
Comment ça marche, un café philo ?
Retour
vers l’accueil
Doit-on être sage pour venir au café philosophique ?
Questionner n'est pas être sage, ou se conférer un statut permanent, mais plutôt adopter une attitude
« raisonnante » avec ce que cela comporte de provisoire. Nous avons le désir d'exercer une curiosité fondamentale et écouter les autres a autant d'importance que notre parole.
Nous nous interrogeons pour aller au-delà de l'apparence des choses, et tenter de dépasser notre condition humaine et en déceler l'essence.
L'inquiétude fondamentale qui nous habite ne doit jamais ni s'amenuiser ni nous abandonner, car si elle y parvenait et devenait sans objet, elle nous priverait d'un champ d'investigation et de devenir ; et quel dommage si nous ne voyions plus des gens venir spontanément penser à haute voix, et se mettre publiquement en situation de recherche collective de vérités !
Y-a-t-il une confrontation d'idées et sous quelle forme ?
Dans un premier temps nous déployons tout l'éventail du prêt-à-penser répandu dans les journaux, les manuels, les romans, et notre parole qui se veut philosophique fonctionne sur le mode du monologue ou du monopole(émetteur à sens unique)et cela même à notre insu.
Nous avons perdu l'habitude de l'échange réel d'idées en un lieu spécifique ; cependant la simple expression des idées qu'on porte en nous est déjà prometteuse.
Quand passe-t-on du monologue à la controverse ?
La controverse suppose la réflexion en commun dont on peut esquisser sommairement le déroulé :
- suspension du jugement : le jugement étant entendu comme l'action d'arrêter de façon réfléchie le contenu d'une affirmation, contenu que nous posons rigidement à titre de vérité.
- passage par le doute : le doute méthodique qui nous préserve de ne rien affirmer trop hâtivement sans bénéfice d'un inventaire complet.
- recherche de vérité avec humilité et sans vanité, pour ne pas se poser en tant que sujet mais pour se mettre au service du sujet.
Cette dynamique liée au cadre fortement interactif de la discussion, permet seule d'apporter du sens, et un changement permanent : le thème est approfondi, notre perception de la problématique évolue, nos jugements se modifient; en fait après la discussion nous ne pensons plus comme à son début.
La parole échangée est supérieure à l'écrit qu'on parcourt, car le débat suppose un interlocuteur qui formule une question, une controverse, devant laquelle nous nous sentons obligés de répondre directement.
La discussion, le débat philosophique ne se nourrissent que de questions et d'interrogations; la parole libre formule une question qui débouche sur la mise en évidence d'un problème, puis aboutit à la remise en cause de la question par le débat et la méditation.
C'est ce qu'on appelle le « moment philosophique » ?
Oui, et c'est vers lui qu'il faut tendre, et c'est lui qu'il faut saisir, mais cela ne peut se faire que dans la durée.
Plus modestement, même si le groupe constitue une juxtaposition de convictions, leur mise à l'épreuve se révèle importante ; bientôt une parole personnelle ébranlera l'autorité des discours convenus, et une question bouleversera les certitudes.
Peut-on accepter qu'une de nos thèses soit remise en cause ?
Oui, on doit accepter de reconnaître que notre thèse, que l'on croit élaborée et définitive, puisse avoir finalement un caractère spécieux, voire une formulation trop catégorique.
La thèse pourra être confrontée aux expériences vécues, pour éviter que le débat qu'elle suscite ne prenne une tournure pédante ou formelle ; cependant l'expérience personnelle ne vaut que si elle est prolongée en conscience, que si elle a subi un début de travail de conceptualisation.
Nous savons que nous avons réussi quand la discussion s'achemine vers une réflexion collective problématique.
Ressentez-vous un confort, une joie philosophique ?
En s'adonnant à la réflexion philosophique, nous sommes aptes à dépasser, et non pas subir notre
condition humaine vécue au jour le jour.
Certes la philosophie n'est pas un anxiolytique et n'a pas de vertu dormitive, elle donne à l'esprit le plaisir de sortir de sa torpeur pour retrouver l'énergie de faire de chaque jour une aventure lucide et maîtrisée ; au bout du compte nous avons la révélation que l'espoir existe d'instaurer la justice, la paix et la raison.
Quelle importance attachez-vous à l'écoute ?
C'est par notre écoute, patiente et aiguisée, que s'ouvrira le chemin de la recherche d'un sens partagé et universel, même si on doit parfois l'arracher à l'enfer de l'égocentrisme.
Quelles incidences sont perceptibles sur les relations interpersonnelles ?
A notre époque marquée par un sursaut d'individualisme, l'intention « groupale » du café philosophique, crée des liens par la rencontre avec autrui, en mettant en évidence les différences qui nous caractérisent et les proximités qui nous rassemblent.
En nous ouvrant à la réflexion, nous manifestons la volonté de tisser un monde commun, d'une écoute humble, non pour rechercher ce qui serait faux ou fallacieux dans un témoignage, ou une thèse, mais bien ce qui recèle une certaine vérité.
Notre pensée en action génère la possibilité d'ouvrir le monde à l'infini, de voir l'humain dans l'humain, avec la pluralité comme inévitable, incontournable et souhaitable.
Est-ce qu'on peut dire tout ce qui nous passe par la tête ?
La parole est libre certes, mais le café- philos est tenu de respecter la philosophie, et on doit notamment garantir que les références philosophiques sont correctes.
Le café- philo doit être pour nous une soupape d'échappement, un espace d'aventure à mi-chemin de l'université et de l'Agora publique, qui se doit d'allier :
- rigueur et ouverture.
- bon vouloir et exigence.
- sens de la gratuité qui nous élève, et désir d'apprendre qui nous préserve de l'utilitarisme.
Cependant, le désir d'apprendre est fragile, et nécessite qu'on l'encadre sans l'étouffer dans une déontologie supportable; la fonction du groupe est alors de favoriser l'épanouissement raisonné et jalonné de la pensée individuelle.
C'est en étant exigeant, qu'on pourra faire coexister, propos de café du commerce, brèves de comptoir, considérations érudites, recherches de sens, voire même des « préparations plus élaborées ».
On doit sentir le travail de la raison, cohérence et rigueur et pourquoi pas culture, et la parole y trouvera de l'efficacité dans le champ philosophique, et ne se limitera pas à une parole spontanée, certes émouvante, mais qui ne sera entendue que de façon purement affective et projective.
La parole ne doit pas servir d'exutoire à la vérité du « sujet intervenant», car on vise quand même une certaine vérité sur « l'objet sujet du débat ».
La philosophie réfléchie doit amener un progrès de la pensée, et la bonne volonté du participant gagne à être une volonté de savoir, afin qu'il accroisse sa liberté.
Est-ce que je peux faire passer des messages, des convictions ?
Le café philo est avant tout un lieu d'échanges, où chacun est ouvert à la différence, dans le respect d'autrui ; le groupe doit s'efforcer de parvenir à une présentation plus cohérente de la pensée sans se laisser imposer la pensée de l'un ou trahir la pensée de l'autre.
La qualité de l'échange présuppose de savoir écouter l'autre et d'être juste, et dès lors 3 types de discours sont à éviter :
- le discours « militant », qui procède par affirmations étayées surtout par des comparaisons avec des ennemis supposés et caricaturés ( l'écologiste ne verra que l'ennemi industriel uniquement préoccupé de détruire les équilibres pour prospérer et s'étonnera que vous ne soyez pas sensible comme lui à cette problématique, qui doit éclipser toutes les autres).
- le discours « convaincant », qui utilise une rhétorique et des interlocuteurs imaginaires, voire même des controverses imaginaires, « vous pouvez me dire que.. ...je rétorque alors que.... ».
- le discours « étroitement personnel », qui voudrait faire prendre en charge par le groupe ses difficultés, psychologiques, familiales, professionnelles ; le groupe ne peut élargir ce propos en termes philosophiques, car l'intervenant attend de son témoignage fort et affectif, une compassion, une aide, des conseils personnels...
En fait ces 3 démarches sont plus des démonstrations que des réflexions utiles au débat et au surgissement de la vérité.
Alors quel type de discours trouve vraiment sa place au sein du café philo ?
Le discours qui ambitionne une recherche de problématique, reflète bien mieux la philosophie en cours
d'élaboration.
On y trouvera les ingrédients qui traduisent la tentative des intervenants, êtres humains, de donner forme à ce qui apparemment leur échappe :
- ambiguïté
- complexité
- pensée déroutante
- doute constitutif
- confrontation périlleuse des idées.
Modestement nous venons au café philo pour confronter et enrichir le système de signification que nous donnons déjà au monde, voire même pour donner des sens nouveaux à un monde que nous tentons de réinventer.
Le café philo : Est-ce vraiment un espace pour exercer sa liberté ?
Oui car la liberté n'est pas qu'un concept, en effet lorsque nous devons choisir, une idée, une action, elle devient une notion palpable.
La liberté nous est reconnue comme un pouvoir virtuel, mais elle constitue en fait pour nous le vouloir, avec la conscience de ses limites, et la possibilité de leur dépassement.
Exercer notre liberté, c'est au moment du choix dans un présent très volatil :
- choisir en conscience
- savoir son choix
- saisir l'essence de sa responsabilité
- prendre acte de l'importance ou de la dérision de notre propre cheminement.
La liberté ainsi consentie est véritable, elle procède de notre acte humain, et nous sommes dons libres d'en envisager l'issue.
Mais la liberté n'existe pas, tout au plus avons-nous la possibilité de nous libérer, et c'est une vois qui mérite d'être explorée ; aucun système de pensée ne pourra être une solution pour nous, et c'est bien dans l'artisanat de la pensée que naîtra notre liberté.
Cette liberté ainsi acquise est très relative, et contient en elle-même les germes de son imperfection et de sa finitude, mais elle est aussi le paroxysme et le couronnement de nos efforts.
En définitive notre liberté ne peut pas être un compromis, mais la mesure de ce que nous sommes décidés à perdre pour la vivre au moment du choix ; c'est donc « être », et accepter l'échéance et la déchéance.
Le café philo nous préserve de « ne pas être », et de revendiquer notre libre-arbitre, qui est « de ne pas subir avec le sourire d'un autre, le sort que l'on n'a pas accepté ou refusé de toutes ses forces ».
( par Gérard + Collectif)
![]()