







L’Hommage à Robert ( par Gérard Chabane )
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A Robert
Commentaires de ton oeuvre philosophique toi qui as tant fait pour perpétuer la mise en commun de la parole dans ce « café philo populaire », où beaucoup ont reçu ton message en héritage.
J'ai été de ceux qui t'ont suivi dans ta volonté de perpétuer le café philo, menacé de disparition lorsque Eugénie Végléris décida d'en arrêter l'animation à la brasserie de la Victoire.
Sous ta conduite nous connûmes l'errance en divers lieux de la Krutenau avant de nous établir au snack Michel en l'an 2000, car orphelins d'un atelier de recherche de vérité et de justice, nous étions obstinés à vouloir restituer la part symbolique du père.
Tu tenais à ce cercle de parole libre excluant toute pensée radicale, et nous philosophes humbles chercheurs de vérité, voyions la vérité, non pas la « Toute » mais faisions acte de foi car nous croyions à son existence.
Nous postulions la sortie de l'ignorance comme un acte de libération pour nous-mêmes et immodestement pour l'humanité. En tout cas nous n'acceptions pas que le livre soit fermé, scellé par le sceau de notre impuissance à connaître cette vérité «Toute».
Le supposé savoir te faisait horreur car il est séduction et manipulation pour arracher des lambeaux de pouvoir au détriment des ignorants et des crédules.
Certes la parole n'est pas la chose comme tu te plaisais à nous le rappeler mais elle est le grand signifiant qui donne expression au « Tout », et à ce qui est signifié ; Tout ce qui est dit s'incarne, prend existence non seulement chez l'homme, mais plus universellement pour tout ce qui est.
La philosophie populaire, tu la voulais comme une parole hors de toute rhétorique et dans toute son intention simple et pure.
Tu recherchais ce juste milieu entre les paroles du Christ et celles de Bouddha, pour conclure qu'il y avait convergence entre la méditation et l'oraison silencieuse de la prière chrétienne. Tu avais développé un système de pensée original qui empruntait, tant à ces blocs de spiritualité qu'à des penseurs et philosophes actuels, Lacan, Deleuze, Ricoeur, Baudrillard.; Sans compter que l'évangile de Thomas t'apportait et nous apportait une tonalité singulière et rafraîchissante.
Malgré nos oreilles incrédules, tu t'efforçais de nous expliciter le concept de « vacuité », cet horizon dépassable de l'illusion du réel, de l'abandon des choix et du lâcher prise. En effet si nous voulions connaître la fin, il nous fallait nous tenir au commencement.
Puisses-tu être entré en harmonie de pensée avec tous les composés de la vie, où la vacuité te sera plus un « cadeau qu'un amer calice d'amertume», car en effet tu le souhaitais et tu risques aujourd'hui de recevoir ce cadeau.
La plupart d'entre nous n'étions pas suffisamment éclairés pour saisir ta recherche de passerelles entre la philosophie, le non savoir et la non pensée.
C'est avec un peu de honte que je me souviens avoir souri comme d'autres à l'évocation de tes concepts exotiques, avant même de prendre la peine d'y déceler cette recherche obstinée de l'espoir, de l'amour et de l'amitié, en un mot la recherche du bonheur. Mais nos concepts étaient empêtrés dans la contradiction de leur dualité, du bien et du mal de la chair et de l'esprit ..
Je suis sûr que ce supplément de lucidité que tu as acquis dans ta lutte contre une maladie cruelle, t'aura permis de concilier la perception de la force des petits bonheurs et délices de la vie, et la prise de conscience de leur caractère illusoire et éphémère ; le sens que tu as patiemment arraché dans la quête de vérité ne sombrera pas dans la béance de la contradiction, mais s'unifiera lors de ton « entrée dans le courant ».
Je suis convaincu que tu es sur ce chemin du milieu, celui qui est entre l'illusion et le néant. C'est ce même chemin qui te donnait la force d'agir dans un Monde où tout est inexorablement éphémère et passant, et cet effort est illuminé par le souffle de la grâce.
Maintenant tu dois savoir comme maître Eckart que le mental est absolument vide, pour parvenir à ce degré ultime de ce « je ne sais rien, je n'ai rien, je ne veux rien ». En fait tu voyais avec les yeux de la foi et tu peux prétendre à cette grâce ultime d'accéder à cette « nuit obscure » que tu nommais souvent en citant Jean de la Croix ; cette vision est aveugle mais elle est l'essence de la foi, un acte de foi.
A mourir tout à fait à quoi t'aurait-il servi de vivre ? Tu as été pour quelques uns d'entre nous ce socle, cette autorité naturelle, un modèle d'identification à partir desquels nous pûmes structurer à notre tour notre pensée, pour après prendre notre envol par l'interprétation et le doute, qui nous font rompre les chaînes puis les reconstituer pour la transmission.
La paix de l'esprit comment ne la mériterais-tu pas, après avoir traversé cette vie avec ses lots de souffrance, dont cette souffrance que tu dénonçais avec véhémence, celle d'avoir manqué à notre désir et tenté piteusement de combler le vide qui en découlait.
Or ce vide comme tu le soulignais est précisément « le lieu où le réel nous attend, nous surprend et nous provoque, c'est la méditation et son actualité ». ; nous nous rendons ainsi disponible pour une autre paix que celle que le monde nous propose, dans un état d'éveil et d'attention libérée de l'effroi de la mort et de son angoisse.
Lorsque tu nous parlais d'art nous étions à l'évidence tous des artistes et tu nous incitais à l'utiliser pour jouir d'un déchiffrement du réel, réel entendu sous l'acception de tous les phénomènes et non sous sa seule apparence naturaliste.
Tu nous initiais à cette formidable capacité de régénérescence de l'art, qui se réédite de façon neuve et inédite avec la mémoire du passé : l'art est bien une manière de dépasser la nature de l'homme et ce faisant, d'apporter une réponse à la misère du Monde, une émotion singulière et au-delà une vision universelle dans l'histoire.
Tu poussais l'exigence à accepter le processus de déconstruction de l'image de l'art, du beau et du vrai, notions riches en valeurs symboliques, et lieux de consensus ; Tu prenais le risque du désarroi en accueillant l'éclatement de ce consensus, même poussé jusqu'à l'épuisement total de toutes les valeurs esthétiques, conscient que l'art résiste car il est présent, vivant et ressurgit en tous lieux et en tous moments.
Je garderai ce souvenir de celui qui refusait d'être « tiède » et qui ponctuait ses interventions en séance de coups de gueule contre les hypocrisies, les discours convenus, les freins au désir, le pouvoir et les systèmes marchands surtout dans l'art, l'accumulation capitaliste, l'académisme qui tue l'esthétique, et les « Tags » qui dénaturent les immeubles du passé.
Philosopher c'est apprendre à mourir, déjà, quand nous sommes dans le creuset du maintenant, dans cet instant entre le passé et le futur ; Nous sommes certes jugulés par la loi de la nécessité d'être là avec ses incontournables impératifs, et cette nécessité échappe à toute spéculation intellectuelle ; il nous faut donc accepter le « passant de notre vie » qui est changement, répétition, souffrance, et où se consument la vanité de nos projets et de nos désirs.
Toi comme nous, avons tenté de ne pas demeurer ignorants et de nous nous inscrire dans cet espace-temps où se dévoile le réel, et c'est spontanément qu'il pût être donné à notre entendement de le recevoir ce « réel » comme un don et une grâce, comme une lueur éclairant pour un instant l'obscurité de notre in accomplissement
La mort n'est pas hors de la vie mais participe du mouvement et de l'action où se prépare chaque renouvellement ; Tu as vu ici-bas avec « ton oeil en bon état » » et tout ton être en a été éclairé, et cette « vue en ce monde » est bien une parabole pour une autre dimension de la « vue ».Et fort de ce viatique tu nous exhortais dans ta lettre N°66 « En avant les matriciels et les bienheureux», à demeurer debout et en marche dans l'ici et dans l'ailleurs.
Tu as malgré la maladie choisi une manière de vieillir pour atteindre une infinie légèreté de l'être au point qu'au moment de ta mort, un léger frémissement de vent puisse t'emporter.
Ta parole vivra encore parmi nous et participera du sens qui se dévoilera pour ceux qui s'en donnent la peine, même si nous ne recevrons plus ta « lettre de proximité périodique » par laquelle tu nous faisais partager les fruits de ta quête inlassable du « gai savoir ».
Merci encore pour tout cela et adieu
Gérard 21 février 2005
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