exemple célèbre de cette
subjectivité omniprésente ce sont les interprétations de W.
Furtwängler qui en vrai interprète post-romantique allemand
s'approprie littéralement du texte pour le livrer dans sa vision
« égotique ».
Toutefois
la clef
interprétative qui éloigne de la reproduction pure et simple ou de
la subjectivité égotique ne vient pas de l'extérieur ; c'est
une clef qui est à l'intérieur du texte, et qui incombe à
l'interprète de libérer. L'interprétation véritable est la
réinvention de la musique par elle-même, et surtout pas l'expression
des sentiments de celui qui la joue. Le vrai interprète est le
medium entre l'ouvre et son époque et non pas entre l'ouvre et son
plaisir personnel ou entre l'ouvre et l'attente du public. Et quand
cela arrive (G. Gould, Heifetz, Toscanini), cela se donne comme un
choc, comme un court-circuit entre la musique cultivée et la
modernité.
La musique
cultivée comme nous l'avons vu, était l'expression d'un système
social et philosophique achevé et intelligible.
La
modernité est un non-système dont la règle est
l'indéterminé, le provisoire, le partiel. La peinture contemporaine
nous le montre bien.
La modernité
n'a pas moins peur du chaos que le XIX siècle, romantique et
idéaliste. Le XIX siècle imaginait des ouvres qui étaient des
univers clos et stables. Les ouvres de la modernité sont fragmentées
et instables ; elles sont une constellation parmi d'autres, une
formule passagère, à l'image des nombreux et disparates courants
philosophiques contemporains.
Un
geste capable de relier deux mondes aussi
éloignés ne peut être qu'un geste excessif et extrême. Et la musique
contemporaine est bien là pour nous le
montrer !
Comme l'a si
bien dit l'écrivain Alessandro Baricco: l'irruption de la modernité
fait voler en éclats les self-services bienheureux de
l'âme.
Quelques
idées supplémentaires :
Le voux
wagnérien d'abandonner la chimère musicale pour l'écriture
philosophique (après tout, Wagner a bien renoncé à devenir
philosophe... mais il est vrai qu'il a fini en idéologue, ce qui
compense un peu).
La musique ne
se compose pas que de musique; elle se compose aussi de matériaux de
pensée. La musique mobilise les pensées.
Mais la
musique a encore un autre avantage - si nous la comparons, cette
fois, à la poésie.
Dans la
poésie, la sonorité renvoie à un sens précis - le sens de chaque
terme employé, le sens de la phrase: le sens de la vie courante.
Dans la
musique, au contraire, le son ne présente pas une telle précision.
Mais cette imprécision de la musique, qui nous empêche de mettre un
sens sous un son, en constitue aussi toute la force. La musique se
révèle, grâce au son.
C'est une
langue plus pure que la langue poétique. Une langue plus pure en
ceci que nous sommes, grâce à cette imprécision, renvoyés à la
complexité de la réalité elle-même
- une complexité
qui dépasse les possibilités de la langue poétique, qui dépasse les
possibilités de la langue rationnelle. La musique se présente, en un
sens, comme la langue la plus conforme à la réalité telle que
celle-ci existe
en
réalité.)
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