En quoi consiste le bonheur ?

À la bonne heure !

 

« J’ai fait la magique étude

Du Bonheur, que nul n’élude. »

   Arthur Rimbaud

(Ô saisons, ô châteaux)

 

Pour les Grecs et leur innombrable descendance, le bonheur dépend de la façon dont on vit. Le critère en est la conformité à sa propre nature, à son bien, donc la réalisation de son potentiel, l’exercice de ses capacités. Le bonheur est ainsi une question de « moralisme ontologique », c'est-à-dire d’existence vertueuse, évitant excès, désirs et craintes.

 

Pour les chrétiens, imprégnés d’hellénisme, le critère est précisément la conformité à la volonté de Dieu, Bien suprême, donc la réalisation vécue de la nature humaine créée par Lui. Le bonheur est ainsi une question de « moralisme théologique », dont l’amour du prochain, de l’autre, est une des principales prescriptions. Cet altruisme impératif, plus ou moins auto-flagellant selon les multiples chapelles, est le succédané terrestre de l’amour envers le Créateur, source de parfaite béatitude céleste.

 

Pour les bouddhistes, la « vie bonne » dépend de la façon dont on a vécu au cours des vies antérieures. Le critère en est le détachement (« lâcher prise ») des autres et des biens, illusoires, l’absence d’envie d’exister (« mort vivante »), pour mieux réussir la fusion avec le tout, et atteindre de cette façon la sérénité du nirvana. Le bonheur est ainsi une question de « pan-idiotisme mental », si l’on peut dire, où l’on se persuade que plus on vit moins intensément, moins on meurt plus malheureux, et pour cause…

 

Pour le psychologisme moderne, et singulièrement le courant thérapeutique américain, le bonheur dépend, réminiscence grecque, de l’aptitude innée à l’épanouissement personnel. Le critère en est l’intensité de l’amour de soi. Le bonheur est ainsi une question d’égolâtrie euphorique, d’autosuggestion convaincue, de dopage incantatoire, où le rapport avec le traditionnel amour d’autrui reste flou, ambigu, voire carrément contradictoire, comme dans le cas de la relation de couple, où l’autre apparaît plutôt comme un embarras, une contrainte.

 

Eh bien, s’il est vrai que les bonheurs grec et chrétien apparaissent généralement en décalage avec le progrès des connaissances, et avec les aspirations modernes à une existence heureuse, les propositions orientale et américaine ne parviennent pas plus à convaincre, parce que chacune escamote l’un des pôles de la question : le bouddhisme annule le moi, le psychologisme l’autre. Pourtant, la conciliation de ces deux termes est heureuse ou malheureuse, selon le caractère positif ou négatif de la relation à l’autre. Car cette relation d’altérité, ce cheminement par l’autre, n’est heureux que dans la mesure où il est satisfaisant pour soi ; ce passage par autrui, même en imagination, n’est un état psychique de bonheur que s’il s’effectue dans l’amour de soi. On peut alors appeler le bonheur de l’être humain dans la société une « auto-philie allo-méthodique », ou encore un « alter-narcissisme », un peu, toutes proportions gardées, comme le bien-être de la paramécie dans l’infusoire ou du cerf dans la forêt.

      … /…

Quand l’amour de soi chez l’être humain, être vivant suprêmement constitué par la relation d’altérité (cf. anthropologie, neurosciences et psychologie), passe par autrui, alors c’est le bonheur même. Ce processus de passage par l’autre est celui-là même décrit par la théorie du psychisme, aller-retour de soi à soi-même en passant par le monde extérieur, le bonheur n’en étant qu’une dimension particulière. Dans cette perspective, un couple par exemple, ce sont deux personnes qui sont chacune pour l’autre, son autrui privilégié, à travers lequel chacune s’aime elle-même de façon privilégiée. La relation sexuelle est bien sûr la composante de base dans la relation d’altérité de couple, qui peut être satisfaisante…

 

Qu’est-ce donc que cet amour de soi qui, dans la mesure où il s’inscrit dans une relation d’altérité, constitue le bonheur même ? C’est simplement une propriété des êtres vivants, qu’on l’appelle vitalité ou programme génétique, élan vital ou instinct biologique, désir, libido ou besoin d’auto-valorisation, qui les pousse à vivre dans toutes les dimensions de la vie, protozoaire pour la paramécie, et pour nous … L’amour de soi ainsi entendu, force d’auto-construction, est bien le contraire de la dépression, du manque d’envie de vivre, du détachement ou de l’auto-flagellation. En fait, c’est ce qui permet de vivre en fonction de son « utile propre », comme dit Spinoza, avec son désir et sa raison pour guides, constituant précisément ce qu’on nomme traditionnellement « éthique attractive ».

 

Mais les activités plaisantes, dépourvues de tout rapport physique ou mental à autrui, c'est-à-dire vraiment solitaires dans la mesure où il peut y en avoir, sont certes agréables, mais non pas heureuses. C’est bien la relation d’altérité positive, astuce de la nature, qui transmue l’éthique attractive en bonheur, et ce, tout au long de l’existence, en cueillant jour après jour les innombrables occasions de relation d’altérité. En ce sens, le bonheur, c’est la bonne heure, et Horace, ainsi, aurait bien raison.

 

Alors, dans cette boucle heureuse, que peut donc signifier le fameux et traditionnel amour d’autrui ? Eh bien, l’amour d’autrui tout court, en soi, ne signifie plus rien. Si le psychisme fonctionne en boucle, l’amour n’en est tout au plus qu’un mode d’aller heureux, indissociable du retour amoureux. En clair, amour et bonheur, c’est pareil, être heureux et aimer, c’est exactement la même chose. Il s’ensuit que l’amour d’autrui n’existe pas, que c’est une façon commode de parler, une habitude ethno-centrée en Occident, qu’il n’existe réellement que cette naturelle relation d’altérité qui, lorsqu’elle est positive, satisfaisante, aimante, constitue le bonheur même. Formulé bien clairement, et dans les deux sens, cela donne :

Je t’aime = Je m’aime moi-même en passant par toi = Je suis heureux

 

Cette identité entre bonheur et amour a évidemment toujours été plus ou moins perçue et exprimée. Aimer, c’est partout une boucle agréable de passage par l’autre, sans don ni altruisme, avec un retour du plaisir pour soi, c’est donc être heureux.

 

Compléments :

Cette conception colle fort bien avec l’état des connaissances sur le fonctionnement du psychisme, et en particulier sur les relations entre le comportement (actions, sentiments, pensées) et le fonctionnement cérébral (neuropsychologie), et elle a bien entraîné l’adhésion de plusieurs personnalités neuroscientifiques de premier plan. Les mécanismes en jeu vont depuis le classique "stimulus-réponse" global, jusqu’aux plus intimes mécanismes neurologiques récents, comme les boucles d’activation ou les neurones-miroirs. Bien sûr autrui n’est pas un élément inerte de l’environnement, mais envoie aussi signaux et stimuli. C’est sans doute pour cela que les amours/bonheurs, qu’ils soient grands ou petits, sont toujours plus ou moins partagés. Cette conception reste néanmoins à vérifier spécifiquement, soit expérimentalement si possible, sinon par enquête.

Elle cadre aussi complètement avec l’analyse de la complexité, du genre Edgar Morin, avec l’avantage d’une réconciliation des deux fameux "logiciels" de l’être humain, l’égoïsme et l’altruisme, en les dépassant.

Elle s’accorde très bien aussi avec la nouvelle théorie psycho-économique du "bien-être subjectif", en cours d'élaboration aux USA spécialement.

Il semble bien que l’évolution des mentalités soit favorable à cette conception, qui somme toute représente une petite révolution copernicienne par rapport aux conceptions en vigueur. Et de fait, plusieurs philosophes de premier plan y ont déjà pleinement adhéré. Elle rend bien compte en effet du bonheur angélique (mysticisme) comme du diabolique (Klaus Barbie), du bonheur intellectuel comme du manuel, mais aussi du bonheur de l’opulent et de celui du pauvre, de même que du bonheur du bien portant comme de celui du malade : La misère et la maladie en effet influencent le nombre et la "qualité" des relations d’altérité, généralement dans le mauvais sens.

Enfin, petit clin d’œil hilare, cette conception est un parfait décalque de la théologie de la Sainte Trinité : Dieu le Père, parfaitement heureux, s’aime lui-même en aimant un autre, son Fils qui est Dieu, la relation de bonheur/amour étant le Saint Esprit. Les savants et astucieux théologiens ont dépouillé l’humanité du bonheur/amour pour le réserver à la divinité. Il est temps de le lui restituer.

Patrice

La dictature du bonheur

Patrice de Crémiers -  9 janvier 2008

 

L’injonction au bonheur qui règne dans la société nous semble insupportable parce qu’elle est paradoxale. En effet, s’agissant de bonheur, pourquoi faudrait-il l’imposer ? Et, s’agissant d’une dictature, comment pourrait-elle concerner le bonheur ? On soupçonne immédiatement qu’il s’agit en réalité d’une dictature intéressée et d’un bonheur contrefait. Or, nombreux et divers sont les imposteurs impérieux :

- Les marchands cherchent à augmenter la consommation et le confort, en communiquant sur le plaisir.

- Les économistes cherchent à augmenter le revenu, pour améliorer la satisfaction des besoins, et le bien-être matériel.

- Les chefs d’entreprise cherchent à augmenter la productivité au travail, en améliorant la motivation et la forme des salariés.

- Les psychothérapeutes prescrivent les diverses « pilules du bonheur », afin d’améliorer humeurs et performances.

- Les relations, les amis, imposent les critères de beauté, jeunesse et santé, pour faire respecter les normes du social souriant.

- Les religieux chrétiens cherchent à détourner de cette vallée de larmes et de péchés, en imposant une espérance joyeuse en un ailleurs plus tard.

- Les idéologues, tels que les marxistes, cherchent à provoquer l’avènement des lendemains qui chantent, en imposant un enthousiasme militant.

- Les politiques cherchent par divers moyens, dont la démocratie et la croissance, à assurer aux populations paix, santé et prospérité.

- Les philosophes occidentaux, depuis 25 siècles, affirment chacun sa propre vision du bonheur, allant de la métaphysique grecque sans rapport avec la vie, à l’imagination kantienne sans réalité aucune, pour terminer par les trivialités d’un Schopenhauer ou d’un Alain.

Dans « L’euphorie perpétuelle », Pascal Bruckner dénonce à juste titre « l’éternelle grimace radieuse accrochée au visage », et stigmatise aussi bien la griserie intense due à chacun (« State of flow »), que la platitude du contentement de soi, de la résignation, dont Jean Richepin a si bien fait la satire dans son poème « Ô vie heureuse des bourgeois », chanté par Brassens.

Devant l’avalanche des contrefaçons du bonheur, nous mettons en doute sa réalité même ; devant l’accumulation des intérêts dictatoriaux, nous nous demandons si on ne nous « balade » pas depuis longtemps. Alors, écœurés, nous pourrions nous écrier avec Gérard Oberlé « À bas le bonheur ! » Et pourtant, notre ressenti, notre vécu ici et maintenant, résiste. Au fond de nous, une petite voix têtue répète inlassablement « souviens-toi de ton bonheur lors de ton premier baiser, devant le sourire de ton enfant, face aux applaudissements, ou lors du partage d’une émotion … ». Et on continue d’y croire.

 

Pendant très longtemps, le bonheur a été l’affaire exclusive des politiques et des religieux, qui dictaient aux populations quoi croire et comment se comporter. Mais à notre époque, ce champ est de plus en plus investi par la science, à travers plusieurs approches :

 

- Psychologie : Nous ne sommes pas tous égaux devant la bonne humeur. Chacun a son tempérament, plus ou moins enjoué, plus ou moins morose, déterminé par ses gènes et leur interaction avec son histoire personnelle. Chacun aurait donc un niveau prédéterminé (« set point ») de bonheur, dont les événements de la vie ne pourraient que faire dévier transitoirement, même si ce niveau pourrait s’élever par un vécu approprié. Sur le plan neuropsychologique, les sentiments positifs et les négatifs ont des circuits neuronaux distincts, les positifs impliquant le cortex gauche, et les négatifs le cortex droit. Ainsi le neuroscientifique Richard Davidson (Université du Wisconsin) a montré que, dans la population, les 3 profils d’humeur, plutôt heureux, plutôt triste et équilibré, recoupent bien l’activation corticale dominante, respectivement à gauche, à droite et équilibrée.

 

- Psycho-économie : Aux USA, des études sociologiques récentes montrent que le « bien-être subjectif » (BES) a bien tendance à croître avec le niveau de revenu, mais pour une population en coupe instantanée. Par contre, les enquêtes sur des cohortes à long terme montrent que ce n’est pas le cas au cours de la vie, car les aspirations augmentent avec le revenu. D’après l’économiste Richard Easterlin (Université de Californie), au cours de la vie, ce ne sont pas les événements financiers qui font varier le BES, en raison des habitudes de train de vie et des comparaisons sociales, mais plutôt les événements liés à la santé, à la famille et au travail. Pour améliorer son BES, il conviendrait ainsi, plutôt que de se consacrer à son niveau de revenu, de prendre soin de sa santé, de se soucier de sa vie familiale, et de consommer des biens culturels et des biens standards. Ce qui remettrait en cause la validité de la théorie du niveau prédéterminé de bonheur.

 

- Sociologie : D’après le sociologue Johannes Siegrist (Université de Düsseldorf), les recherches sociologiques montrent que le BES dépend directement des « interactions avec l’environnement social », et cela dans tous les lieux de vie, que ce soit à la maison, au travail ou à l’école.

 

Les approches scientifiques convergent ainsi vers une détermination du niveau de « bien-être subjectif » par les conditions relationnelles. Cela semble bien confirmer le bonheur conçu comme « relationnel caressant pour soi », ensemble des relations avec autrui, positives, satisfaisantes pour soi, que chacun expérimente chaque jour dans ses divers réseaux. La pensée orientale, pour laquelle la vie est un processus, une « flottation » qui s’entretient, sans tendre aucunement vers une finalité, s’accorde bien avec cette conception existentielle de « relationnel caressant », bonheur sous l’empire duquel, alors, on accepte bien volontiers de se placer.

 

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La violence

14 décembre 2011

 

Violence structurelle ou relationnelle ?

 

Pour la plupart des philosophes, la violence est structurelle, car faisant partie de la nature des choses. Chaque philosophe l’a identifiée, selon son propre système :

Soit elle réside dans les contradictions des individus et de la société,

- Aristote : La violence ontologique est tout ce qui, de l’extérieur, s’oppose à la réalisation de l’être.

- Hobbes : « L’homme est un loup pour l’homme ».

- Rousseau : La société pervertit l’être humain, naturellement bon.

- Hegel : La conscience n’existe que par et dans le conflit.

- Marx : Les forces productives (matérielles) n’existent que par et dans le conflit.

- Freud : La pulsion de mort (thanatos), en conflit avec celle de vie (éros), est constitutive de l’inconscient psychanalytique.

- Marcuse : La violence des catégories sociales opprimées est rendue légitime par l’injustice de la force légale.

Soit elle réside dans la lutte pour la vie,

- Spencer : La vie est compétition, et la victoire des meilleurs fait progresser l’espèce (libéralisme économique).

- Nietzsche : La volonté du fort, de pleinement réaliser sa puissance, entraîne sa domination sur le faible.

 

Mais la violence peut être aussi relationnelle, car résidant dans l’interaction réciproque des individus (Cf. « Dieux du carnage » de Yasmina Reza) :

- Hegel : Le conflit des consciences se résout par la domination du maître sur l’esclave.

- Sartre : La violence est le degré zéro de l’altérité, mais aussi la manifestation de la liberté absolue dans l’engagement.

- Ernest Gellner : Dans la société agraire, la protection et la répartition des surplus ont nécessité une violence institutionnalisée (guerriers).

- René Girard : L’envie mimétique provoque la violence sociale, évacuée par le meurtre du bouc émissaire.

- Denis Marquet : La violence est la négation existentielle de l’Autre.

 

D’après Christian Godin et Axel Kahn (« L’Homme, le Bien, le Mal », 2008), l’être humain est caractérisé par la possibilité du mal (« Au Paradis, Adam et Eve ne sont pas encore vraiment humains »), elle-même condition de la morale. En effet, à travers la conscience de soi, la représentation de la pensée d’autrui (« théorie de l’esprit »), et la projection dans l’avenir incertain, il a la capacité cérébrale de se libérer des comportements « naturels », et de rechercher des plaisirs diversifiés. Toutefois, les éventuels schémas mentaux violents, automatismes ordinaires (H. Arendt), restent normalement inhibés : la plupart du temps, il n’y a pas de passage à l’acte. Pour la survie de l’espèce et la pleine réalisation de soi, la loi de la jungle, règne de la force et de la compétition, n’est pas une nécessité de « nature ». Il y a plus d’un siècle, le prince russe Piotr Kropotkine a montré (« L’entraide ») que, chez les animaux et les humains, la douceur et la coopération étaient également avantageuses pour survivre, ce que confirment les études les plus récentes.

 

Violence légitime ou illégitime ?

 

La violence est illégitime quand elle s’exerce pour faire du mal, à soi (suicide), à autrui (meurtre) ou à la nature (saccage). Mais hélas, l’inhumanité (violence envers les innocents), la perversité (plaisir du mal infligé à autrui) et l’angoisse suicidaire sont très humains.

Par contre, la violence utilisée comme moyen rationnel, adéquat et proportionné (Hegel), en vue de faire du bien, est tout à fait légitime (Cf. Max Weber, contrairement à Kant). Les rapports entre force et justice ont été étudiés par Pascal : La force injuste est à bannir, tandis que la justice sans force est inopérante ; mais s’il n’arrive pas à rendre fort le juste, l’être humain a tendance à justifier la force, comme pour la Terreur justifiée par Robespierre, ou la « violence symbolique » justifiée par les dominants (Bourdieu).

Le philosophe et sociologue tchèque Ernest Gellner montre que dans une société de croissance économique, ce n’est pas seulement la violence dont l’État doit avoir légitimement le monopole, mais aussi l’éducation, en vue d’obtenir une population suffisamment paisible et homogène dans sa formation pour répondre aux besoins de mobilité. Par ailleurs, on considère généralement que les « violences douces » éducatives, à l’encontre des enfants, peuvent aisément devenir des atteintes psychologiques (auto-estime, confiance en soi, détresse) : La frontière est floue entre éducation et violence.

Au cœur de la morale chrétienne, figure le caractère absolument illégitime de toute violence : On ne doit jamais répondre à la violence par la violence, on doit plutôt « tendre l’autre joue ». En même temps, le christianisme ordonne un amour absolu envers les autres, même les ennemis. Il est facile de considérer ce commandement non-violent et omni-charitable comme inhumain. Et tout naturellement, le fondateur du christianisme l’a transgressé lui-même, en chassant du temple ses ennemis, les marchands, avec violence. À sa suite, les massacres logiquement perpétrés au nom du Dieu chrétien seront, au cours de l’Histoire, immenses et innombrables.

 

Violence économique

 

Pour réaliser la croissance économique, le libéralisme a besoin de paix et de stabilité, assurées dit-on par le Marché et l’État.

Le Marché est-il donc pacificateur ? C’est l’espoir confiant que l’on met dans le « doux commerce » (Montesquieu) qui adoucit les relations humaines (Cf. Marché Commun), et dans la « main invisible » qui apaise les populations affairées. Pourtant, le Marché peut être aussi une source de violence quand, livré à lui-même, il devient inefficace et injuste, en formant une société trop hétérogène et bloquée, aux inégalités croissantes.

Mais de son côté, l’État garant de l’ordre public est-il toujours pacificateur ? La violence étatique peut s’exercer de différentes manières : De façon ouverte dans une dictature idéologique ou théocratique, de façon sournoise dans le cas de la « tyrannie douce » imposée par une oligarchie paternaliste (Tocqueville). Dans la société moderne, l’économie de la violence (Armée, Police) représente une part importante de l’activité d’une nation (en France, 15% des dépenses de l’État), et l’emploi de la violence va dépendre de ses coûts, plus ou moins acceptables (Yves Michaud).

 

Ressorts et fonctions de la violence

 

Les ressorts de la violence sont nombreux :

- Prédisposition génétique (Cf. l’INSERM et son test de détection vers 3 ans), mais l’environnement joue un rôle décisif dans son déclenchement, ce qui transforme plutôt le comportement violent en problème de personnalité et de sociabilité.

- Peur du futur incertain et menaçant.

- Manque de projet social commun, et absence de sympathie, de souci de l’autre et de lien moral.

- Compétition pour les diverses ressources et le sexe.

- Défense et protection de la vie et des intérêts.

- Mépris et indifférence frustrante de la part d’autrui.

- Perversité du plaisir éprouvé en faisant du mal à autrui.

- Xénophobie ou haine de l’autre, animée par une Autorité identitaire, pouvant aller jusqu’au bouc émissaire.

 

La violence des individus relève toujours de l’économie affective. Sa fonction est soit de fuir ou d’éliminer un déplaisir, soit de se procurer un plaisir (Pierre Karli).

 

Patrice
 

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Peut-on parler de ce qu’on ne sait pas ?

12 octobre 2011

 

Pouvoir parler de ce qu’on ne sait pas

 

Parler de quelque chose, c’est exprimer un savoir, un « voulu-dire » sur cette chose, sur soi ou sur le monde, en utilisant le langage, qui est toujours incomplet et ambigu, et en décalage irréductible avec ce que l’on veut dire (Bertrand Russell).

Savoir, c’est avoir une opinion, en correspondance plus ou moins exacte, ou efficace, avec son objet, construite mentalement, interprétée dans les divers référentiels pertinents pour cet objet, en fonction du plus ou moins de confiance à leur égard. Alors, ne pas savoir ne représente pas une absence de connaissance, selon le mode de la négation, mais un manque d’opinion, un défaut d’interprétation, sur le mode de la privation. Ne pas savoir est une ignorance partielle et relative, sur la chose elle-même, ses catégories, son contexte, voire sa profusion imaginative : À la limite, même le « lepton » peut faire évoquer le thé ou un pays balte. Ne pas savoir, c’est donc toujours savoir au moins un peu quelque chose.

La question de savoir si on peut parler de ce qu’on ne sait pas, a trois sens. D’abord, est-ce possible ? Oui, car on a toujours au moins une certaine opinion, un savoir minimum. Ensuite, en est-on capable ? Oui, car on en possède normalement l’aptitude, qui peut se développer et même se cultiver professionnellement. Mais, enfin, en a-t-on le droit, est-ce légitime ? C’est bien là toute la question : Non, répond-on traditionnellement depuis Platon ; si, reconnaît et affirme la pensée contemporaine.

 

Parler sans savoir, c’est de la folie

 

Parler de ce qu’on ne sait pas, est carrément contradictoire et absurde, car cela revient à exprimer ce qu’on sait sur « ce qu’on ne sait pas » : Sottise manifeste, pure folie, dit Platon, car, au-delà du questionnement et du dialogue, la sagesse consiste évidemment à parler de ce qu’on sait en vérité.

De plus, à parler de ce qu’on ne sait pas, on prend le risque de parler pour ne rien dire.

Ainsi, la parole tautologique, définition ou raisonnement, ne dit rien, comme dans l’exemple donné par Pascal de la définition de la lumière, « mouvement luminaire des corps lumineux ». Le discours vide n’en dit pas plus, qu’il soit insignifiant (bavardage, paroles futiles ou non-pertinentes), vague et ambigu (langue de bois, jargon) ou incohérent (délire). Enfin, on parle pour ne rien dire, quand on parle sur des sujets dont on ne peut avoir aucune connaissance, comme les « noumènes », Dieu et l’âme (Kant), comme la mort, et en particulier la sienne propre (Foucault, Jankélévitch), ou le sexe des anges…

Traditionnellement, la sagesse est de se taire quand on ne sait pas : Les héraclitéens peuvent aller jusqu’à estimer que, puisque rien n’est et que tout change, on ne peut rigoureusement rien dire, ni affirmer ni nier, et donc qu’il est sage de s’enfermer dans un total mutisme (Cratyle). De même, considérant qu’ils ne peuvent rien savoir vraiment, les sceptiques suspendent leur jugement sur les choses et les comportements. Dans cette perspective, l’éducation traditionnelle considère que ceux qui ne savent pas, les enfants, les élèves, les incultes, doivent se taire, et écouter plutôt les « autorités » compétentes. Cette mentalité élitiste se retrouve en politique, dans la critique de la consultation démocratique du « peuple ignorant ».

 

Parler sans savoir, c’est la sagesse

 

La conciliation de la parole et de l’ignorance s’effectue sur la base du caractère toujours partiel et relatif de l’ignorance (à la limite, même un « mantra » de méditation peut faire signe vers quelque chose). C’est ainsi que Socrate parle sincèrement, car il sait au moins qu’il ignore tout. Et Foucault confirme que la folie ignorante trace les chemins de la raison sage. C’est bien l’inépuisable ignorance d’un réel toujours « différant » qui autorise la parole (Derrida). En même temps, parler, s’exprimer sur une chose, suppose toujours quelque chose à en dire : Même bavarder, ou à la limite se taire, a quelque signification.

Dans le cadre d’une nouvelle théorie de l’action (Jean-Luc Petit, 2003), où c’est l’action elle-même qui donne son sens à l’objet perçu, dans une sorte de constitution/anticipation du réel, on peut considérer que c’est l’action mentale de parler qui donne son sens à la chose dont on parle. Parler alors, c’est vraiment apprendre et connaître ; car parler en interaction sociale, accroît et consolide les connexions du « groupe neuronal » correspondant à ce dont on parle, ce qui développe et améliore la représentation qu’on s’en fait. En quelque sorte, parler sans savoir, fait savoir ! Le vrai miracle grec, à l’aurore de la Philosophie, c’est d’avoir effectivement nommé les choses, d’en avoir parlé, sous forme de concepts avec leurs relations, ce qui représente le cœur de l’activité philosophique (Hegel, Deleuze). De façon générale, parler en Philosophie, en Science et en Littérature (Poésie incluse), c’est comprendre les choses, les prendre avec soi, et enfin s’approprier mentalement le monde qui s’offre. Ainsi, parler de ce qu’on ne sait pas, est non seulement légitime, mais aussi nécessaire pour vivre pleinement, et sagement, dans le monde.

 

Patrice

 

 

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La liberté est-elle menacée par l’égalité ?

28 septembre 2011

 

Qu’est-ce que la liberté ?

 

- Quatre grandes définitions de la liberté : Aristote, Augustin d’Hippone, Kant et Sartre (Cf. texte sur  « La vie est-elle une succession de hasards ? -  la vie libre »   ).

- La liberté est multidimensionnelle : Liberté « naturelle » (physique et psychologique), et liberté politique (choix, droits-libertés publiques).

- Libéralisme économique : La libre entreprise en propriété privée est un moyen de réussite économique et d’épanouissement personnel, avec droit exclusif du propriétaire sur les fruits de son entreprise. La situation française, paradoxale, est celle d’un néolibéralisme triomphant, dont le piètre résultat est pourtant une durable croissance molle, avec chômage et pauvreté.

- Libéralisme politique : Les citoyens jouissent de droits et libertés publiques, et ne sont pas seulement déterminés par leur naissance ni par leurs attaches locales. Le droit à la propriété privée est reconnu à tous, propriété qui contribue à la protection et au bien-être du titulaire.

- Si une société libre est une société où règne la confiance générale, alors le manque de liberté (étatisme et corporatisme), produit une « société de défiance » (Algan et Cahuc, 2007), nourrie aussi par les inégalités excessives.

 

Qu’est-ce que l’égalité ?

 

- Antiquité (Platon et Aristote) : Égalité devant la loi, mais surtout égalité proportionnelle au mérite (« égalité aux égaux »), base de la justice distributive, car il existe une hiérarchie « naturelle » entre les humains (citoyens plus ou moins « vertueux », esclaves, femmes et métèques). Déjà Platon considère qu’il est bon pour la Cité qu’il y ait un plafond et un plancher de richesse.

- Modernité : L’égalité est un idéal démocratique performatif, avec droit de propriété pour tous.

- L’égalité est multidimensionnelle : Aux niveaux naturel (diversité physique et mentale) et socio-économique (variété des situations), et au niveau politique (égalité des droits-libertés et des droits-créances, égalité des chances dans la vie, ou équité). La Droite préfère traditionnellement parler d’équité et dénonce « l’égalitarisme ».

- La social-démocratie (« Le social public, comme débouché du libéral réussi ») : Mise en place à la Libération, la redistribution publique égalisatrice tend dernièrement à être mise à mal par le néolibéralisme triomphant.

- Effets d’une inégalité excessive :

Au niveau des relations sociales : Autorité et hiérarchie, délitement du lien social, paternalisme et charité indifférente.

Au niveau de la vie politique : Oligarchie élitiste, avec « détestation de l’égalité » (J. Rancière -  Haine de la Démocratie, 2005), et fiscalité injuste.

 

Rapport antagoniste entre liberté et égalité

 

Il y a un antagonisme traditionnellement admis entre la liberté et l’égalité. Déjà Platon (La République), et encore récemment Pierre Rosanvallon (La Démocratie inachevée, 2003), soulignent que l’égalité, autant celle devant la loi que la redistributive, constitue bien une menace contre la liberté et le droit de propriété des plus forts et des plus riches ; tandis qu’en même temps, cette égalité représente une libération pour les nombreux faibles et pauvres (Lacordaire).

Cet antagonisme se traduit dans nos sociétés démocratiques, par un conflit permanent entre deux logiques de pouvoir, radicalement opposées, plutôt portées respectivement par le libéralisme et la social-démocratie (Jean-Paul Fitoussi) : Le libre pouvoir de marché, régi par la loi 1 € = 1 voix, et l’égal pouvoir démocratique, régi par la loi 1 homme = 1 voix.

Le Contrat Social (Rousseau) représente une classique tentative de conciliation entre égalité et liberté : C’est la théorique conciliation démocratique par la loi, expression de la Volonté Générale, qui établit une égalité et une liberté politiques, avec droits et libertés juridiquement égaux pour tous. Mais cette conciliation entre en contradiction avec la réalité. L’égalité devant la loi, comme le remarque justement Marx, maintient toutes les inégalités réelles, qui trouvent leur expression maximum dans la propriété privée de quelques uns seulement. Si cette propriété privée est bien la source de l’inégalité et de la contrainte (Rousseau), elle en est aussi le résultat rétro-alimenté. La social-démocratie représente en France un aménagement palliatif de la situation (Code du Travail, Sécurité Sociale et impôt progressif), toujours menacé par le libéralisme. Cet aménagement, bien sûr, ne change pas la situation de base, d’inégalité et de contrainte, mais au contraire la consolide, en la rendant supportable pour le plus grand nombre.

En principe, la Justice Sociale semblerait pouvoir améliorer la conciliation entre liberté et égalité. Selon ses principaux théoriciens, elle représente en effet, pour tous, une égale liberté d’épanouissement, comme citoyen (John Rawls) ou dans la vie choisie (Amartya Sen). Mais pour la juste répartition des moyens concrets, des richesses, on ne sait pas comment tenir compte des préférences variées, ni comment évaluer les divers épanouissements. La voie de la Justice Sociale continue donc d’apparaître comme impraticable. Reste entier le problème politique posé en vue d’obtenir une société à la fois plus efficace et plus juste : Où placer le curseur entre liberté et égalité, quelle est la juste mesure, le juste dosage ? Nos sociétés démocratiques se débattent dans l’impasse, insatisfaites aussi bien sur la liberté, à Droite, que sur l’égalité, à Gauche.

 

Véritable opposition : Les conceptions « démocrate » et « aristocrate »

 

Cette impasse théâtrale de l’antagonisme entre liberté et égalité, ne représente en réalité qu’une avant-scène, derrière laquelle se cachent les coulisses du véritable enjeu : Celui de la confrontation entre deux philosophies politiques directement inconciliables, la démocratique et l’aristocratique.

- Conception « démocrate » :

Le référentiel démocratique déclare et proclame l’égale dignité libre de tous les êtres humains. Il n’y a pas, il n’y a plus de patriciens ni de plébéiens, de maîtres ni d’esclaves, de seigneurs ni de manants, de nobles ni d’ignobles, mais seulement une seule et même humanité. La liberté et l’égalité sont les deux faces d’une même médaille, l’humain digne, unique dans sa diversité, appartenant à une même famille et donc fraternel aussi.

Logiquement, dans cette mentalité, la règle du pouvoir est celle de 1 homme = 1 voix.

- Conception « aristocrate » :

Dans le référentiel aristocratique, au sein des sociétés traditionnelles, il en va tout autrement : Les êtres humains ne sont pas tous également dignes, ni libres. Les « meilleurs » en effet, par le talent, le mérite, la sagesse ou la vertu (Platon et Aristote, Thomas d’Aquin et Bossuet) possèdent une dignité supérieure et plus libre. Alors, leur pouvoir et leur richesse sont considérés comme légitimes, car d’origine divine (théocratie) ou « naturelle ».

Logiquement, dans cette mentalité, la règle du pouvoir est celle de 1 € = 1 voix, étant admis que la richesse recouvre bien, en gros et à la longue, la valeur « naturelle » de chacun. Ainsi, l’ordre social et politique « naturel » repose-t-il sur l’autorité, pas sur la liberté, et sur la hiérarchie, pas sur l’égalité, et se voit réalisé dans les régimes d’absolutisme idéologique ou religieux, ou d’oligarchie élitiste.

 

Parachever la Démocratie

 

La situation de la République Française est bien celle d’une « démocratie inachevée » (P. Rosanvallon, 2003). Car on y retrouve les aspects juridiques et électoraux de la conception « démocrate », coexistant avec la conception « aristocrate » qui domine partout ailleurs : Le domaine économique et financier, avec une concentration des richesses de type « ancien régime » ; les relations sociales, avec fracture, nouveaux « ordres » séparés et importance de l’hérédité ; également, l’influence politique et administrative, grâce à la propriété des principaux médias, à un lobbying intense et au « pantouflage » des hauts fonctionnaires. L’enrobage démocratique contribue efficacement à « huiler » et à consolider la pratique aristocratique. Comme bien d’autres démocraties occidentales, les rouages de la société française fonctionnent largement sur le mode de l’oligarchie élitiste. Mais cette situation provoque en France un particulier malaise, en raison de la promesse républicaine non tenue, d’une société de citoyens libres, égaux et fraternels. La démocratie française se retrouve dénaturée, sous forme de la « tyrannie douce » prévue par Tocqueville, avec une liberté oligarchique « en haut » et une égalité populaire « en bas ».

Pour parachever enfin la démocratie française, il est incontournable d’installer aussi la conception « démocrate », c'est-à-dire la liberté et l’égalité, dans la vie sociale et économique. Ce qui revient simplement à favoriser la diffusion de la propriété privée dans toute la population, c'est-à-dire à promouvoir le plus largement possible l’accumulation de capital, afin d’obtenir la possession d’un patrimoine familial par le plus grand nombre possible de citoyens. Comme cela a été souligné par Locke et Rousseau, la propriété privée est bienfaisante pour l’individu en société, comme source de protection et d’égalité, de bien-être et de liberté. Or, d’après l’INSEE, de l’ordre de 5% seulement des français jouissent d’un patrimoine familial quelque peu significatif. Il est décisivement souhaitable qu’un élément si bienfaisant de la vie soit beaucoup plus répandu dans toute la population.

Comment faire ? Il suffit de développer pleinement et fermement le projet gaullien de nouvelle société par la « participation » : L’accès aux fruits de l’entreprise ainsi donné aux salariés, en rémunération de leur prise de risque, représente la voie praticable de constitution de patrimoine par le plus grand nombre, sans nuire à la compétitivité de l’économie.

Seule une telle mesure est susceptible d’instaurer en France une véritable société démocratique, efficace et juste, en modifiant progressivement la millénaire structure indo-européenne en maîtres et serviteurs (Georges Dumézil).

 

Patrice

 

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La vie est-elle une succession de hasards ?

17 août 2011

La vie au hasard

 

Qu’est-ce que le hasard ?

Pour Aristote, le hasard est absence de finalité. N’étant cause de rien, il représente le désordre résiduel, inséré dans la nature. Cette conception, renforcée par le christianisme avec sa notion d’un Dieu-Providence, cause première et finale de tout, va dominer la pensée occidentale jusqu’aux XVIIIème et XIXème siècles. À ce moment-là, la philosophie (Descartes, Leibniz, Comte) et la science (Newton, Laplace, Einstein) pensent que le hasard n’existe pas, qu’il est synonyme de chaos : Le hasard en effet n’est que l’ignorance des causes (Spinoza, Voltaire), ou mathématiquement, la « rencontre de deux séries causales indépendantes » (Cournot).

Pourtant, au XXème siècle, les progrès de la science réinstallent le hasard au cœur même de tous les phénomènes, naturels et humains. Le hasard est alors conçu comme manque d’information, comme conséquence de l’entropie, tendance universelle à la déstructuration, à la perte d’information. C’est le hasard qui rend possible la variation, la fluctuation, sans aucune finalité. Par exemple, le résultat de l’observation du réel quantique est indéterminé ; l’évolution d’un système dynamique complexe est imprévisible a priori ; tout système axiomatique cohérent a une part d’indéterminé (Gödel) ; le réel et tout système d’information comportent de l’aléatoire (Kolmogorov, Chaïtin), comme pour l’évolution du génome, de l’économie et de toute l’existence humaine.

Comment expliquer alors, si le hasard est omniprésent et la vie sans cause, la régularité et l’ordre des choses ?

La permanence apparente est le résultat de la loi des grands nombres, aussi bien dans la nature que dans la sphère humaine : C’est l’observation d’un grand échantillon, c'est-à-dire à grande échelle spatiale ou temporelle, qui donne l’impression de stabilité des phénomènes, et ce d’autant plus que ceux-ci ont une plus faible dispersion.

 

La vie déterminée

 

Qu’est-ce que le déterminisme ?

On trouve la notion de déterminisme aussi bien dans l’idéalisme que dans le matérialisme. En effet, pour Aristote (« tout a une cause »), le réel est déterminé par la causalité et la finalité, et les Stoïciens considèrent l’être humain aussi déterminé dans sa vie qu’un acteur de théâtre dans son rôle. De même Leibniz pense que « rien n’est sans raison », et que la finalité gouverne le « meilleur des mondes possibles ». Et Spinoza estime aussi que la « Nature » (« Deus sive Natura ») est une cause déterminante de tout, mais sans aucun finalisme. Aux XVIIIème et XIXème siècles, scientifiques et philosophes, en général, se représentent la nature et l’être humain comme relevant d’un déterminisme universel, d’une nécessité mécaniciste, qui ne laisse aucune place au hasard (chaos) ni à la liberté.

Comment expliquer alors, si le déterminisme strict est omniprésent et la vie nécessaire et fatale, la fluctuation, l’aléa, le désordre ?

La variation apparente est le résultat du « chaos déterministe » des phénomènes dynamiques complexes, naturels et humains, qui évoluent de façon tout à fait déterministe, mais avec des résultats complètement imprévisibles, même s’ils se trouvent regroupés à la longue sur des « régions » appelées « attracteurs étranges » : C’est l’observation d’un petit échantillon, c'est-à-dire à petite échelle, avec l’inévitable imprécision dans la mesure des conditions, qui donne l’impression d’instabilité et de désordre des phénomènes, et ce d’autant plus que ceux-ci ont une plus grande dispersion.

 

La vie libre

 

Dans l’histoire de la pensée occidentale, on peut considérer les quatre principales conceptions de la liberté suivantes :

- La liberté-pouvoir d’Aristote, qui est volonté finaliste, assez semblable à celle de Confucius. Ce pouvoir est relatif aux capacités individuelles (limitées pour « l’ivrogne » !) et aux contraintes naturelles et sociales. Cette liberté relative n’est donc en fait que celle de se soumettre aux lois.

- La liberté-morale d’Augustin d’Hippone et de Thomas d’Aquin, qui est possibilité d’accepter ou de refuser. Ce libre-arbitre est relatif aux commandements de la volonté divine, sanctionné par un châtiment en cas de refus, et qualifié de « morale de bourreau » par Nietzsche. Cette liberté relative n’est donc en fait que celle d’obéir aux lois divines.

- La liberté-raison de Kant, qui est « caractère intelligible » du sujet transcendantal. Cette raison pure est absolue et catégorique (« tu dois, donc tu peux »). Mais cette liberté reste un postulat théorique non prouvé, n’a qu’un rapport incertain avec la liberté pratique (« empirique »), et représente de toute façon une contrainte interne non choisie (André Comte-Sponville).

- La liberté-choix de Sartre, qui est autonomie de projet existentiel. Cette capacité de construction de soi par soi-même, avec son passé et ses préférences, est absolue. Mais son affirmation ne suffit pas à l’empêcher de dépendre de contraintes non-choisies, internes (corps et cerveau) et externes (environnement naturel et social).

On dispose donc, en somme, de deux libertés postiches, d’une liberté angélique irréelle et d’une liberté enfantine naïve.

Toutefois, en faveur de la vie libre, volontaire et intentionnelle, il existe deux arguments principaux : La liberté est une des conditions du comportement efficace, car elle favorise attention et constance, dans l’adhésion à ce que l’on fait ou ce que l’on pense. Par ailleurs, la liberté est nécessaire pour la responsabilité morale envers soi-même et autrui. Quoi qu’il en soit, la persévérance consciencieuse est très variable individuellement, et la jurisprudence module la responsabilité des actes en fonction de leurs circonstances.

Enfin, comme le soutient le philosophe allemand Wilhelm Dilthey, faut-il faire la distinction, pour rendre compte des choses, entre la nature à expliquer, car causalement déterminée, et l’être humain à comprendre, car intentionnellement libre ? Paul Ricoeur considère pour sa part, que seule une combinaison de causes et de raisons, se suscitant les unes les autres, peut rendre compte de la vie humaine.

 

Science et liberté

 

La « condition humaine », physique et mentale, fait partie de la nature ; elle relève donc, comme celle-ci, du déterminisme probabiliste qui rend compte de l’évolution des systèmes dynamiques complexes. Ainsi, la vie humaine est tout à la fois « au hasard », aléatoire, et « causée », nécessaire, et par conséquent ni scientiste, ni spiritualiste. Le hasard et le déterminisme s’entremêlent intimement dans la vie physique et mentale, sous la forme d’une succession de décisions ou choix, faits au hasard, parmi des options déterminées à travers les interactions entre soi et l’environnement (Axel Kahn).

Alors, le ressenti de liberté qui accompagne ces « choix » existentiels est bien réel, mais illusoire. Il correspond à un processus psycho-cognitif d’appropriation des pensées et des actes, à travers des mécanismes comme l’autojustification et l’auto-cohérence, qui contribuent à maintenir, en mémoire, une représentation la plus probablement juste de soi et du monde. Le caractère illusoire de cette liberté est confirmé par les expériences de Libet (1985) et de Soon (2008), qui montrent que la décision est prise de façon non-consciente, une fraction de seconde avant les phases conscientes de planification et d’exécution de l’action décidée. Le fait que « la volonté consciente n’impulse pas l’action » (Joëlle Proust) conduit à réviser la théorie de l’action humaine. La réalité importante est que l’impression de liberté permet de s’attacher au comportement, normalement « efficace », et à s’en sentir responsable.

 

Patrice

 

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Vit-on une époque tragique ?

1-Intro : Notre époque serait tragique car elle accumulerait toutes les souffrances et toutes les horreurs du monde :….

Notions abordées : de liberté, responsabilité, sens et finalité de la vie individuelle et collective, intelligibilité du destin, condition de l’Homme déchiré entre l’acte et l’effet de son acte non maîtrisé, l’unité et la perte de l’unité de l’homme, le sort de l’homme qui entraîne le sort de l’humanité, et enfin  catharsis de purification par la tragédie

Le tragique c’est beau, cela emprunte à nos origines, avec une mise en scène de personnages dont l’action, image de l’humanité, doit susciter  la terreur ou la pitié, par le spectacle des passions et des catastrophes. La marche actuelle u Monde connait des problèmes dans le sens tragique, c’est-à-dire des problèmes sans réponse et qui resteront des problèmes (ressources limitées, récession en Europe, climat…). La notion de « tragique »sous-entend   : catastrophe, événement  sérieux, effrayant, quelque chose d’excessif. Prendre une chose au tragique c’est s’alarmer à l’excès, peut-être avec exagération.

2-Tragique ou dramatique ?

Ce qui est dramatique trouve une solution, pas le tragique; Anouilh dans Antigone « C’est propre la tragédie, il n’y a plus rien à tenter, enfin c’est reposant, c’est sûr c’est inéluctable et définitif, alors qu’avec le drame on espère….il y a un degré d’excès entre les deux, avec la tragédie il y a la mort au bout, la mort physique est la finalité de tous les héros qui ne peuvent plus rien faire même quand il savent : Œdipe comprend le sphinx mais pas sa propre énigme et cela émeut, le héros qui souffre, c’est le tragique contre lequel on ne peut rien faire. Fukushima est une tragédie mais la tuerie d’Oslo est un drame.

a- Le tragique en Egypte antique, ou la perte de l’unité

Seth a découpé son frère Osiris en morceaux, et cela illustre pour l’homme une mort symbolique par ce démembrement d’Osiris perdant ainsi son unité. Parce qu’il ne peut plus faire face, avec ses moyens actuels, aux exigences de sa vie, le sujet est désorienté, le sens de la vie est remis en cause, et il en résulte une grande confusion qui rend difficile voire impossible toute prise de décision car la conscience est éclatée. C’est la chute, la dissolution psychique avant la régénération.

Quand on prend conscience de son unité cesse-ton d’être tragique ? On peut avoir une tranquillité mais fragile. Ne se réveille-t-on qu’à partir de l’apocalypse ? On ne maîtrise pas tout, mais on peut tout faire pour que cela n’arrive pas.

Pour les égyptiens les lamentations d’Isis et de sa sœur  Néphtis devinrent une expression classique de la tristesse tragique, Le dieu Thot, se réfère à la connaissance des faits passés et à la mystérieuse nécessité d’oublier quelque chose de terrible et tragique qui eut lieu aux origines de l’humanité.

b- Le tragique en Grèce antique, la manipulation par les dieux

Après l’épopée d’Homère, la tragédie accompagne la démocratie athénienne pour d’une pensée archaïque passer à une cité qui se joue elle-même devant le public.

. Le guerrier Ajax, Ajax, le héros pris au piège de ses actes se suicide car il a commis un geste de folie irréparable, la déesse en lui jetant de la poudre aux yeux, lui a fait croire qu’il massacrait des bêtes quand il massacrait ses frères ennemis…..face à sa décision, à son choix, l’homme va se détruire lui-même, car son petit acte va prendre un sens tout différent  de celui qu’il avait imaginé et lui revenir en boomerang ; Cet homme qui croyait bien faire va apparaître comme un monstre ou un criminel, il a l’illusion qu’il était maître de ses actes. Il croyait bien faire alors que le résultat est presque toujours une catastrophe, est-il coupable ou innocent, est-il dans le juste et le vrai, est-il responsable car il y a la présence des Dieux. C’est l’homme déchiré qui comprend après coup qu’il a fait tout autre chose que ce qu’il croyait faire

. Œdipe n’est qu’énigme tragique, l’homme qui a successivement quatre puis deux et enfin trois pattes, Œdipe a en même temps deux pieds car il est adulte, quatre puisqu’il est le frère de ses enfants, et trois car il est comme son père, et ce qu’il comprend c’est qu’il est incompréhensible ;Selon Freud nous aurions donc à notre insu une tendance mentale naturelle à l’inceste et au parricide, Nous inclinerions à épouser celle qui nous a mis au monde et à tuer l’auteur de nos jours…..Nous serions voués à être le père et le frère de nos enfants, l’époux et le fils de la femme dont sommes nés, et le rival et l’assassin de notre père…..et notre mère était vouée à enfanter un époux de son époux et des enfants de son enfant !!

3-Oui on vit une époque tragique

JP Vernant, « Le tragique est caractérisé dans l’expérience grecque, c’est la confrontation de la conscience-finalité avec la conscience-affairée par les affaires économiques de la cité ; deux questions se posent :

. Celle individuelle face au sens de la vie

. Affaire de la cité Il y a une opposition entre l’individuel et la cité c’est la déchirure, mais on ne voit pas qu’ils sont de la même substance ; C’est tragique quand on maintient cette déchirure.

On utilise aujourd’hui des formules de tragédie apocalyptiques, Armageddon pour la finance des USA, les démocraties connaissent la pente tragique inéluctables minées par la dictature des marchés financiers, on créé les peurs millénaristes….la fin du Monde, selon les mayas le point zéro commencerait à partir du 13 août 3113 avant Jésus Christ avec une fin de l’univers le 24 décembre 2011 (23 décembre 2012 selon d’autres sources).

A notre époque qu’est-ce qui représente le tragique, balayé par le destin ; Destin ou fatalité pesant sur notre condition, sur les aspects essentiels de l’homme, qui remet en jeu la finalité de la condition humaine ; Cela met en jeu l’homme celui qui souffre et dans le sort de l’homme se joue le sort de l’Humanité.

Donc à notre époque cela se maintient-il ? Il y a une différence entre nos aspirations profondes et la subsistance, l’affaire de la cité ; Aujourd’hui on tente bien de fuir le tragique, on se détourne du questionnement métaphysique ; Tragédie en propre de l’homme, c’est la mort physique et spirituelle, il croit savoir et ne croit rien, quand on est tragique on ne se détourne pas de notre condition essentielle.

La violence engendre la violence archaïque, l’enchaînement de la violence c’est la tragédie ; Une époque tragique, c’est-à-dire qui accumulerait toutes les souffrances et toutes les horreurs du monde :

. Nous connaissons la solitude du héros grec pris au piège de ses actes, ….mais de nos jours  Athéna n’est plus là pour nous obliger à faire ou ne pas faire?

. Les petits actes individuels entraînent les grandes catastrophes, même sans le vouloir du fait de la concentration des populations (le dernier prêt transformé en subprime aux USA et la crise financière systémique).

. Nous avons l’Illusion que nous sommes maîtres de nos actes, mais ne sommes-nous pas des fabriquants des Golems ?

Le début du 20ème siècle a été un moment historique d’optimisme, pas tragique : Mais il y eut après l’enchaînement des guerres de 14 et 39, la solution finale, et de la culture on a rechuté dans la barbarie ; l’ahurissant progrès technique et scientifique nous rend maître de notre destin, mais aussi on frôle la catastrophe à tout moment, mondialisation oblige. L’idée de tragique subsiste chez les jeunes qui disent qui ils sont et quel est le sens de leur existence. Il y a accumulation de souffrances et tout est horreur dans le monde.

On perçoit et on souhaite la violence, on le redoute mais on souhaite le tragique comme un dénouement qui révélerait notre vérité.

4-Non l’époque n’est pas tragique, pas parce qu’il n’y a pas de catastrophe mais parce qu’on a perdu le sens de nos finalités.

On fait tout pour qu’elle ne le soit pas, on réduit la culture, les cafés philo sont minoritaires, on est chloroformé et le réveil n’est pas possible.

Avec conscience on minimise les dégâts de la tragédie, il n’existe pas de réponse définitive sauf pour l’esprit scientifique qui croit tout savoir, la nature serait connaissable totalement, un savoir définitif qui est un bienfait universel, l’espoir donné que tout va se résoudre, on va tout dédramatiser et  le sentiment tragique ne restera que pour les immatures, les intellectuels et les coiffeurs.

Le sentiment tragique n’est plus qu’un phénomène artistique de comédie pour la Télé, sur scène on imite un questionnement universel, c’est agréable de penser. Le héros tragique est exemplaire, il se surmonte mais il meurt à la fin….Il s’est surmonté et il a brillé…vivre tragiquement c’est cela être une œuvre d’art, une émulation spirituelle et non plus matérielle….on ne doit jamais perdre de vue là où on va pouvoir bien poser au moins les bonnes questions, car viendront des réponses même si elles sont imparfaites, le supposé savoir est destructeur.

Nous devons découvrir la vérité de notre existence et non pas le savoir scientifique…..c’est à dire l’oeuvre d’art sans finalité a priori…..c’est un émoi, c’est-à-dire que c’est l’âme qui se réveille face à l’habitude.

Notre époque n’est pas tragique car  on a perdu le contact avec cette part de nous-même, cette capacité à nous surmonter nous-mêmes afin de tendre vers notre finalité, soyons les guides et ne craignons pas le sacrifice !!

On croit aujourd’hui que tout est possible et on ne se pose pas le questionnement  de notre finalité, ce n’est pas la tragédie mais c’est tragique par notre passivité ; Dans l’opposition vivante je maintiens la déchirure et je vis activement et positivement le tragique, mais pas en supportant la fatalité car le héros grec lui se battait, il se confrontait même aux dieux avant de succomber…..on prend conscience, on se réveille, on peut faire quelque chose et ne pas s’arrêter à la conscience que cela ne changera rien.

Pourtant le tragique ce n’est pas seulement l’angoisse, c’est aussi avoir une catharsis, une purification en suscitant la pitié et la crainte, et le soulagement vient de ce que l’âme se purge. Il faut se réapproprier le tragique, Si je suis sensible au fait que je suis mortel, inquiet de l’enjeu de ma vie, mon action ne sera pas la même. On doit se savoir mortel et vivre malgré tout décontracté…..dans 10 ans certains d’entre nous ne serons plus là et pourtant on plaisante en occultant notre finalité.

Mais à côté de cela on manque de finalité, de perspective d’avenir, c’est cela l’absence de tragique, pour privilégier l’économique, d’où on parle de refondation politique, pour ne pas dire de régénération de nos mythes, de notre pensée et de notre sensibilité !!Conclusion : Espérons que nous n’aurons pas une discussion tragique, ce qui apparenterait notre café philo à un congrès de névrosés !!

Discussion :

Nous ne maîtriserions pas notre destin dont le meneur du jeu seraient, dieu, les forces sous-jacentes du structuralisme, les forces cosmiques……Nous serions donc dans l’incapacité d’assumer notre destin qui serait inéluctable ; Hormis notre finitude humaine nous supportons également la souffrance et la douleur tragiques.

Non seulement on ne maîtrise pas mais en plus on crée des Golems qui risquent de nous échapper.

Avec la société du spectacle de Guy Debord, il n’existerait plus de tragédie individuelle, car il convient d’être vu.

C’est également tragique d’avoir conscience de notre tragédie.

Toutes les époques sont tragiques et seuls les génies pourraient y échapper.

Mais le tragique est le moteur de la vie, c’est une dialectique nécessaire, sans la mort il n’y aurait pas la vie.

Nous nous croyons libres car nous ne connaissons pas nos raisons d’agir. Dans l’action, la tragédie se déroule, que nous soyons libres ou déterminés le résultat est le même.

Dans son «catastrophisme éclairé », JP Dupuy souligne que si on sait les choses inéluctables, on peut adapter notre condition.

Le tragique n’est pas forcément négatif, il peut être beau et grand ; S’il n’existe pas de dieu tout est à la mesure de l’homme.

Notre époque est-elle pire que les autres, question tragique ? Il nous faut faire le bilan risque-chance, selon les niveaux mondial, national et à l’intérieur d’une nation selon les catégories sociales (les pauvres et immigrés supportent une destinée tragique dont beaucoup de sortiront jamais ; en période de croissance molle et d’accaparement  de la richesse par une élite peu re-distributive, par manque de solidarité).

Tout changement comporte un risque et une chance et nous avons 3 biais quand nous l’évoquons :

. Aversion au risque, nous avons tendance à focaliser davantage sur les risques.

. La nostalgie : c’était mieux avant, les paradis perdus, ou alors avec l’utopie on postule un ailleurs

. Recherche d’un bouc émissaire à accuser de tous les malheurs

La mise en scène est consubstantielle à la tragédie, la vie reste tragique mais ce n’est pas forcément un drame.

Nous ne devons pas limiter notre approche sous l’angle du tragique grec traditionnel, mais examiner encore la détresse au quotidien dans notre société.

Gérard

 

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Le sens multiple de la littérature

1er juin 2011

 

Le sens en linguistique

 

Qu’est-ce que le sens d’un mot, d’une phrase ou d’un texte ? Il y a une grande diversité de théories sémantiques, dont les principales sont les suivantes :

- C’est l’idée qu’on s’en fait, sens conceptuel, dans le discours représentationnel de la théorie classique ou « réalisme » (Saussure), faisant référence à un réel objectif.

- Ce sont ses conditions de vérité, sens véritatif, dans le discours performatif du subjectivisme (Austin, Searle), faisant référence à la pensée.

- C’est tout ce qu’on en dit, sens argumentatif, dans le discours purement linguistique de la théorie de « l’Argumentation dans la Langue » (Oswald Ducrot), ne faisant référence à rien d’extérieur au langage.

- C’est comment on le lit, sens interprétatif, dans la théorie du « régime de lecture » (Mircea Marghescou), qui distingue lecture ordinaire et lecture littéraire (symbolique, socio-culturelle). Par exemple, lecture du fait divers « automobile s’écrase contre platane » comme « pur naturel fait obstacle au polluant artificiel ». Le régime littéraire aurait évolué au cours de l’Histoire du mythique, au réaliste-historique, puis à l’esthétique actuel.

 

Comment se forme le sens chez un lecteur ? Contrairement au Structuralisme (Jakobson), on considère maintenant que le sens ne se forme pas à partir de la logique interne et autonome du langage.

La Psycholinguistique conçoit en effet la formation du sens sur le modèle neuropsychologique de la perception visuelle. Le texte est ainsi un stimulus dominant, qui déclenche une reconstruction active et cohérente du sens, par interaction dynamique avec les « schémas mentaux » (ou « modèles de situation »), stockés en mémoire à travers l’expérience et la culture personnelles. Le sens du texte ainsi « construit » s’intègre alors dans les schémas mentaux correspondants. On retrouve ici un phénomène de coévolution adaptative, entre le mental et le texte.

 

La littérarité

 

Quelle est donc l’essence de la littérature, des « belles-lettres », ce langage imaginatif esthétique ? Qu’est-ce qui fait qu’un texte est « littéraire », et le distingue d’un texte ordinaire, utilitaire ou fonctionnel (journalistique, scientifique, commercial) ?

Pour les linguistes, la littérarité d’un texte reste encore bien mystérieuse, voire carrément insoluble pour les sémanticiens. On ne sait pas bien si elle dépend d’un critère ou de plusieurs, et lesquels précisément. Pourtant, deux aspects généraux apparaissent plus fréquemment : Un texte serait littéraire s’il comporte formalisme linguistique et esthétique subjective.

Une analyse des différentes études de littérarité permet d’en regrouper les nombreux facteurs, liés au texte et à la lecture, autour de cinq pôles :

- Figures de style (M. Riffaterre, F. Rastier, M. De Grève).

- Plaisir esthétique (Mme de Staël, F. Rastier).

- Multiplicité de sens (Jakobson, Barthes, M. Marghescou, M. De Grève).

- Découverte de réalité (Proust, F. Rastier).

- Insatisfaction existentielle (Sartre, Camus, École roumaine) : les bons sentiments ne font pas de bonne littérature !

Cette diversité de facteurs reflète directement le regard multiple que l’on peut porter sur la littérature, expression de la complexité humaine. Plus généralement, Gérard Genette distingue « Fiction » et « Diction » : Pour lui, les textes de fiction (roman, poésie) sont toujours littéraires, alors que ceux de diction peuvent l’être ou pas, en fonction du propre jugement du lecteur.

De la même façon, il est difficile de définir le style d’une œuvre littéraire. Le style, est-ce l’homme (Buffon, Barthes), ou bien est-ce le texte lui-même (M. Riffaterre) ? Chaque artiste a sa propre définition qui reflète sa propre pratique. Peut-être le style est-il globalement « un désir qui dure », « une voix qui insiste » (Marie Darrieussecq, écrivain).

 

La littérature comme moyen de connaissance

 

Balzac, Proust, Joyce décrivent et révèlent la réalité humaine et sociale. Et Hölderlin, en profond accord avec Heidegger, affirme qu’au-delà de la philosophie, « la poésie est fondation de l’être par la parole. »

Cette connaissance littéraire est-elle efficace ? Oui, répond globalement F. Rastier, en raison du réalisme sémantique, objectif ou subjectif, de la littérature. Dans la perspective phénoménologique, dit Paul Ricoeur, l’œuvre littéraire projette hors d’elle-même son monde fictionnel, dans un mouvement de transcendance réaliste, tandis que du point de vue de la Philosophie Analytique, elle est considérée comme un pur empirisme logique. Pour M. Marghescou, la littérature est comme un dévoilement « épiphanique » du monde : « La parole littéraire fait venir le monde à nous », alors que la parole ordinaire nous fait aller au monde.

Quelle est la validité logique de la connaissance littéraire ? Certes, dit Rastier, la littérature atteint une vérité, grâce à l’unité et à la cohérence interne du texte, mais cette vérité reste « faible » par rapport à la forte rigueur scientifique. Roland Barthes rappelle que le langage, incomplet et ambigu, n’est pas adéquat pour une description nette et précise de la réalité : « Écrire, c’est ébranler le sens du monde », dit-il. Mais en fait, la valeur de vérité n’est pas pertinente pour évaluer l’œuvre littéraire, l’important c’est sa vraisemblance, qui dépend de son contexte socioculturel. Le monde littéraire est fictionnel, mais possible, et il pointe vers le monde réel, avec accès réciproque de l’un à l’autre. La littérature est révélation de suppléments de monde.

 

À quoi sert la littérature ?

 

On peut trouver un grand nombre de fonctions à la littérature, parmi lesquelles :

- Communication entre auteur et lecteurs : Quelle rencontre peut-il y avoir entre un auteur et ses lecteurs ? Pour bien comprendre une œuvre, Sainte-Beuve estimait indispensable de connaître son auteur, ce que niait Proust. Barthes aussi considère la personnalité de l’auteur comme une grande « absence » de l’œuvre, non nécessaire à l’interprétation de celle-ci. Tandis que Foucault se demande « qui parle ? » chez un écrivain, Barthes pense que l’auteur se perd dans ses différentes écritures possibles, tout en conservant son style propre. Entre auteur et lecteur, la communication est de type inférentiel, selon Dan Sperber (2000) : Chez le lecteur, il existe une multiplicité d’inférences possibles du « voulu-dire » par l’auteur, ce qui entraîne toujours un décalage de sens, d’autant plus grand que le code du langage et le contexte socioculturel sont moins partagés entre auteur et lecteur.

- Fonction sociale et existentielle : Culture et identité communes, engagement (Sartre) et révolte (Camus), exploration subtile de la vie contrairement à la science « grossière » (Barthes), et enfin, comme l’Art en général, résistance à la mort.

- Du point de vue neuropsychologique, la pratique littéraire participe à l’entretien de la fluidité neuronale et de la plasticité cérébrale, et contribue ainsi à la souplesse de représentation mentale de la réalité, et à la créativité.

- Pour la psychanalyse, la littérature, comme toute œuvre de l’esprit, est une production sublimée des pulsions sexuelles (Monique David-Ménard), qui contribue à la libération de leur objet.

 

   Patrice

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La nostalgie est-elle l'unique remède ?

 

Pour ne pas faillir à mes bonnes-ou mauvaises-habitudes, j'ai commencé par aller chercher la définition du mot nostalgie dans mes dictionnaires.

Voici par exemple celle qu'en donne le Larousse en neuf volumes de 1909.

Nostalgie :

- du grec nostos : retour et algos : douleur.

Étymologiquement donc : la maladie du retour.

 

-Sorte de marasme produit par le désir de retourner dans le pays natal.

« Le vrai paysan se meurt de nostalgie sous le harnais du soldat. » (G.Sand).

 

On voit qu'en 1909 la notion (l'idée) de patrie-française s’entend-, complètement démonétisé voir condamnée de nos jours, était encore vivace.

 

Définition du Petit Larousse de 1967 :

Nostalgie :

-mélancolie, tristesse, causée par l'éloignement de son pays. Par extension, regret mélancolique du passé, d'un milieu, etc…

On s'aperçoit que déjà pointe ici l'acception « temporelle » qu'à occupé le mot depuis un demi-siècle.

 

Définition du Robert de 1991.

Nostalgie :

1) État de dépaysement et de langueur causé par le regret obsédant du pays natal, du lieu où l'on a toujours vécu.

Mal du pays.

Nostalgie des immigrés, des exilés.

2) Regret mélancolique d'une chose révolue ou que l'on n'a pas connue, désir insatisfait.

« Cette nostalgie produite par une habitude brisée » (Balzac).

« La nostalgie, c'est le désir d'on ne sait quoi ». (Saint-Exupéry).

 

On remarquera que par un certain glissement, une certaine dérive, que connaissent d'ailleurs tous les mots remis au goût du jour, la nostalgie s'applique aujourd'hui davantage au regret du temps passé, d'une époque révolue-vécue ou fantasmée par le sujet amené à s'y complaire-plutôt qu'au mal du pays qui est son acception littérale. Ceci, en raison sans doute du rétrécissement des distances géographiques qui permettent aujourd'hui aux exilés et aux émigrés de renouer plus facilement avec leur terre natale.

Sauf désir express des intervenants, je crois par conséquent qu’il nous faudra parler surtout de la nostalgie du passé plutôt que de la nostalgie du lieu.

 

La nostalgie (du passé, donc) est-elle l'unique remède ?

J'avoue qu'en proposant le sujet je prolongeais, j'accompagnais mentalement son intitulé d'un couple de questions sous-entendues.

 

L'unique remède pour qui ? À l'usage de qui ?

Eh bien, pour tout le monde sans doute-personne n’est « interdit de nostalgie »-, mais surtout, il me semble pour un troisième voire un quatrième âge parvenant mal ou ne parvenant plus du tout à s'adapter à l'évolution d'un monde aujourd'hui plus que jamais en proie à d'incessants changements.

Un troisième, un quatrième âge évidemment plus enclins que la jeunesse-du fait de l'étendue de son champ d'introspection nostalgique-à se pencher avec un regret attendri, tant il est vrai que la nostalgie est moins une machine mentale à remonter le temps qu'une machine à embellir les souvenirs.

 

C'est ici qu'intervient l'immémoriale notion de « vieux con » passéiste, ce brave vieux con caricatural, volontiers adepte d'une phraséologie de bazar nourrie de « c'était le bon temps » ou de « les choses allaient mieux avant ».

Dans son regret mélancolique du temps perdu de sa jeunesse, le vieux con en question se réfère-t-il, comme nombre de ses devanciers, à un âge d'or complètement illusoire ?

Dans ce cas, c'est vrai nous avons affaire là à un indécrottable vieux con certifié authentique.

Mais imaginons un instant que par les temps qui courent-et même qui galopent-notre vieux con, pour une fois, ait mis dans le mille et que, toute comparaison établie entre un passé fantasmé comme idyllique et un présent qui ne porte pas à l'enthousiasme débridé, les choses, effectivement, objectivement, « allaient mieux avant ».

Pour le coup, le vieux con en question resterait vieux, certes, mais peut-être un peu moins con qu'annoncé…

C'est tout le sens de la formule, dont j'ignore l'auteur, que j'ai trouvé sur Google en tapant le mot « nostalgie » :

« La nostalgie revient lorsque le présent n'est plus à la hauteur du passé ».

Ce qui nous amène à l'autre question sous-entendue :

 

La nostalgie est-elle l'unique remède ?

Mais l'unique remède à quoi ? Contre quoi ?

 

Eh bien, justement, contre la dureté des temps que nous vivons, une réaction contre une société anxiogène qui semble craquer de partout, contre l'impression, justifiée ou non, que « tout fout le camp », contre les effets des crises diverses qui nous assaillent et alimentent notre peur de l'avenir.

Le fait est qu'un espoir raisonnable dans le futur n'étant apparemment pas à l'ordre du jour, le repli sur le passé peut effectivement apparaître comme le seul palliatif concevable, si l'on excepte la prise de drogues dures ou d'anxiolytiques, ou le naufrage dans l'alcool.  

(Choisis ton camp, camarade !).

Est-ce à dire que, pour autant, le passé sur lequel on se penche avec nostalgie ait été exempt de drames et de tragédies ? Non, bien sûr, mais il présente au moins le formidable avantage en tant que passé, de nous être parfaitement connu, et à ce titre il a ceci de rassurant qu'il ne peut définitivement plus mordre ni occasionner plus de dégâts qu'il n’en a causés lorsque lui-même s'appelait le présent.

D'ailleurs, ne lui avons-nous pas survécu ?

 

Voilà. Ça, c'était pour la nostalgie individuelle, la nostalgie envisagée comme plaisir solitaire.

Disons un mot pour finir de la nostalgie collective.

 

La médiatisation de la nostalgie (ou mémoire commune).

 

Chose absolument impensable dans les époques passées, il existe depuis maintenant plus d'un siècle une extraordinaire batterie de machines à remonter le temps :

la photographie, les enregistrements sonores et, naturellement, le cinéma.

Le précieux archivage de ces bandes jaunies, la prolifération d’émissions rétrospectives, de célébration, de commémoration, d'anniversaires en tout genre. Les rubriques radio-télé de type « c'était bien » fleurissent.

 

Petit relevé non exhaustif pour les seuls 10 derniers jours :

-Il y a 50 ans : Gagarine et le premier vol spatial humain. Le lancement du paquebot France.

-Il y a 43 ans : Apparition de la publicité à la télé.

-Il y a 30 ans : Inauguration du premier TG V.

-30e anniversaire de la mort de Georges Brassens, de Marcel Pagnol.

- Dans un registre moins souriant, les 25 ans de Tchernobyl.

Sans oublier le rappel quasi obligatoire de la coupe du monde de football de 1998 (à ranger au rayon de nos gloires passées) dont on nous rebat périodiquement les oreilles.

 

Pour ce qui est de la chansonnette, le regretté Pascal Sevran fit en quelque sorte oeuvre de pionnier avec son émission qui passait en revue la chanson populaire française depuis Berthe Sylva jusqu'aux yé-yés inclus, à destination d'un public bien ciblé suivant les tranches d'âge.

Sur les ondes, il y a naturellement Radio Nostalgie, la bien nommée, entièrement consacrée à ce genre d'exercice.

 

Le marché de la nostalgie.

 

On assiste à l'utilisation publicitaire de figures populaires appartenant au passé avec bandes- son détournées de leur contexte original.

-Fernandel et Galabru (jeune) pour vanter les mérites de l’huile Puget.

-Sir Alfred Hitchcock soi-même pour vanter je ne sais plus quoi.

 

La palme du jésuitisme outrancier revenant sans conteste aux deux spots publicitaires qui nous présentent les fantômes bien vivants de Marilyn Monroe et de John Lennon (bande-son non détournée et dûment sous-titrée) qui nous engagent-un comble !-à ne pas vivre dans le passé !

 

Est-ce genre de paradoxe temporel qui dès 1976 inspira à Simone Signoret le titre de son livre de souvenirs : « La nostalgie n'est plus ce qu'elle était ? »

 

Le débat est ouvert.

 

Jean – (Oscar-Léonard !)

 

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L’idée* de progrès

Par Luca

 

*Idée   - représentation de la pensée  

   - objet de pensée (et non terme logique)

    - concept, en tant qu’objet de pensée

 

L’idée de progrès apparaît comme l’une des prérogatives incontournables de la modernité. Non sans raison certains la considèrent la vraie “religion de la civilisation occidentale ».

 

I. Etymologie, définitions du mot progrès

 

- le progrès c’est «ce qui marche en avant » (Fort-schritt).

 

- c’est la transformation graduelle du moins bien au mieux.

Il cumule les étapes dont la dernière est toujours considérée préférable et meilleure que la         précédente.

 

- « progrès » est un terme essentiellement relatif, puisqu’il dépend de l’opinion et de l’échelle de valeur de celui qui le pense.

« Le progrès » pris absolument  est une expression très employée ; on en fait souvent une sorte de nécessité historique ou cosmique. Ou alors une finalité collective qui se manifeste par les transformations des sociétés. Encore faudra-t-il déterminer la direction et le sens d’un tel mouvement.

 

II. Notions historiques

 

A. Christianisme: progrès intérieur

 

- L’idée d’un sens de l’histoire, d’une marche ascendante de l’humanité suivant le dessin de Dieu est spécifiquement chrétienne. Le progrès est ici avant tout moral. Le péché est sa face négative.

 

- St. Augustin illustre ce progrès moral en comparant la suite des générations à un seul homme:

jeunesse ------------age adulte--------------maturité

 (absence de loi)     (époque de la loi)     (croissance spirituelle)

 

B. Lumières: progrès extérieur : la quête de bonheur immédiat remplace le salut.

 

- Afin de parvenir à une formulation moderne, l’idée de progrès avait besoin d’éléments supplémentaires et ceux-là apparaîtront dès la Renaissance  pour s’affirmer en force à partir du XVII siècle.

Les découvertes géographiques et astronomiques auront éveillé des réactions aux théories chrétiennes, la sécularisation culminant en les Lumières aura transformée l’idée d’une croissance spirituelle en celle d’un développement des techniques.

L’idée de progrès technique se résume ainsi : nous en saurons toujours de plus en plus, donc tout ira de mieux en mieux.

 

- Mais le progrès est-il linéaire (chrétien) ou présente-t-il des discontinuités ?

   - pour Leibniz le progrès présente une infinité de mouvements  partiels: +, -, =

   L’humanité connaît des arrêts, des détours, des chutes.

 

- Au XIX siècle l’idée que l’humanité devient de jour en  jour meilleure et plus  heureuse est particulièrement répandue. La foi en la loi du progrès est la vraie foi de l’époque.

Cette idée de progrès quantitatif et laïc, complètement émancipé de l’idée de progrès intérieur a rapidement  engendré des idéologies absolutistes: de Robespierre et la Terreur (si l’humanité a comme but nécessaire le progrès, quiconque voudrait l’entraver pourra être légitimement supprimé) en passant par Napoléon, Staline, Hitler, le colonialisme, voire le racisme.

 

- En des temps plus récents, tout au long du XX siècle et jusqu’à nos jours l’idée de progrès a engendré une sorte d’idolâtrie de tout ce qui est neuf : toute nouveauté est a priori meilleure par le seul fait qu’elle est neuve.

Cela deviendra très vite l’une des obsessions de la modernité. Même le domaine artistique ne sera épargné par cette tendance qui débouchera dans la notion “d’Avant-garde”.  

 

III.  Critiques  

 

à partir du début du XX les illusions romantiques du progrès de heurtent de plus en plus à des contre-idéologies.

 

A. Les illusions (romantiques) du progrès se résument à :

 

1.   identification de l’accroissement des connaissances induisant un progrès moral.

2.   identification du progrès des sciences induisant un progrès social.

 

B. Contre-idéologies

 

1.   le progrès est une idéologie bourgeoise (richesses, pouvoir)

2.   elle dénonce les « bardes du progrès » et « l’hallucination du progrès »

3.   l’évolution ne se conçoit pas en étapes successives; la réalité est autrement variée. Les            relations des choses ne sont pas sur un plan, mais dans l’espace.

 

IV. Crises

 et aujourd’hui ?   quelles sont les questions décisives ??

 

1. quelles communes mesures établir entre les gains et les pertes lorsque, (par ex.) une société industrielle succède à une société agricole ?

 

2. pour Karl Popper la croyance en un avenir axé sur le progrès (comme au XIXs.) comporte des éléments irrationnels. Derrière l’idée que le changement est régi par des lois immuables se cache la peur de ce changement.

 

3. quand on parle du progrès ne restreint-on pas cette notion à l’histoire du monde occidental ?

 

4. pour Lévi-Strauss le progrès n’est ni nécessaire ni continu. Qualifiées par leurs diversités culturelles les différentes sociétés ne convergent pas vers le même but. (= même « progrès »)

 

5. l’idée de progrès économique libéral très présente dans notre époque est bien à l’origine de la séparation des consciences et de nombreuses difficultés sociales.

 

Conclusion

 

Peut-être qu’aujourd’hui nous pourrions essayer de redéfinir l’idée de progrès dans le sens d’une évolution du simple au complexe, de l’homogène à l’hétérogène, de la concordance à la diversité.  Les conditions du progrès de transforment alors sensiblement.

Au XX siècle les totalitarismes et les deux guerres mondiales ont de toute évidence évincé l’optimisme des siècles précédents pour laisser la place à une grande désillusion : l’avenir, qui paraît désormais imprévisible, inspire davantage de craintes et d’inquiétudes que d’espoir. Nous sommes loin des « lendemains qui chantent ».

 

L’idée d’un progrès unitaire est battue en brèche. On sait que les progrès enregistrés dans un domaine précis ne se répercutent pas automatiquement dans les autres domaines. Très souvent on constate l’inverse. L’urbanisation excessive a multiplié les problèmes sociaux et l’industrialisation incontrôlée s’est traduite par une dégradation sans précédent du milieu naturel et de notre environnement.

Nous voyons bien que dans les biotechnologies même le savoir n’est plus en syntonie avec l’idée de progrès mais que, au contraire, il peut représenter une menace.

De plus en plus dans notre société on commence à comprendre que PLUS n’est pas synonyme de MIEUX. On distingue de plus en plus entre AVOIR et ETRE, entre le bonheur matériel et le bonheur tout court.  

________________________________________

Lucrèce (60 av. JC): le progrès consiste en une régression parce qu’il affaiblit les aptitudes naturelles et multiplie les faux biens.  

Baudelaire voyait en le progrès: « un fanal obscur »

 

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Le matérialisme. Par Jean-Luc

Descartes avait pensé établir la nature duelle de l’homme : la « substance pensante » se trouvant différenciée de la « substance étendue », cad matérielle. Progressivement cependant, s’imposera l'idée d'un paradigme scientiste de la connaissance : tout s’explique, car tout dans l’univers est matière, tout répond à des lois. Un pur esprit immatériel est par conséquent impossible et donc impensable, puisque tout ce qui est, l’est en fonctions de lois qui, en tant que telles, sont connaissables et ces lois naturellement ne peuvent agir que si un être matériel en est le support et les incarne, que si, en quelque sorte, l’existence précède l’essence.

De fait, suite à Descartes, les esprits dits rationnels s'étaient finalement accordés sur un pur monisme : il n’y a plus qu’une sorte de substance, la matière, préalablement définie comme "substance étendue", puisqu’une loi sans support matériel pour la mettre en application  est absurde et qu'une substance matérielle qui serait hors du champ explicatif le serait tout autant; d’Holbach, qui eut son heure de gloire au XVIIIe siecle, ira jusqu’à écrire : « Puisque l’Homme, être matériel, pense réellement, il s’ensuit que la matière a la faculté de penser. » Ainsi, tout est matériel, y compris la pensée, puisque celle-ci n’est en quelque sorte qu’une excroissance de la matière et ne saurait avoir d’autonomie par rapport à celle-ci. Dès lors, si la matière ne peut être pensée qu’à partir d’elle-même, qu’est donc cette pensée qui ne pourrait avoir d’autonomie par rapport à la matière ? Une pure mais exhaustive description, puisque le monde est conçu comme une machine. Dès lors, la matière, pour être connue a certes besoin du secours de la pensée, mais d’une pensée cependant elle-même produite par la matière, et pourtant supposée totalement à même de connaître cette matière dont elle est par ailleurs en totale dépendance. C’est sur cette base pour le moins incertaine que se construiront le scientisme et le positivisme, armes de l’humain pour lui donner, pensait-on alors, la clé de la compréhension complète des choses.

Ce monisme matérialiste a été par le suite repris par les marxistes en l’appliquant également aux sciences humaines: est à nouveau affirmée la thèse du primat de la matière. « L’esprit n’est lui-même que le produit le plus élevé de la matière », Engels. Et Lénine ajoutera, dans Matérialisme et empiriocriticisme : « la question – entre matérialisme et idéalisme – est ainsi tranchée en faveur du matérialisme car le concept de matière ne signifie  que ceci: la réalité objective existe indépendamment de la conscience qui la réfléchit ». Et il ajoutera plus loin, «  c’est la matière qui pense ». Et puisque la matière, réalité objective, ne saurait se tromper elle-même, il suffit d’en connaître ce qui en fait la réalité pour en modifier ses déterminismes réels ou supposés. Ce en quoi réside l’illusion du marxisme : il suffit de modifier les rapports de production pour modifier la pensée.

On part donc à nouveau du présupposé que matérialisme = déterminisme = connaissance complète possible de ces déterminismes et action possible sur ceux-ci…par une pensée cependant elle-même déterminée par la matière. Modifier les conditions dans lesquelles ces déterminismes apparaissent suffirait à pouvoir changer le cours de l'Histoire.

Il semble donc logique de considérer que si tout n’est que matériel, il soit d’une d’une rigoureuse nécessité que la connaissance puisse tout englober. La pensée doit pouvoir comprendre entièrement la matière, en tant que forme unique de la réalité, dont elle résulte et qui l’englobe toute entière. Car sinon, ce serait poser l’existence d’un absolu, inatteignable à la connaissance, chose que le matérialisme, surtout dans sa variante marxiste, récuse.

Où l'on voit que toutes ces théories qui avaient paru si séduisantes à leurs contemporains n’ont fait que déboucher sur un nouveau mysticisme, l’horizon indépassable qu’il s’agissait d’atteindre se révélant être cet absolu dont on niait toute existence possible.

On peut tout au plus vivre avec la croyance que ce qui est de l’ordre du monde physique puisse un jour être connu dans sa totalité, mais que ce qui relève de la production culturelle et éthique de l’humanité reste à jamais marqué du sceau de la subjectivité. Comment rendre compte du beau, du bien, du vrai, de la bonté, de l’humanisme, des droits de l’homme par une définition « valable universellement sans concepts » Kant. ? La seule universalité, c’est que chacun a un ressenti du beau, du vrai, du juste, sans qu’il ne puisse le définir de façon objective. Thomas d’Aquin avait fait une distinction subtile entre ce qui est dit « ad rem », la chose ou le concept défini, et ce qui est dit « ad enuntiabile », ce qui est dit en référence à la définition. Celle-ci est toujours relative, concerne la personne plus que la chose, même si la chose ne l’est pas. La subjectivité ne peut s’inclure dans l’objectivité et la pensée est toujours au-delà de la matière.

Ainsi expliquer l’idée par la matière (rationalisme, version XVIIIe siècle), le corps et ses pulsions (freudisme) ou par l’organisation économique de la société (marxisme) revient à concevoir un nouveau mysticisme, le processus d’une« ascension sans fin de l’inférieur vers le supérieur » comme le reconnaît Engels, fondé sur une nouvelle hiérarchisation mettant la matière inerte au fondement de la pyramide, laquelle hiérarchie n’est qu’un jugement de valeur mettant certes l’idée au sommet de la pyramide, mais une idée non autonome, conditionnée, « décidée » par son environnement matériel. Et en effet, si l’on affirme que la matière est la totalité de l’existence, comment quelque chose pourrait-il s’en échapper et donner un plus aux choses existantes ? Le matérialisme débouche sur une métaphysique sans transcendance ou pourra-t-on dire, un métamatérialisme fondé sur la primauté de la volonté, volonté non pas libre, mais juste capable de modifier les conditions supposées immuables qui immanquablement engendrent tel ou tel déterminisme.

Si cependant la liberté humaine a un sens, on ne peut que refuser ces conceptions mécanistes.

La pensée est conscience, intentionnalité, et après seulement volonté. La matière brute n’est rien de tout cela, elle est cet être sans conscience, sans volonté, indifférent qu’étudient les scientifiques. La matière sans l’homme est telle un cadavre. Si l’on admet que la matière précède la pensée, il est faux de dire que la matière possède la pensée et la dirige. Penser la matière c’est se référer à la pensée. L'étudier dans son fonctionnement ne veut pas dire que ce fonctionnement soit celui de la pensée. La matière agit en nous, mais ne nous conditionne pas.

 

Ainsi Spinoza : « Ce n’est pas nous qui affirmons ou nions quelque chose d’une chose, mais c’est elle-même qui en nous affirme ou nie quelque chose d’elle-même ». Dans cette définition, le monisme se trouve affirmé, mais ne débouche sur aucun dogmatisme rigide, sur aucun paradigme mécaniste. Nous sommes unis aux éléments, mais après nous agissons en fonction de l’interprétation que nous en faisons. Pour reprendre le discours cartésien, il n’y a pas la substance pensante ET la substance étendue, l’une étant absolument indépendante de l’autre, mais les 2 sont en corrélation étroite. C’est la substance étendue qui donne matière à penser, mais ne saurait en aucun cas déterminer la substance pensante, la diriger de façon rigide comme l’instinct guide l’animal. D’ailleurs cette distinction est complètement factice. Si Descartes avait été plus attentif à son environnement, il se serait aperçu que sa fameuse substance étendue ne peut être vue sans lumière. Or qu’est-ce que la lumière, sinon une pure réalité physique, sans « étendue «  cependant ? Et ainsi, on voit ! bien qu’il n’y a pas l’objet, le ça, qui détermine le moi, le sujet, mais que l’objet et le sujet sont un tout, forme une complémentarité. Ce qui s’oppose au matérialisme, le ruine, est la réalité bien plus que l’idéalisme. Car quelle matérialité ont, non seulement la lumière, mais la gravité, les champs magnétiques, les ondes, les rayons laser, etc… ? Pourtant tout cela existe bien. Et enfin, la physique quantique aura jeté définitivement le matérialisme au rayon des brocantes intellectuelles. De quoi s’agit-il ?

 

« La mécanique quantique a repris et développé l’idée de dualité onde-corpuscule introduite par de Broglie en 1924 consistant à considérer les particules de matière (La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs...) non pas seulement comme des corpuscules ponctuels, mais aussi comme des ondes, possédant une certaine étendue spatiale (voir la mécanique ondulatoire). Bohr a introduit le concept de complémentarité pour résoudre cet apparent paradoxe : tout objet (De manière générale, le mot objet (du latin objectum, 1361) désigne une entité définie dans un espace à trois dimensions, qui a une fonction précise, et qui peut être désigné par...) physique est bien à la fois une onde (Une onde est la propagation d’une perturbation produisant sur son passage une variation réversible de propriétés physiques locales. Elle transporte de l’énergie sans...) et un corpuscule, mais ces deux aspects, mutuellement exclusifs, ne peuvent être observés simultanément[1]. Si l’on observe une propriété ondulatoire, l’aspect corpusculaire disparaît. Réciproquement, si l’on observe une propriété corpusculaire, l’aspect ondulatoire disparaît. »

 

Ainsi, même dans le domaine de la connaissance, réapparaît le primat du sujet sur l’objet, de l’observateur sur l’objet observé, de la conscience sur la supposée réalité objective. Ce qui est cohérent et juste, car c’est à l’homme de définir une finalité, de donner un sens à la nature, qui par elle-même, n’en a pas. Cela est le rôle de la culture, dont il n’a pas à rechercher des déterminismes qui existeraient en soi, qu’ils nous suffiraient de découvrir pour créer un ordre harmonieux. L’homme n’est que volonté ; il est ce promethée qui doit créer la civilisation et la culture, cad ce qui complète la nature mais certainement pas ce qui la supplante. Car l’homme, être de pensée, doit trouver sa place dans le monde dont il n’est ni « maître, ni possesseur », qui n’est pas un monde mécanique, une machine, mais qui doit lui-même s’appréhender comme une pensée. L’homme, qui est raison et finalité car il est une conscience, complète un monde qui n’est que raison. De cela, nous pouvons déduire que l’essence précède l’existence, ce qui implique la complète autonomie et la totale liberté de pensée de chaque individu

 

jean.graff@dgfip.finances.gouv.fr

 

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La question de l’Origine

13 avril 2011

 

L’origine a une double dimension

 

L’origine, c’est l’explication de la formation, genèse ou naissance de quelque chose, que ce soit les pensées, les actes, les situations, les choses de la nature ou l’univers. Par exemple, l’origine de l’Inégalité (Rousseau) est l’explication de la genèse du fait inégalitaire dans la société.

Cette explication a une double dimension :

- Spatio-temporelle, qui se réfère à où et quand se forme la chose en question, par exemple où et quand se lève le soleil : à l’orient (même racine qu’origine) et à l’aube. C’est l’origine-commencement.

- Logico-explicative, qui se réfère à pourquoi et comment se forme la chose en question, par exemple le lever du soleil : char d’Apollon ou rotation de la terre. C’est l’origine-causalité.

 

L’origine est arbitraire

 

« Ex nihilo, nihil fit », disait Parménide. En effet, tout se transforme, l’énergie, la matière et le mental. Toute apparition de quelque chose représente la disparition d’autre chose, avant, ailleurs ou autrement. L’origine est ainsi relative et ambiguë dans sa causalité et son commencement, car toujours à la fois résultat ou effet, terme ou fin : elle est essentiellement arbitraire.

 Par exemple, l’origine d’un événement historique est arbitraire. Les causes prochaines (dépêche d’Ems ou attentat de Sarajevo) sont précises mais peu explicatives, et les causes lointaines (rivalité franco-allemande) sont explicatives mais peu précises.

De même, l’origine de la Philosophie est arbitraire. Qu’elle soit née sur les bords propices de la Méditerranée, vers le 6ème siècle avant notre ère, renvoie à une explication historique (institutions politiques) et géographique (climat, communications) plus vaste. Mais également, l’émergence d’un étonnement rationnel devant la Nature autonome, et non plus animée par les dieux, implique une opulente oisiveté, et le jeu complexe de nombreux facteurs neuropsychologiques et socio-économiques.

Ou encore, au sein du cycle de la vie, situer l’origine de l’être humain dans la naissance, l’un des stades embryonnaires, la fécondation, ou la gamétogenèse à partir du germen, est biologiquement arbitraire, même si juridiquement ou affectivement justifié.

Tout comme la définition, qui est délimitation incomplète de quelque chose, l’origine effectue une coupure relative, une séparation ambiguë dans le continuum des phénomènes mentaux et matériels, qui est objectivement arbitraire, même si elle peut être subjectivement ou pratiquement efficace.

 

L’origine pertinente est celle de la différence

 

Tout est à la fois permanent et changeant, stable et instable.

Du Même, éternel et immuable, la métaphysique rend traditionnellement compte à travers ses concepts d’Être (Parménide), d’Idée (Platon) et d’Essence (Aristote : cause formelle et finalité). Pour sa part, la science comporte de nombreux invariants dans sa description des phénomènes, par exemple la conservation de l’Énergie ou de la Quantité de Mouvement en mécanique, et en biologie, la constance du Gène au fil des générations. La Nature qui est engendrement, produit toujours du même : de la même graine ou du même œuf sort toujours la même plante ou le même animal. Pour la métaphysique, l’origine du Même représente l’explication véritable de la formation du réel. Dans cette perspective, l’origine relève d’un « tout finalisme », de même que pour une certaine biologie, l’origine des êtres vivants se rapporte à un « tout génétique ».

Du Différent, la métaphysique rend traditionnellement compte à travers ses concepts de Devenir (Héraclite), de Réel sensible (Platon) et d’Existence (Aristote : matière et mécanisme). De son côté, la thermodynamique privilégie les aspects de changement et d’instabilité, voire de dissipation de l’Énergie, de même qu’une nouvelle biologie (Kupiec, Ameisen) met l’accent, dans le fonctionnement même du génome, sur la variation aléatoire sélectionnée, sur l’innovation adaptée à l’environnement.

Rendre compte de l’apparition du changement est la tâche particulièrement ardue de la démarche scientifique. C’est en effet au niveau des discontinuités, des fluctuations aléatoires, et de l’émergence d’organisations plus complexes, que se situent encore les principales inconnues, délimitant du même coup les différents champs scientifiques : L’origine de l’univers en physique, celle de la vie en biologie, du mental en psychologie et du sociopolitique en sociologie. Pour la science, c’est l’origine du Différent qui représente l’explication véritable, la seule pertinente, du réel en formation, en tant que changement, voire originalité au sein de la permanence. La difficile explication scientifique des mécanismes de formation de ce qui existe, contraste avec la facilité métaphysique d’explication du Même par le Même.

Une des facultés fondamentales du cerveau humain est de se faire en permanence une cohérente représentation « invariante » du réel. C’est même la « stabilité » de la perception de quelque chose qui rend plausible sa réalité. Cette faculté est mise en œuvre aussi dans les activités mathématique et artistique, par exemple. Alors, une telle représentation stable sert de référence pour la détection du changement, ainsi facilitée, et pour sa bonne compréhension, changement qui va s’y intégrer en retour de façon cohérente. Ce qui contribue à l’efficacité du comportement et de l’action.

 

Rapport entre origine scientifique et origine métaphysique

 

L’origine scientifique d’un objet, mental ou matériel, est le Comment de sa trajectoire, spatio-temporelle ou mentale. Ce Comment, traduisant les propriétés matérielles et les mécanismes de fonctionnement, se formalise habituellement par une fonction de facteurs ou de motifs, intérieurs à l’objet ou au phénomène considéré. Dans le cas des systèmes dynamiques complexes, sensibles aux « conditions initiales » de chaque étape, la trajectoire relève d’un déterminisme probabiliste, imprédictible.

L’origine métaphysique de quelque chose est son Pourquoi, son Essence, c'est-à-dire sa cause formelle et sa finalité, éléments extérieurs à l’objet ou au phénomène considéré. Cette question est intimement liée à la théologie monothéiste, car Dieu créateur est la cause première et finale de tout. Mais la métaphysique kantienne remplace Dieu par les Catégories mentales a priori du Sujet, puis Nietzsche remet en cause décisivement la métaphysique et la Raison absolue, même subjective.

Par la suite, la philosophie contemporaine s’est déployée en marge de la métaphysique kantienne, en particulier à l’occasion de la découverte de la Géométrie non-euclidienne, dont les axiomes pouvaient difficilement faire partie des Catégories a priori. Pour les deux grands courants contemporains, la question du Pourquoi finaliste n’a plus aucune pertinence : La philosophie analytique (Frege, Russell, Wittgenstein et Carnap) s’occupe principalement de la logique du langage, à partir de tout système d’axiomes donné, et l’existentialisme phénoménologique (Husserl, Heidegger, Sartre), libère l’être humain du joug de son Essence. Par ailleurs, la philosophie des sciences, dont la jeune neuro-philosophie,  étudie la valeur de chacune d’elles et la validité de ses résultats.

Ainsi, sur le sujet particulier de l’origine, comme de tous les autres d’ailleurs, il y a antagonisme total entre la métaphysique et la science, cette dernière n’accordant aucune valeur à la question même du Pourquoi. Par contre, il existe une féconde complémentarité entre la science et la philosophie des sciences, cette dernière contribuant à renforcer l’efficacité de l’explication scientifique, à travers trois grands rôles : épistémologie, éthique et liaison entre les différents savoirs.

 

L’origine absolue de tout est-elle vraiment nécessaire ?

 

Oui, affirme la métaphysique, par nécessité logique : Pour éviter la régression à l’infini de l’enchaînement causal, il faut bien postuler une cause première de tout.

Cependant, comme le fait encore remarquer Comte-Sponville, postuler une origine absolue pour échapper à une incomplétude logique ou une insatisfaction rationnelle, ne la prouve en rien. Ensuite, l’existence du désordre et du mal dans le monde, est incompatible avec une origine absolue de tout, qui ne pourrait être nécessairement que rationnelle et bonne.

D’autre part, la physique ne dit toujours rien sur l’origine de l’univers elle-même. La théorie du big-bang décrit la trajectoire de l’univers de façon efficace et vérifiée, mais pas jusqu’à l’instant zéro ; juste avant, en effet, elle bute contre le mur de Planck, qui représente en quelque sorte les « atomes » d’espace (10-35 mètre) et de temps (10-43 seconde). Alors, toutes les pistes de recherche théorique en cours abolissent l’instant zéro de notre univers, en envisageant d’autres mondes préexistants, comme un vide quantique, une « brane » flottant dans un espace-temps à 10 dimensions (Supercordes) ou un univers en contraction rebondissant sur lui-même. Actuellement donc, pour la physique, la question de l’origine de l’univers reste ouverte.

Finalement, une origine absolue de tout pourrait-elle vraiment être accessible à la Raison ? D’abord, elle serait elle-même sans origine spatio-temporelle ni causalité, et donc inintelligible. Ensuite, la Raison humaine fait partie intégrante de l’univers, et en vertu du théorème d’incomplétude de Gödel, elle ne pourrait pas comprendre l’origine d’un tout qui la contienne, ni démontrer son existence. Il s’ensuit que la question de l’origine absolue de tout n’est pas une exigence de la Raison, qu’elle n’est pas vraiment rationnelle. L’origine absolue est bien plutôt un autre exemple « d’idéal de l’imagination », ou alors une question de Foi, dans laquelle on doit au moins reconnaître que Dieu, comme créateur ex nihilo de l’univers, serait encore plus incompréhensible qu’une théorie physique.

Dans la pensée chinoise ancienne (Catherine Jami, François Jullien), il n’y a pas de Dieu créateur, ni de Cause première extérieure à l’univers. Concernée surtout par le pragmatisme social, cette pensée s’intéresse peu à la métaphysique. Elle rend compte du Monde en termes de processus, de transformations, et non en termes de causes ni de finalités, ce qui ressemble à la démarche scientifique occidentale. À l’origine de tout, il y a un principe général immanent, le Tao, différencié en deux « énergies » opposées, le Yin et le Yang. Ces « énergies » ont formé par combinaison tout ce qui existe dans le monde, considéré comme un devenir continu « d’énergies » recomposées.

 

L’origine n’est-elle pas un « construct » mental ?

 

On peut se demander finalement si l’origine ne serait pas un pur « construct » mental, c'est-à-dire un genre d’artefact cérébral, dans ses deux dimensions, spatio-temporelle et explicative.

En effet, la réalité de l’espace-temps conserve une certaine ambiguïté, une incertitude, en fonction des différentes théories physiques en vigueur : contenant absolu ou relatif à son contenu, existence substantielle ou relationnelle, réel de nature corpusculaire ou onde sans origine. Cependant, l’existence des limites fondamentales d’espace et de temps de Planck, rend sans doute possibles la vitesse, le mouvement et l’origine.

Le Pourquoi des choses, qui renvoie à leur extérieur, aussi bien dans sa composante causale formelle (plan, conception, dessein), que dans sa composante causale finale (but, finalité, objectif), apparaît bien comme ne faisant pas partie du réel, ni matériel ni mental. S’il est ignoré par la science, ce n’est pas par répartition des thèmes ou des tâches avec la métaphysique, mais bien parce que considéré comme une illusion, voire une « superstition » (Wittgenstein).

Alors, « l’origine » ne serait-elle pas un concept construit par le cerveau, plutôt qu’un concept extrait de la réalité, à la manière de bien d’autres constructions mentales, par exemple les couleurs ou les objets mathématiques, l’infini ou l’éternité, ou encore la liberté ? Tout comme ces divers constructs mentaux, « l’origine » est une composante efficace de la représentation des choses et des phénomènes, fondamentalement avantageuse pour le comportement de survie, comme la « rencontre » avec les aliments et les partenaires sexuels.

Si l’on adopte la nouvelle perspective neuropsychologique (Jean-Luc Petit), c’est par l’action que le cerveau-sujet met de l’origine, c'est-à-dire de la causalité spatio-temporelle et factorielle, dans le Monde, qui en acquiert dès lors son sens relationnel ordonné. Le sens des choses et des phénomènes ne provient pas d’un illusoire Pourquoi, mais bien du sens de l’action elle-même : C’est l’action de vivre qui donne son sens à la vie, de même que c’est l’action déclarative de la Liberté autonome de l’être humain qui est l’origine de la Dignité et de l’Autorité humaines.

Les résultats des expériences neuropsychologiques de Libet (1985) et de Soon (2008) montrent que la décision non-consciente d’une action précède d’un dixième de seconde sa prise de conscience. Que peut donc être l’origine de la décision mentale d’agir, que phénoménologiquement on désigne par l’intention et l’attention ? Le cerveau, jamais au repos complet, possède à travers ses neurones la propriété spécifique de s’auto-activer, et l’activation ainsi « spontanée » des zones cérébrales du soi-mémoire, impliquées dans les motivations rationnelles et affectives, rend compte de l’origine non-consciente de l’intention, qui devient très rapidement consciente à travers le mécanisme « d’amplification attentionnelle » (Lionel Naccache). Ainsi, décision non-consciente et action consciente vont-elles toujours ensemble, de façon solidaire à un dixième de seconde près, un peu à la manière du châssis et de la carrosserie d’une voiture.

Patrice.

 

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L’amour est-il une illusion ?

2 mars 2011

 

Comment la Philosophie peut-elle être utile au sujet de l’amour ?

 

Une définition philosophique de l’amour, qui serait son « essence », sa raison suffisante, est particulièrement difficile à trouver dans l’Histoire de la Philosophie, car on en retire d’innombrables conceptions disparates : depuis la manifestation d’un manque jusqu’à l’aliénation altruiste, en passant par la tranquillité émotionnelle !

De plus, « autrui » est un concept relativement récent, puisqu’il apparaît comme tel avec Hegel, et sa dialectique des consciences de soi et d’autrui. Par la suite, dans la pensée contemporaine, il se met à occuper une grande place, pas toujours positive : Sartre pense que le regard infernal de l’autre, médiateur entre moi et moi-même, me transforme en objet. Par contre, dans le courant de pensée « altériste », autrui tient une place décisive : Pour Lévinas, « je suis un hôte » ontologiquement, qui dois accueillir autrui en responsable, tandis que, de son côté bien chrétien, Ricoeur considère « soi-même comme un autre », en envisageant la « vie bonne » avec et pour autrui.

Cependant, il est possible de regrouper à peu près l’ensemble des réflexions occidentales sur l’amour, autour de deux grands pôles conceptuels : l’amour platonicien, qui est manque-motivation, et l’amour spinoziste, qui est puissance-satisfaction.

L’apport récent des Neurosciences Cognitives permet un renouvellement du questionnement sur l’amour, tout comme d’ailleurs sur les autres grands thèmes philosophiques.

 

L’amour-désir, comme manque-motivation

 

Dans cette conception, l’amour est un désir à sens unique, soit centrifuge quand il se projette vers l’extérieur et autrui, soit centripète quand il se dirige vers soi-même.

 

- Amour centrifuge :

L’amour selon Platon s’inscrit dans sa théorie d’un réel écartelé entre le monde sensible des objets et le monde intelligible des idées. L’amour-désir (éros), « démon » fécond selon le corps et l’esprit, représente ainsi un manque qui, motif et moteur, motive l’âme vers la plénitude de son être. Chez Aristote, le mouvement de l’âme « vertueuse » (philia)  vers la Sagesse (Vérité, Beauté), qui est une mise en conformité avec sa nature, a lieu au sein d’un monde réunifié, seul réel, mais qui reste intrinsèquement éclaté entre « essence » et « existence », entre « matière » et « forme ».

Cette conception fait de l’amour, en quelque sorte, un « passeur » vers la pleine réalisation de chaque être, amour nécessairement beau et absolu, à la manière du véritable amour conjugal, selon Jacques de Bourbon-Busset. On retrouve là l’idéal traditionnel de la fusion unitaire, comme accomplissement de l’amour, directement issu du mythe platonicien des androgynes.

Se rattachant à la mouvance platonicienne, on trouve le détachement raisonnable et démotivé du Stoïcisme, semblable au détachement compassionnel bouddhiste, l’amitié choisie et hédoniste de l’Épicurisme, et surtout l’altruisme charitable du Christianisme. Cette charité chrétienne, bienveillance universelle (agapé), ne doit pas se pratiquer pour l’amour du prochain lui-même, ce qui serait de l’idolâtrie, mais bien pour l’amour de Dieu (Augustin d’Hippone), c'est-à-dire pour Lui plaire, pour se mettre en conformité avec sa Volonté. Elle s’accompagne alors tout naturellement de la prescription du « don de soi », voire de « l’oubli de soi » (René Barjavel).

 

- Amour centripète :

Relevant de l’amour envers soi-même, on trouve tous les genres d’égoïsme, de narcissisme et d’hédonisme non-altériste, même s’il comporte un souci de l’autre, comme dans le « jouissez et faites jouir » de Michel Onfray.

 

- Amour-illusion de la sexualité :

Pour Schopenhauer, l’amour n’est rien d’autre que l’instinct sexuel, ruse de la nature pour se perpétuer, pour engendrer. Étant seulement plaisir et volonté de survivre, « l’amour, c’est l’ennemi ! », lance ce philosophe peu optimiste.

 

- Illusion de l’amour durable :

En fonction de sa dimension neuro-hormonale, assez bien connue maintenant, l’amour-passion ne peut durer effectivement qu’un temps, autour de deux à trois ans. Il se transforme habituellement en un lien d’attachement qui, lui, peut être durable. Michel Onfray rappelle que pour durer, l’amour, « nominaliste et multiforme », doit réussir dans chaque cas son aménagement spécifique.

 

L’amour-désir, comme puissance de satisfaction

 

Dans cette conception, l’amour est un désir constitutif de l’être humain, capable, dans le respect d’autrui, d’obtenir la satisfaction (plaisir et joie) pour soi-même ; et ce désir, comme le dit Descartes, est bon pour la santé !

Pour Spinoza en effet, l’amour est « la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure », comme par exemple le bonheur d’autrui, propose Leibniz.

Kant précise que l’amour, fruit de la volonté, doit respecter la valeur d’autrui, considéré comme une fin en lui-même.

Et de nos jours, André Comte-Sponville, entre autres, adhère lui aussi à l’amour comme faculté de jouissance et réjouissance dans la vie.

Cet amour spinoziste, joie désirante, qui contrairement au cartésianisme, maintient l’unité de ses composantes corporelle et mentale, est actuellement tout à fait confirmé par les résultats des Neurosciences Cognitives. Et cependant, il finit par chagriner le neuropsychologue Antonio Damasio, qui le trouve bien esseulé, trop séparé d’autrui.

 

L’amour, comme puissance de satisfaction altériste

 

Pour se consoler pleinement, il suffit de replacer autrui au cœur même de l’amour spinoziste. Alors l’amour, plaisir joyeux, apparaît en réalité comme réflexif et altériste à la fois. À la manière de l’angelot symbolique, il est tout « bouclé ».

En effet, le psychisme en général est considéré comme un processus d’aller-retour de soi à soi-même, en boucle passant le plus souvent par le monde extérieur. Dans ce cadre, le processus particulier de l’amour peut être réellement décrit comme une boucle d’amour de soi passant par autrui. En quelque sorte, l’amour est un « alter-égoïsme-narcissisme-hédonisme », où la relation à quelqu’un d’autre, réel ou imaginé, normalement respecté pour lui-même, est absolument nécessaire. Sinon, il s’agit d’un plaisir solitaire.

L’amour est ainsi une boucle agréable de passage par l’autre, sans don ni altruisme, avec retour de la satisfaction pour soi, comme cela est si souvent exprimé : Par exemple, le bon sens affirme avec Camus que « l’homme ne peut jamais aimer sans s’aimer » ; aimer, dit Alain, c’est « trouver sa richesse hors de soi », tandis que pour Breton c’est « rencontrer quelqu’un qui vous donne de vos nouvelles ». Et dans cette perspective, la pénombre d’un Lacan s’éclaire : « Aimer, c’est donner quelque chose qu’on n’a pas, à quelqu’un qui n’en veut pas ».

Cette conception réflexive et altériste de l’amour représente une conciliation des « deux logiciels de l’être humain » (Edgar Morin), que sont l’égoïsme et l’altruisme, en les dépassant. Plusieurs mécanismes neuropsychologiques en boucle sont impliqués : Par exemple, le phénomène de stimulus-réponse, les circuits d’activation neuronale, comme celui de l’empathie (Jean Décety : neurones-miroirs, système limbique et cortex), et la liaison cérébrale des sens de soi et d’autrui, ce dernier envoyant lui aussi signaux et stimuli.

Loin d’être une illusion, l’amour ainsi entendu est un réel sentiment de satisfaction, de bien-être, éprouvé dans une relation avec autrui. Qu’on l’appelle « amour de soi passant par l’autre », ou encore « relationnel caressant pour soi », il n’est guère qu’une autre façon de nommer le bonheur.

 

Patrice

 

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La Raison est-elle un absolu ?

23 février 2011

Si on considère la Raison, faculté logique de connaître et de juger, depuis les référentiels suivants :

· Ontologie dualiste : Essentialisme aristotélicien (Cause formelle et finalité constituent le pourquoi des choses), avec l’être humain composé de deux substances irréductibles, le corps et l’esprit.

· Épistémologie subjectiviste : Idéalisme allemand (Connaissance catégorielle de Kant, Raison historique d’Hegel), Existentialisme (Raison consciente et libre, créatrice de soi), et Principe Anthropique fort (L’être humain est la raison d’être du Monde).

· Humanisme « transcendantal » (Luc Ferry) : L’Humanité représente des valeurs universelles, comme la Raison, l’Amour, la Liberté, les Droits de l’Homme…

alors, on peut facilement « croire » que la Raison humaine est un absolu.

La Raison est-elle absolue ?

La Raison humaine (Athéna), en lieu et place de la Nature (Spinoza : « Deus sive Natura »),  peut-elle vraiment avoir l’attribut de l’absolu divin : Deus sive Ratio ?

Et si oui, pourquoi pas aussi le Sentiment, la Poésie et l’Art (Deus sive Dionysos), ou l’être humain lui-même, l’Homme-Dieu de l’Humanisme transcendantal : Deus sive Homo ? Mais alors, l’être humain serait-il enfin la mesure de toute chose ?

On retrouve ici l’idéologie du Principe Anthropique fort : L’Univers s’explique par l’existence de l’Homme, être vivant doté de Raison consciente, qui en est la cause formelle et la finalité, l’alpha et l’oméga.

En réalité, les arguments en faveur du caractère absolu de la Raison humaine ne sont pas probants :

· Postuler le caractère absolu de la Raison pour échapper à la contingence causale, ne le prouve en rien. Une Raison absolue serait totalement inexplicable et inintelligible.

· Les désordres irrationnels et les horreurs déraisonnables sont incompatibles avec une Raison absolue, qui serait « horlogère » du Monde.

Par contre, le fait que la raison puisse « se perdre » manifeste bien sa dépendance envers ses conditions d’existence, ce qui est incompatible avec un caractère absolu.

La Raison est-elle intelligible ?

D’après Hegel, « tout ce qui est réel est rationnel » ; mais si toute la réalité est intelligible, pourquoi la Raison humaine, très réelle, ne le serait-elle pas aussi ?

Pour rendre compte de la Raison humaine, considérer qu’elle émerge directement de la matière vivante, c'est-à-dire du cerveau, est plus facilement parcimonieux que supposer qu’elle résulte de la « migration participative » d’une Raison divine, insatisfaite de sa perfection immobile. De plus, cette émergence de la matière vivante s’accorde bien avec le Principe Anthropique faible, qui exige que toute théorie de l’Univers explique aussi l’être humain. Dans cette perspective, la recherche scientifique jette actuellement les bases d’une naturalisation neurobiologique de la Cognition, par exemple les éléments d’une « Neuro-épistémologie » (Gerald Edelman), le rôle de l’inhibition dans l’intelligence mature (Olivier Houdé) et l’intelligence conçue comme une projection mémorielle efficace (Lilianne Manning), ainsi que les nombreux travaux en Neurophilosophie.

Certes, à ce jour, le mécanisme cérébral d’interface entre le neuronal et le mental reste largement non élucidé, mais pourquoi serait-il impossible à découvrir ? La manière dont se fait la traduction du « langage » neuronal en « langage » mental (pensées et sentiments) demeure un mystère scientifique, mais il est certain que le domaine inconnu se rétrécit des deux côtés, grâce aux avancées des Sciences Cognitives. La Raison considérée comme une capacité du cerveau-mémoire est à l’œuvre de la façon la plus pure dans le raisonnement mathématique. Les objets mathématiques sont des concepts complexes « construits » par le cerveau ; certains sont efficaces pour agir, en raison de la coadaptation entre l’invariance mathématique et la représentation invariante du réel (Dominique Lambert, La Recherche n° 37, nov. 2009).

L’existence de la Raison était-elle nécessaire ?

Bien sûr, l’existence actuelle de la Raison humaine est évidente ; sa nécessité s’impose quand on l’observe a posteriori. Mais était-elle nécessaire a priori ? Tout concourt à penser que non. Dans une perspective « ex ante », la Raison apparaît plutôt comme un possible parmi d’autres, qui s’est réalisé : La « facticité » existentialiste de l’être humain conscient signifie qu’il est absolument contingent, « qu’il est là comme ça, sans raison » (Sartre), tout comme la rose (Angelus Silesius). La Raison est un résultat, imprédictible, de l’évolution du système dynamique complexe qu’est la matière vivante, régie par un déterminisme probabiliste (ou « contingence nécessaire »), relevant de la théorie du Chaos déterministe. Les « atomistes » grecs, Leucippe et Démocrite, pensaient déjà que le mouvement des atomes s’effectue au hasard, sous l’action d’une force sans aucune finalité.

Dès lors, le finalisme évolutif anthropocentrique, qui prétend que l’être humain est le but et le couronnement de l’Évolution, se situe hors du champ scientifique, et le « dessein intelligent » apparaît comme une croyance sans fondement objectif, ne relevant pas des mécanismes évolutifs.

En effet, le finalisme biologique interprète l’évolution des organismes vivants comme une complexification progressive et un perfectionnement morphologique, qui convergeraient vers l’espèce humaine. Mais cette interprétation, qui s’appuie sur la remontée « ex post » du chemin évolutif, n’est que l’expression d’un préjugé anthropocentrique naïf. Car les organismes dits « évolués » ne sont pas mieux adaptés que ceux dits « primitifs » (buisson évolutif), et l’être humain n’est pas plus « parfait » que les autres, mais tout aussi « bricolé » (F. Jacob :  « Le cerveau est un ordinateur monté sur une charrette à cheval »).

On peut considérer que la critique du finalisme fait partie du fondement même de la Science moderne. Il a été rejeté radicalement par Galilée et Descartes (« Postulat d’objectivité »), par Bacon et Spinoza, et par tous les encyclopédistes, en tant « qu’asile de l’ignorance » servant à boucher les « trous » du savoir scientifique.

Alors, finalement, l’être humain, doté de Raison consciente, était-il inévitable ? Bien qu’une réponse catégorique demeure malaisée, le plus probable est que non. En effet, malgré son déterminisme précis (constantes physiques, peut-être pas si constantes que ça !), le système complexe de la Nature évolue avec des fluctuations, des bifurcations aléatoires et structurantes. C’est le cas par exemple pour l’immense diversité des formes du vivant, plasticité qui est fonction de la régulation modulaire multiple des gènes du développement, dits « homéotiques ». De toute façon, en cas de besoin, la théorie des univers multiples pourrait permettre d’éviter tout recours à un finalisme global.

Raison efficace : comment se fait-il que le Monde soit compréhensible ?

Einstein ne comprenait pas que le Monde soit compréhensible.

Le cerveau humain est le résultat bien adapté d’une coévolution avec la Nature, contribuant à assurer la survie de l’organisme et de l’espèce. Il est capable d’intelligence, qui est anticipation efficace (Lilianne Manning), à travers le fonctionnement conscient de la Raison et de l’Émotion, basé sur la Mémoire.

De cette façon, le cerveau-sujet se construit en permanence une « représentation » du Monde (concepts, modèles), qui en est son estimation la plus probablement juste (Marcus Raichle). Cette estimation mémorielle est mise à jour et confirmée par les perceptions, attentives et motivées, qui peuvent bien « coller » avec elle.

À partir des résultats des Neurosciences, et en particulier de la Neurobiologie de l’Action (Alain Berthoz, Collège de France), une nouvelle théorie « neuro-épistémologique » a été proposée par le philosophe Jean-Luc Petit en 2003 : Cette construction de l’estimation mémorielle du Monde serait moins une « représentation » (simulation interne) qu’une « constitution-anticipation » de la réalité, dans et par l’action, aussi bien physique que mentale. Cette idée rejoint une intuition tardive d’Edmund Husserl, et s’accorde, de façon saisissante, avec celle du cerveau-machine à décohérence du réel quantique.

Alors, ce serait le cerveau-sujet conscient qui fonderait la Nature en la constituant et en l’anticipant, et ce, grâce à l’imagination logique de la Raison, complétée par la logique imaginative de la Poésie, comme le pensait Heidegger. En effet, « la poésie est la fondation de l’être par la parole » (Hölderlin).

Ce qui expliquerait tout naturellement que le Monde soit compréhensible par l’être humain.

Patrice

 

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LA NOUVEAUTE.

 

La nouveauté est définie dans le Larousse comme la qualité de ce qui est nouveau, une chose nouvelle.

Lorsqu'on parle d'une nouveauté il peut également s'agir dans un autre sens d'un livre récemment publié.

Enfin une nouveauté est un produit nouveau de l'industrie, de la mode. Dans un emploi vieilli on parle

d'un magasin de nouveautés pour qualifier un magasin qui vend des articles nouveaux.

 

J'aimerais aborder avec vous ce thème du phénomène que représente la nouveauté.

En premier lieu la nouveauté fait référence à quelque chose de vécu par la perception.

La perception passant par un ou plusieurs des cinq sens, c'est par ce vecteur qu'on peut appréhender la nouveauté. Ainsi un mariage inédit ou même un mariage traditionnel de saveurs peut constituer une nouveauté et faire la réputation d'un chef dans le domaine de la gastronomie.

En musique une nouveauté peut être une nouvelle approche de l'harmonie et de la musicalité d'un agencement de sons et au cinéma la projection en 3D d'un film constitue une nouveauté. De même les nouveaux appareils photos en 3D constituent une nouveauté.

Ce ne sont là que quelques exemples mais ils montrent bien que la nouveauté est liée à la perception qu'on en a.

Ainsi Jésus-Raphaël Soto et certains artistes ont connu le succès dans les années 1950 avec l'émergence de l'art cinétique.

La perception est ce qui permet d'accéder à la nouveauté ou tout au moins à la prétendue nouveauté.

Ainsi par la vision avec toutes les nouvelles technologies dont l'effet 3D.

Par le toucher avec les nouvelles textures de textiles créées ces dernières années,

Par l'odorat et le goût : avec les recherches en laboratoire pour créer de nouvelles fragrances ou imiter certains parfums de fleurs par exemple ou bien encore pour élaborer certains "activateurs" de goût dans

le domaine de l'alimentation pour ne pas dire de l'industrie alimentaire.

Enfin par l'ouïe avec les avancées en matière de musicologie et même en ce qui concerne l 'acoustique elle-même bien que les Grecs excellaient déjà dans ce domaine. Songez à la qualité acoustique époustouflante du théâtre d'Epidaure.

 

Evoquer la perception pour parler de la nouveauté ce n'est pas nouveau, me direz-vous !...

Effectivement évoquer la nouveauté nécessite aussi d'évoquer en parallèle l'habitude qui doit être prise en considération et qui, elle, va plutôt s'opposer à la nouveauté ou jouer le rôle d'un frein à la nouveauté... L'être humain peut s'enfermer dans l'habitude par paresse, par lâcheté, par confort ou toute autre raison... Qu'elles qu'en soient les raisons, l'habitude va ainsi limiter son champ de conscience, l'amener à ne plus vraiment "voir", ou ne plus voir que sous un certain angle ou d'un certain point de vue. Le fait de ne plus faire attention conduit à ne plus analyser, ne plus réfléchir ou à ne plus être dans la conscience et conduit peu à peu à gommer, à occulter toute nouveauté ou toute amorce de nouveauté, dans certaines limites toutefois.

L'homme en retire un certain bénéfice : ainsi il peut penser par habitude par son conditionnement environnemental et sociétal sans chercher à se remettre en question ou à exercer son esprit critique

et il peut aussi ainsi faire quelque chose par habitude de manière procédurière en quelque sorte et

cette façon de penser et de faire s'applique aussi aux groupes humains au plan de la pensée et de l'action.

Et pourtant l'homme ne se complaît pas dans l'habitude et l'histoire de l'humanité le montre.

Si cela était, l'homo sapiens n'aurait pas connu toutes les transformations, tous les changements qui ont conduit l'humanité à être ce qu'elle est aujourd'hui.  A ce titre des "nouveautés" incontestables seraient  par exemple la découverte du feu, l'apparition du premier outil, la fabrication du premier outil, et avec celui-ci, la possibilité de changer son mode d'alimentation en privilégiant désormais les protéines : de nouveauté en nouveauté cela a peu à peu conduit l'homo sapiens à vivre une véritable révolution de sa condition.

D'ailleurs ne dit-on pas que "la nécessité crée l'industrie" ? De par sa condition l'homme a sans cesse été poussé à se montrer audacieux, conquérant, à repousser les limites - que ce soit pour assurer sa subsistance ou en cas de hausse de la démographie par exemple - et donc il a sans cesse été poussé à se dépasser, à faire preuve d'ingéniosité, à créer, à améliorer... C'est clairement établi en ce qui concerne le développement des techniques par exemple avec la création de nouveaux outils, de nouvelles machines. Il suffit de songer à la taille des premiers ordinateurs aux USA en 1945 et à la miniaturisation actuelle.

L'homme oscille donc entre le confort de l'acquis, de l'habitude et d'un autre côté l'inconfort ou l'excitation, ou les deux à la fois, de l'expérience de la nouveauté.

 

Mais d'où vient la nouveauté ?

On pourrait objecter à ce stade que pourtant : rien ne vient de rien.

Nichts kommt von nichts.

Et pour reprendre la formule en latin : ex nihilo nihil.

Faut-il rappeler que l'aphorisme ex nihilo nihil (ou : rien ne vient de rien) résume à merveille la doctrine

du poète philosophe Lucrèce (95 av. J.C. - 53 av. J.C.) et qui est défini comme étant un philosophe matérialiste et atomiste ?

Rien ne vient de rien et dans la même mouvance que ce philosophe matérialiste et atomiste on peut également citer Lavoisier :

"rien ne se crée, rien ne se perd,  tout se transforme".

Rien ne vient de rien... et toute nouveauté concernant la connaissance, le savoir passe par le champ de la perception, de l'expérimentation, de l'observation... De fait toute nouvelle pensée, toute nouvelle action, toute nouvelle façon de produire ou de fabriquer dans l'industrie, toute nouvelle façon d'être... repose en fait sur ce qui est préexistant, sur ce qui préexiste.

D'où une certaine confusion possible en terme de nouveauté puisque la nouveauté n'est par essence pas foncièrement nouvelle.

Par ailleurs il serait bon  de surcroît de distinguer entre la nouveauté qui constitue un épiphénomène historique et la "nouveauté-gadget" ou la nouveauté dont l’effet est aussi volatil qu’une bulle de champagne...

 

Une nouvelle façon de penser, un nouveau système de pensée, une nouvelle façon de faire avec le développement des techniques... Tout cela participe en fait d'une création.

Les grands navigateurs tels que Marco Polo, Bartholomé Dias, Christophe Colomb ou Magellan,

pour ne citer qu'eux, ont permis de créer des cartes du monde, disons de la terre, de plus en plus précises. Avec les sondes et autres navettes qui explorent les espaces intersidéraux, c'est maintenant la carte du cosmos, disons du ciel, que l'on cherche à établir de manière de plus en plus précise.

Toutes ces nouvelles découvertes, ces nouvelles théories constituent des nouveautés mais elles ne sont

en tant que nouveautés nullement synonymes de vérité et peuvent être réfutées ou validées. Qui contesterait aujourd'hui la loi de la gravitation de Newton ou bien encore le fait que la terre est ronde ? Et pourtant...

De façon générale pour être efficace un nouveau système de pensée doit être relayé par l'action et il est également important de considérer le facteur temps car la nouveauté est une façon de  préparer le futur, d'anticiper l'avenir et il serait intéressant de développer ce point.

 

Concernant les rapports entre nouveauté et création, j'aimerais citer Björk pour qui "les gens ont toujours peur de la nouveauté. Pour faire du neuf, il faut se donner le droit à l'erreur".

La vie n'apparaît-elle pas elle-même comme une construction, une création ?

Colette se plaisait ainsi à dire : "Le monde m'est nouveau à mon réveil, chaque matin".

Dans le domaine artistique - pour ne prendre que ce domaine - création - re-création  (- et même récréation... -) sont à l'ordre du jour puisque "la nouveauté c'est la sensibilité de l'artiste". Pour approfondir cette idée de nouveauté dans la création artistique il est à noter que "la nouveauté dans la peinture ne consiste pas dans un sujet encore non vu, mais dans la bonne et nouvelle disposition et expression, et ainsi de commun et de vieux, le sujet devient singulier et neuf."

Ce qui sous-tend la nouveauté dans le domaine de l'expression picturale par exemple ou bien encore de l'expression littéraire c'est la création à partir de la sensibilité de l'artiste. Faut-il encore avoir du talent...

 

Plus généralement ne peut-on pas affirmer que la nouveauté est toujours recherchée, toujours courue,

car "rien ne dure toujours, nous sommes voués à la nouveauté" ?... Et j'aimerais citer ici Machiavel dans Le Prince : "l'une des premières choses de l'homme, c'est sa fureur pour la nouveauté. Deux grands mobiles font agir l'homme : la peur et la nouveauté". Cette idée a d'ailleurs été reprise sous une autre forme dans le journal Le Monde du 14 mai 1968 avec la citation suivante, citation intéressante à bien des égards : "Nous voulons un monde nouveau et original. Nous refusons un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de périr d'ennui". C'est avec cette citation de Daniel Cohn-Bendit à propos de la nouveauté que j'aimerais conclure en ajoutant que selon des chercheurs de Chicago, la "néophobie", c'est-à-dire le refus des choses nouvelles, serait susceptible d'écourter la vie.

Pourquoi dès lors ne pas être ouvert à la nouveauté et même, pourquoi dès lors ne pas être ouvert à la nouveauté puisque "rien ne dure toujours" et que "nous sommes voués à la nouveauté" ?  
 

Rolande

 

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            LE MENSONGE    1 déc. 2010

 

La Rochefoucauld : "Nous aurions souvent honte de nos bonnes actions, si le monde voyait tous les motifs qui les produisent".

 

Je vais lancer la réflexion sur le mensonge en proposant un postulat assez simple, à savoir qu’il ne suffit pas de dire la vérité pour être dans le vrai.

 

Si nous acceptons ce postulat qui me semble des plus sensés, nous sommes bien forcés pour le défendre, d’accorder une place à l’omission et au mensonge.

 

C’est une idée qu’ Emmanuel Kant aurait considérée irrecevable, lui qui considérait le mensonge comme « le rejet et pour ainsi dire l’anéantissement de la dignité » ou encore « la véritable flétrissure qui souille la nature humaine ».

 

Pêché d’inconséquence ? Pêché de naïveté de la part de Kant ? Je n’en sais rien mais cela me surprend parce que, paradoxalement, le refus de mentir n’est en aucune façon le porteur ou le garant de la vérité.

Le principe de Kant est de toute évidence guidé par le rationalisme pur, et écarte tout humanisme qui, à juste titre, pourrait y voir de la sécheresse de coeur : il existe, d'évidence, des cas où le mensonge est un droit, peut-être même un devoir.

 

Plus nuancé, Socrate, 2000 ans plus tôt disait: « Nous ferons donc l'éloge de la sincérité et dirons la laideur du mensonge... Mais il nous faudra également dire les dangers de l'excessive sincérité, d'une exhibition impudique de la vérité. Aussi faudra-t-il faire une analyse de la fiction, c'est-à-dire des rapports entre le songe et le mensonge ». 

Il voyait donc le mensonge tel une sorte de rêve de l’esprit, qui nourrit l’illusion d’un monde à sa mesure.

 

Voilà pourquoi  on a pu prétendre que le mot mensonge viendrait du latin "mens", qui veut dire esprit, et de "songe", rêve. Le mensonge comme songe de l'esprit...

Mais ne s'agit-il pas là d'une étymologie... mensongère ?

 

Quelle serait la vertu de la vérité et de son associée, à savoir l’insincérité, si son rétablissement ou son énonciation est apporté par le goût de nuire. Par exemple : est-ce par sincérité ou par jalousie qu’on dévoile à quelqu’un un adultère ou une turpitude ?

N’est-ce pas mentir par omission de prétendre dire toute la vérité ?

A qui et à quoi pense le médecin qui annonce son cancer au patient ? (mensonge pieux ?)

Qui prendrait le risque d’accorder sa confiance à celui qui n’a jamais le courage de mentir ?

L’intention de vérité cache trop souvent l’impureté d’une intention.

 

Ecoutons la perspicacité de Benjamin Constant qui écrit : « dire la vérité n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a le droit à la vérité qui nuit à autrui ». En d’autres termes, tout homme a droit au mensonge qui réconforte.

 

Ces clins d’œil en faveur du mensonge ne doivent pas pour autant encourager, voire justifier le mensonge en général. Le mensonge généralisé rendrait vite notre société infernale, parce qu’il instaurerait une méfiance de tous envers tous.

Mentir, c'est en quelque sorte violer l'essence même de la parole, puisqu’elle devrait être le moyen d'expression de la pensée.

 

Le mensonge est toujours intentionnel, c'est-à-dire qu'il révèle une finalité. Mais peut-on être à la fois celui qui sait la vérité et celui qui la dissimule ? Evidemment oui !

 

- MAIS…  Rares sont les mensonges que, tôt ou tard on ne découvre pas, puisque les mensonges parfaits sont aussi rares que les crimes parfaits.

 

Comme toute ruse et tout artifice le mensonge est soumis aux aléas du temps qui passe, d’un nouveau repère, d’un lapsus, d’une mémoire défaillante ou d’une investigation approfondie.

Le mensonge est un calcul, un mécanisme, un échafaudage fragile qui s’oppose sans succès à l’inégalable spontanéité du vrai, c'est-à-dire des faits qui tôt ou tard surgissent tels qu’ils se sont produits.

 

La vérité est une sorte de miracle objectif qui déjoue les mensonges les plus méticuleux, tandis que le mensonge, même le plus raffiné et intelligent repose tout de même sur la crédulité de son destinataire : la vérité n’a besoin de personne, mais que reste-t-il du mensonge quand personne n’y croît ?  

Une fois trouvés ceux qui y croient, le mensonge devient alors prisonnier de la cohérence qu’il doit à ses dupes, au risque de trébucher à tout petit obstacle qui se présenterait sur son chemin.

 

Quelle serait sa fonction, sinon celle de tenter de reconstruire le monde, ou le cas échéant une situation, de l’extérieur, c'est-à-dire hors de la vie, hors du réel, dans l’espoir déraisonnable que cet échafaudage mensonger finisse par imiter et remplacer    la vérité ?

 

Toutefois, comment ne pas signaler à cet endroit le rôle important (et bienvenu !) du mensonge dans tout jeu de séduction ? La personne, qui cache son corps sous maintes armures, décourage le désir, tandis que l'impudique, qui l'exhibe avec obscénité, coupe l'herbe sous le pied du désir. Il est préférable que le corps soit pour un temps habilement dérobé au regard pour qu'il puisse devenir objet de désir : imaginé, attendu, désiré….

 

Et le mensonge politique ? Vaste débat ! Depuis Platon il jouit d’une grande tolérance : - - « Si donc il appartient à quelqu'un de mentir, c'est aux gouverneurs de la cité, pour tromper les ennemis ou les citoyens, quand l'intérêt de l'État l'exige. Aucun autre n'a le droit de toucher à une chose aussi délicate ».

 

Voici pour conclure ce bref exposé un mot au sujet d’un phénomène très fréquent, à savoir l’habitude de se mentir à soi-même.

 

Dans quel but se mentir à soi-même ?

 

- Peut-être et déjà pour atténuer un peu ses propres misères.

- Ensuite, comme déjà énoncé pour se réconforter et réconforter ses proches lors de  moments difficiles de la vie, ou bien pour se dire :

- « Je me mens pour ne pas être ridicule aux yeux d'autrui, pour être bien vu ou aimé ».

- Mais aussi, et cela est plus amusant, il faut parfois se mentir à soi-même pour que le mensonge ne trahisse pas la vérité ….

En voilà un exemple : essayons d’imaginer une scène de théâtre où une bonne comédienne pleure d’une tristesse véritable, même si pour verser des larmes véritables, elle invoque en secret des souvenirs personnels désolants.

 

Alors peut-être que seul le mensonge qui s’ignore peut prétendre à la vie ?

 

* * *

 

La sincérité c’est bon à l’égard de soi-même. A l’égard d’autrui, c’est sans intérêt, et le plus souvent bête et maladroit. (Paul Léautaud)

 

Luca

 

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Le Kama Sûtra est-il une philosophie ?

 

Il y a quelques années, j’ai lu un « Kama Sûtra » de Vâtsyâyana, traduit du sanskrit et présenté par Jean Papin1. J’ai ressorti l’ouvrage et j’y fais souvent référence dans le résumé qui suit.

 

Présentation du Kama Sûtra


Le
Kama Sûtra est sans doute le livre le plus connu de la planète. Rien qu’à entendre ses mots, les esprits s’émoustillent, parfois derrière un masque d’indifférence convenue ou de pudibonderie. Paradoxalement, il est aussi le livre le plus méconnu. Au fil du temps, les images sont restées mais les paroles ont été oubliées, alors que les écrits représentent environs les trois quart du recueil, pour un quart d’iconographies.

En fait, on devrait dire les Kama Sûtra car se sont des textes anciens, peut-être bien antérieurs au premier millénaire de notre ère, collationnés2 par Shri Vâtsyâyana qui aurait vécu, selon les sources, entre le Ier et le VIème siècle. Mais, pour respecter les habitudes, je ferai référence à l’ensemble, et j’utiliserai le terme de Kama Sûtra.

Le Kama Sûtra se définit comme un « traité des règles de l’amour » et l’Encyclopédie Larousse précise que « malgré son caractère érotique, il entre dans la littérature de la vie religieuse de l’Inde ».

À la fin de son ouvrage, Jean Papin propose un lexique avec la traduction des termes sanskrit. Voici les définitions qu’il donne :

- Kama signifie le désir, l’amour, l’objet de l’amour, et Kamadeva est le dieu de l’amour.

- Sûtra désigne la corde, le fil, le cordon sacré, termes dont découlent deux variantes : pour l’une, Sûtra est une règle exprimée en brefs aphorismes, pour l’autre, c’est un terme générique pour les traités de philosophies, de grammaire mais aussi de rituels védiques.

L’encyclopédie Larousse apporte quelques précisions à l’acception sûtra, dans le sens d’aphorismes, de versets mnémoniques : « Les érudits qui voyageaient ne pouvaient transporter que quelques feuilles de palmier sur lesquelles une vaste doctrine était résumée en quelques sûtra… ». Les Sutrâ étaient donc des textes concentrés utilisés comme aide mémoire.

 

Le contenu du Kama Sûtra :


Le prologue rend hommage à la triade :
Dharma, Artha, Kama ; les trois valeurs terrestres de l’Inde. Je résume en quelques mots :

- Dharma, comme le devoir moral ou l’ordre du monde. C’est à la fois l’humain et le divin.

- Artha consiste à rechercher la perfection des arts ou la prospérité.

- Kama est la satisfaction des sens, contrôlés par le mental, lui-même dirigé vers la conscience du Soi.

Le livre se divise en sept sections, séparées en chapitres.

Par exemple, dans la première section intitulée « Observations générales », le troisième chapitre est consacré aux soixante-quatre arts. Ne vous méprenez pas, car il s’agit : du chant, de la musique, la danse, la calligraphie, la préparation des parfums, l’élégance des gestes, la composition poétique, la dialectique, l’alchimie, la stratégie militaire… soyez sans craintes, je m’arrête là. Arts, qui pouvaient être pratiqués par les hommes ou, selon les auteurs, également par les femmes, surtout si elles étaient de noble naissance.

En fait, la première section donne une vision de l’ancienne société indienne. Le récit, qui s’adressait essentiellement aux trois castes supérieures, aux brahmanes, aux princes de sang et aux négociants, nous renseigne sur la vie quotidienne d’un homme distingué (sur l’arrangement de son logement, les règles d’hygiène, les repas) mais également sur ses relations sociales et ses obligations religieuses.

La deuxième section est consacrée à l’union sexuelle. Après des avertissements sur les compatibilités morphologiques des partenaires, l’auteur tente de décrire la phénoménologie de l’acte lui-même mais c’est très approximatif compte tenu des connaissances scientifiques de l’époque. Ensuite, Vâtsyâyana détaille les étreintes amoureuses. Contrairement au tantrisme où la femme est initiatrice et mène le jeu érotique3, dans le Kama Sûtra, l’épouse est soumise. Cependant, les sages condamnent la maltraitance ou la tyrannie à l’égard des femmes. Si la partenaire subit trop de morsures ou de griffures, elle peut les rendre à l’homme. Dans cette section, les multiples positions d’accouplement sont énumérées et si le mari est consentant, la femme peut prendre le commandement de l’action. Le plaisir de chacun est respecté et afin de ne pas laisser la femme insatisfaite, des conseils sont prodigués aux hommes trop pressés.

Dans la troisième section, qui concerne la recherche d’une épouse, les considérations sociales et religieuses, ainsi que les coutumes, sont largement détaillées. Le mariage d’amour est même préconisé. Il est dit dans le texte : « on ne trouve le bonheur, qu’avec celle que l’on aime vraiment » et un shloka (verset) précise : « Une jeune fille très sollicitée doit choisir l’homme qui lui plaît et épouser de préférence celui qu’elle croit le plus docile et le plus apte à la faire jouir ».

Lecture de la page 132 :

 

Le jour où une jeune fille se lie à un homme qui l'aime et se comporte comme sa femme, celui-ci doit honorer le feu pris dans la maison d'un brahmane versé dans le Veda, puis l'épouser suivant les préceptes religieux après avoir accompli le sacrifice à Agni avec, l'herbe kusha  et fait les trois circumambulations. Ensuite seulement il en informera son père et sa mère. Les sages disent, en effet, qu'un mariage ayant Agni (le £eu) pour témoin ne peut jamais être annulé.

 

La quatrième section est dédiée aux devoirs de l’épouse qui doit être attentive et respectueuse.

Quant à la cinquième section, elle est plus originale puisqu’elle prévoit l’adultère. Elle propose des stratégies de conquête et un chapitre entier est consacré à l’intervention d’une entremetteuse.
 

Lecture de la page 170 :

 

Uddâlaka pense que si un homme et une femme n'ont encore eu aucune relation et n'ont rien tenté dans ce sens, l'intervention d'une appareilleuse n'aboutira pas.

Les émules de Bâbhravya, moins catégoriques, disent que s'ils ne se connaissent pas personnellement mais ont hasardé un rapprochement, il faut y avoir recours.

Quant à Gonikâputra, il estime que, même s'ils ne se sont mutuellement manifesté aucun signe de tendresse, le simple fait de se connaître justifie l'intervention de l'entremetteuse.

Enfin Vâtsyâyana départage tout le monde en déclarant que, même sans se connaître et sans aucun effort de séduction préalable, ils peuvent utiliser ce personnage.

L'entremetteuse approchera la femme en lui montrant les cadeaux que son galant a donnés pour elle : bétel, onguents, bagues et vêtements où seront imprimées, avec d'autres signes, les marques de ses ongles et de ses dents. Sur l'étoffe du vêtement, il aura déposé ses deux mains enduites de safran en signe d'amour.

 

La sixième section rend hommage aux courtisanes. Bien sûr, il est question de charmes et d’argent. On y énumère aussi les qualités d’une bonne amante dont voici l’extrait : «Beauté, jeunesse, signes favorables sur le corps, charme d’une yogini5, dévouement, prévoyance, goût des richesses, appétences très prononcée pour l’union sexuelle, stabilité, type correspondant à son partenaire, distinction, goût pour les réunions mondaines et les beaux arts, sans oublier les qualités plus généralement souhaitables chez toutes les femmes : intelligence, bon caractère et bonnes manières, rectitude et gratitude, prévoyance à long terme, loyauté, choix des opportunités, urbanité, (jamais d’éclat de rire, c’est lamentable !), absence de persiflage, de médisance et de colère, de vanité et d’étourderie, connaissance des Kama Sûtra, des textes semblables et des arts. Une femme privée de ces aptitudes est une vraie calamité ! »

Pour finir, la septième section dévoile les secrets de la magie et révèle les recettes des onguents, des philtres d’amour et des aphrodisiaques.

 

Commentaire :


Voilà, c’était ma lecture du
Kama Sûtra.

Je vais peut-être vous choquer mais pour moi, c’est un livre de savoir vivre. Il annonce au lecteur tout ce qu’il peut faire et même ce qu’il doit faire mais implicitement, l’avertit des conséquences de ses excès. Le Kama Sûtra établit les règles de fonctionnement de la société dans les relations personnelles.

Nous, occidentaux, avons de la peine à comprendre la religion indienne qui ne sépare pas l’humain et le divin. Tous deux sont inclus, dans le dharma. C’est la stratification par castes qui révèle le degré de noblesse et de pureté.

Se demander si le Kama Sûtra est une philosophie, c’est en premier lieu s’interroger sur la définition de cette discipline : Qu’est-ce qu’une philosophie ?

Celle-ci consiste à transformer sa vie à partir d’une réflexion argumentée, étayée et justifiée.

C’est une interrogation sur l’être, le monde et les valeurs. Puisque philosopher, c’est chercher à comprendre la vie et la mort, pourquoi parle-t-on si peu d’amour dans la philosophie ?

J’ai des éléments de réponse :

Ce livre du Kama Sûtra m’a fait penser à un autre ouvrage, très ancien lui aussi, car il date du début du Ier siècle après J. C. et que je trouve pourtant, toujours d’actualité. Il s’agit de l’art d’aimer d’Ovide.

L’auteur se présente en maître qui instruit le novice : « Où choisir l’objet de ton amour, où

tendre tes filets ?» peut-on lire dans le livre I. Ovide y donne des conseils d’élégance, enseigne l’art du compliment et de la promesse, ainsi que des ruses pour attendrir le cœur des femmes. Dans le livre II, le poète ose. Voici un autre extrait : « Si tu veux m’en croire, lecteur, ne hâte pas le plaisir de Vénus. Sache le retarder, le faire venir peu à peu, doucement. Quand tu auras trouvé l’endroit sensible, l’organe féminin de la jouissance, pas de sotte pudeur : caresse-le, tu verras dans ses yeux brillants une tremblante lueur […].

Puis, dans le livre III, « pour que le combat soit égal », c’est Ovide qui le dit, il propose, aux femmes, tout un arsenal pour séduire et se méfier des hommes.

Mais voilà, Ovide est condamné à la relégation. D’après Chantal Labre, professeur de lettres, l’immoralité de ses oeuvres a déplu à Auguste, l’empereur voulait instaurer un ordre moral et venait de faire voter une loi sur les adultères.

L’art d’aimer est un ouvrage qui pourrait être contemporain du Kama Sutra. Pourquoi tant de différences entre les deux ? L’ouvrage oriental est librement diffusé alors que le traité d’Ovide est un des premiers livres à être censuré, il est interdit dans les bibliothèques publiques.

On peut aussi faire une lecture comparative entre le Kama Sûtra et l’Art d’aimer. Le premier est écrit par des sages de l’Inde archaïque, que les grecs anciens nommaient gymnosophistes, pour qui la notion du bon est privilégiée.

Ovide, poète de l’empire romain, est influencé par la culture platonicienne et l’auteur traite son sujet sous l’angle du beau.

Cette différence entre le bon et le beau n’est pas anodine.

Dans une de ses conférences, Michel Onfray l’explique de cette manière. Pour les gymnosophistes, la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût ont la même valeur. Ces sens sont différents, complémentaires mais traités d’une façon égalitaire.

Pour Platon, lui-même influencé par Pythagore, les sens sont hiérarchisés. D’un côté les sens nobles, la vue et l’ouïe, qui permettent des relations à distance, puis, à l’opposé, les sens de la promiscuité, l’odorat, le toucher et le goût qui nécessitent parfois un contact direct pour être éprouvés. Pour les platoniciens, le beau ne peut être perçu que par les sens nobles.

C’est le cas de l’oeuvre du peintre qui s’examine avec du recul, de même la musique peut s’apprécier de loin. Les autres sens sont dévalués.

L’explication du philosophe normand m’a permis de voir une différence importante entre les deux ouvrages qui traitent pourtant du même sujet. L’exemple le plus flagrant que j’ai trouvé à vous rapporter concerne la position de la femme pendant l’accouplement.

Pour les sages indiens, la variété des célèbres postures érotiques se justifie pour éprouver de nouvelles sensations du fait de la stimulation de zones érogènes différentes. La finalité en est un plaisir plus intense. Un petit détail supplémentaire, à chaque position la femme chante une note différente, ce qui permet d’entretenir l’excitation du partenaire. Eh oui ! Dans le Kama Sûtra, on fait l’amour avec les cinq sens, même avec l’ouïe !

Pour Ovide, c’est l’esthétique qui compte. La femme doit rester belle, pour cela elle doit choisir des positions qui cachent ses défauts. Je le cite : « La femme dont la figure est particulièrement jolie, devra s’étendre sur le dos. C’est de dos que devront se montrer celles qui sont satisfaites de leur dos. […] La femme petite prendra la posture du cavalier. […]». Et le plaisir de la femme ? Ovide n’en tient pas compte. Il le sacrifie au bénéfice du beau.

 

Pourquoi avons-nous tant de problèmes avec l’amour ?


Là, j’étais presque aussi perplexe que dans mes tentatives pour définir ce qu’était une philosophie.

J’ai fait alors appel à Michel Onfray. Dans une série de trois conférences enregistrées sur CD et intitulées « Le pur plaisir d’exister », le philosophe développe sa théorie du corps amoureux, « l’érotique solaire ». Il s’interroge sur la façon d’établir une relation hédoniste avec l’être aimé. Pour y arriver, dit-il, il est nécessaire de redéfinir nos modes de relations et de trouver une autre théorie du désir, car le désir n’est pas le manque. La source de cette erreur remonte à Platon. Dans « Le Banquet », Aristophane explique qu’à l’origine nous étions des androgynes, sortes de créatures sphériques à quatre mains, quatre jambes et une tête. En ce temps là, trois genres coexistaient : homme/homme ; femme/femme ou homme/femme. Ces androgynes étaient aussi vigoureux qu’orgueilleux, ce qui déplut aux dieux, et pour les affaiblir, Zeus décida de les couper en deux. Depuis plus de deux millénaires, en occident, les individus recherchent leur moitié pour être enfin heureux. La théorie du désir, considéré comme manque, provient de ce sentiment d’incomplétude.

Michel Onfray propose de penser le désir à la manière des épicuriens, comme un excès. Un trop à offrir plutôt qu’un vide à remplir. Cela modifie les relations puisqu’on donne au lieu de prendre.

Notre culture chrétienne a gardé Platon et rejeté Épicure. De plus, notre sexualité est marquée du pêché originel. Par conséquent, la femme devient l’ennemi de l’homme qui doit s’en écarter pour ne pas succomber au désir.

Dans le Kama Sûtra, le sexe n’est pas vu comme quelque chose d’horrible, ou comme un simple outil de procréation. C’est un échange de plaisir. Le corps doit être appris pour être compris, le sien comme celui de l’autre, afin de permettre un épanouissement commun.

Traités de la même façon, les hommes et les femmes ont des relations harmonieuses. Plus même, en se souciant du plaisir de l’autre, ils atteindront ensemble le bonheur. Et la finalité, serait de réaliser sa sexualité avec la personne que l’on aime.

Aider l’autre dans sa quête du bonheur, n’est ce pas une philosophie ?

 

Par Pascale

 

Mon commentaire suite au café philo du 24/11/2010

Je repense, ce jeudi matin, à notre discussion du café philo. Celle-ci  concernait le Kama Sûtra. À la fin de la séance, beaucoup sont venus me faire part de leur étonnement sur  la tournure qu’avait pris le débat. Nous avions essentiellement parlé de religion, mais le Kama Sûtra est livre de la religion hindouiste.   Je crois que nous sommes encore bridés par nos tabous et que nous avons toujours des difficultés à parler de la sexualité, surtout lorsque le groupe est aussi important et aussi hétérogène.

Nous aurions pu envisager le sujet d’un point de vue économique. En fait, je devrais plutôt dire d’un point de vue patrimonial. Nous sommes si prisonniers de notre culture que nous ne pouvons même pas la reconsidérer totalement.  Le patriarcat nous semble tellement naturel qu’il ne nous vient même pas à l’esprit qu’il pourrait être remplacé par le matriarcat.

Nous sommes des animaux évolués et notre sexualité occupe une place importante dans notre cerveau archaïque, c’est peut-être grâce à ça que les religions n’ont pas réussi à nous châtrer. Lorsque nous étions un peu moins « humains », nos organisations sociales ressemblaient davantage à celles du monde animal.  Les systèmes sociaux dépendent des systèmes d’appariements : polygynie (un mâle avec plusieurs femelles), polyandrie (une femelle avec plusieurs mâles) ou polygamie dans le sens de plusieurs unions, c'est-à-dire plusieurs femelles avec plusieurs mâles. Ces systèmes obéissent aux lois de la nécessité.

Un accouplement aboutit à la transmission du patrimoine génétique, la moitié des gamètes mâles unie avec la moitié des gamètes femelles vont produire un nouvel individu. Mais maintenant que nous vivons dans un monde de propriétaires, nous devons laisser à nos descendants une parie de notre patrimoine économique. Ce fait est important car les femmes portent les enfants des hommes. Ceux-ci veulent être certains de leur descendance et une des solutions, c’est d’empêcher d’autres hommes de l’approcher.  Patrimoine et patriarcal ont la même étymologie, pater, le père.

Essayons de voir les choses différemment. Une transmission des biens qui se ferait par la mère. Il n’y a plus de doute, rien n’est plus certain,  le petit être qui sort du ventre de la femme est son enfant. Une femme pourrait avoir plusieurs partenaires et plusieurs hérités de pères différents. Le gros problème, qui serait surtout celui des hommes, c’est que dans cette organisation sociale, les femmes seraient détentrices des richesses et les hommes perdraient leur pouvoir. La suprématie des hommes sur les femmes est vraisemblablement due à la supériorité  de leur force physique qui en a fait d’eux des protecteurs. Mais avec l’apparition de la propriété, peu à peu, les hommes ont voulu protéger leurs biens au lieu de prendre soin de  leur femme.

C’est pour moi, la protection des richesses des hommes qui a conduit à une sous considération de la femme, à sa domination, à sa castration. Une femme qui n’a pas de plaisir sexuel ne risque pas d’être tentée.  L’homme, en châtrant  la femme, s’est privé de beaucoup de plaisir, mais aussi de la possibilité d’une vie libre et harmonieuse avec l’être aimé. Hélas, rares sont ceux qui le savent.

La liberté sexuelle de la femme dépend de son émancipation économique. C’est ce que l’on peut voir apparaître dans notre société. On pourrait proposer un café philo sur le sexe et l’argent !

Pascale

 

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La repentance

Le terme de repentance, que l’on trouve déjà dans la Bible, est devenu d’un usage plus fréquent depuis que le pape JP ll, en a fait un élément de la doctrine de l’Eglise catholique. Ainsi a-t-il fait publiquement repentance d’évènements passés dans lesquels l’Eglise catholique porte une responsabilité peu glorieuse (Procès Galilée, Inquisition, anti-judaïsme affirmé et assumé durant de nombreux siècles). Son successeur portant la repentance sur le comportement peu digne de certains membres en exercice du clergé.
Un Jésuite, a pu donner de cette attitude la définition suivante, elle est « la reconnaissance d’une responsabilité collective et l’expression d’une solidarité de tous les membres de l’Eglise pour les fautes commises par quelques uns ». La repentance va donc au-delà de la confession, puisqu’elle sort du domaine strictement religieux, celui du rapport avec le divin, pour reconnaître des fautes concernant non la foi mais le regard que cette institution porte sur le monde ou la manière dont elle se gère. Cela se justifie puisque dans le monde actuel qui est un monde ouvert, une religion ou même une simple croyance, ne peut plus prétendre détenir à elle seule la vérité et s’en arroger un monopole
de diffusion. Le souci des religions est d’éviter tout relativisme, toute expression fondée sur l’opinion susceptible de changer constamment, pour conserver intact leur socle, qui est constitué par le dogme qui énonce les articles de foi ; la repentance trouve ainsi sa nécessité et sa justification en ce qu’elle est une manière de précéder toute critique et d’y répondre. Pour le pape, reconnaître les fautes et les erreurs, en demander le pardon et affirmer que de semblables errements ne se reproduiront pas, c’est assurer la prégnance et la prééminence du dogme de l’infaillibilité pontificale, qui est au cœur même du catholicisme. Ce qui est reconnu comme étant faux l’est assurément, mais ce qui a contrario est reconnu comme juste ne peut être discuté…par les adhérents de cette institution du moins.

Dans le domaine politique, celui qui adopte pareille position pour reconnaître des turpitudes passées accroît sa légitimité en demandant l’absolution devant l’Histoire pour la nation qu’il représente. Ainsi le président Chirac lors du
discours en 1995 sur la responsabilité de l’Etat français lors de la rafle du Vel d’Hiv ou le chancelier W. Brandt, s’agenouillant en 1970 devant le monument commémoratif des exactions de la Wehrmacht durant la 2e guerre mondiale en Pologne. Occulter une page du passé sous prétexte qu’il est honteux n’est rien de plus qu’une bassesse morale et un outrage supplémentaire aux victimes.
La repentance a une toute autre allure qu’un simple procès, comme le procès de Nuremberg par exemple, au cours duquel l’ on juge et on condamne. Mais d’un procès, aucune grandeur morale ne se dégage. D’ailleurs on ne juge toujours que des vaincus, si les nazis et les khmers rouges ont eu à faire face à des juges, quid des stipendiaires des tyrannies staliniennes ou maoïstes ?

L’expression d’une repentance ne résulte pas d’un simple état d’âme, elle est le fruit d’une réflexion, elle est volonté de clarification, et pour cela il n’est nul besoin  d’un juge. Montaigne avait déjà pu noter « la raison efface les autres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance » Et le philosophe Le Senne a pu établir :« Dans la mesure où le remords s’intellectualise et se tourne en entreprise morale avec rôle de la volonté, il devient le repentir. »
Il y a donc la volonté de réparer la faute, non sous la contrainte d’un tribunal, mais en ne faisant appel qu’à son libre-arbitre.

Ce n’est pas faire preuve d’un pessimisme excessif que de reconnaître que toute œuvre humaine est faillible, même celle qui fait état des aspirations les plus nobles; de fait, tout aréopage qui se considère en droit de dire ce qui est
vertueux et ce qui ne l’est pas, n’est vraiment fondé à le faire que s’il soumet à un examen lucide ses prises de position passées. Ainsi que valent par exemple les élucubrations actuelles de la Ligue des droits de l’homme contre des décisions d’un gouvernement légalement constitué alors que cette même ligue n’avait aucunement jugé utile de critiquer les procès de Moscou durant l’ère stalinienne. Elle s’était notamment crue autorisée, en 1937, d’ affirmer :"Il est des heures où une révolution ne peut être sauvée que par des mesures extrêmes et on ne saurait à certaines périodes se dispenser de recourir à des moyens exceptionnels. Le droit de légitime défense existe pour les individus, a fortiori existe-t-il pour les nations…Nul ne saurait refuser à un peuple le droit de sévir contre les fauteurs de guerre civile, contre des conspirateurs en liaison avec l'étranger. Ce respect des principes est un devoir en période normale, mais en période de crise, en cas de péril intérieur ou extérieur, en présence de menées terroristes, il faut non pas blâmer mais louer les peuples et les régimes qui ont le courage d'instituer, s'il le faut, un tribunal révolutionnaire ». Depuis on attend vainement une appréciation plus sereine d’un régime responsable de 20 millions de morts. Lorsque l’on bafoue ainsi les valeurs que l’on voudrait voir gravées sur l’oriflamme brandi au nom de l’universalisme des droits de l’homme et que l’on s’en sert pour proclamer la nécessité et réclamer de fait des repentances à tout va pour tout autre que soi, on sombre dans ce P. Bruckner appelle la « Tyrannie de l’innocence », symptôme et prurit inguérissable de l’homme blanc qui n’aurait que son sanglot comme dérisoire amendement de ses turpitudes passées et présentes. Ce qui en découle alors est « l’hystérie misérabiliste » de tous ceux qui s’arrogent le droit d’être le débiteur ad vitam aeternam de l’Européen, et qui se traduit de leur part par une victimisation obsessionnelle.

Evidemment alors, l’Occidental, du moins le quidam moyen, tombe de haut : lui à qui l’idéologie soi-disant progressiste avait fait croire qu’il était unique, représentant du genre humain à lui tout seul car le progressiste dont il suivait l’avis se rêvait universel, se découvre non seulement quelconque mais accusé de tous les crimes. Ce malheureux  « conformisme du gémissement » perdure chez certains encore de nos jours. Mais il est tellement facile de s’affirmer comme n’étant jamais coupable de rien, cela évite d’endosser le ridicule de l’échec.

Quant à tous ceux qui, toujours sous l’étiquette de progressisme, clament tout haut vouloir accepter et légitimer ces critiques, ils se réfugient dans un infantilisme morbide et font résonner en écho à cette plainte permanente un « nietzscheïsme renversé », ou la victime est divinisée, ou le faible d’hier garde son image de faible et d’exploité, icône misérabiliste d’un monde occidental toujours en recherche d’exotiques idoles à vénérer. Cela permet « d’éclairer sa banalité d’un arrière-fonds tragique », de prendre la posture du résistant, du héros pour qui toute loi est liberticide, attentatoire à la dignité des exclus et des misérables dont il est naturellement le porte-parole. Le parangon de cette figure de résistant de salon étant Sartre, dont le haut fait d’armes fut de combattre non le nazisme duquel il s’accommoda fort bien, mais le gaullisme décolonisateur, vu comme l’ultime avatar d’un fascisme honni. L’illustre maître à penser des germanopratins n’allait bien sûr pas s’abaisser à une quelconque repentance. La haine de soi, accompagnée d’appel au meurtre, avait rang d’absolu chez ces plaisants et maniérés esprits : «  Abattre un Européen c’est faire d’une pierre 2 coups, supprimer un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme libre », écrira-t-il dans la préface des Damnés de la Terre.
Mais ne disait-on pas alors qu’il « valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » ?

Ces postures, qui sont autant d’impostures devant l’Histoire n’ont évidemment rien à voir avec la repentance et sont tout simplement des mises en scène de la médiocrité de ceux qui s’exhibent ainsi. Si les Européens veulent à nouveau se faire reconnaître un droit à penser l’ensemble de ce qui est, ce que la philosophie grecque de l’Antiquité, avait formulé pour la 1ere fois, il leur faut porter un regard à la fois critique et interrogateur sur ce qui les entoure
et sur leur propre être. Ce regard, ne doit pas être un aveuglement, ne doit pas déboucher sur un catalogue de croyances susceptibles de faire sens pour toute l’humanité. Il se doit d’être un exercice de lucidité définissant et analysant les causes de la chute lorsqu’il y a faillite de la raison et de porter cela à la connaissance de tous. « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire, ce n’est pas de subir la loi du mensonge triomphant qui passe », a pu écrire Jean Jaurès.

La repentance cependant, est toujours néfaste lorsqu’elle devient une exigence de repentance de la part de certains groupes pour mettre en cause les lois d’un pays. Ainsi Malika Sorel, membre du Haut conseil à l’intégration, a-t-elle pu noter : «  La problématique de l’intégration des flux migratoires se traduit partout par des exigences d’une ampleur telle qu’elles viendraient à changer radicalement le contenu des projets politiques collectifs des peuples hôtes si elles venaient à être satisfaite. Dans tous les pays hôtes, l’accueil de l’Autre se transforme peu à peu en une demande d’abdication des idéaux sur lesquels se sont bâties les sociétés d’accueil…Aux yeux de leurs élites politiques, les
peuples européens seraient-ils le seuls au monde condamnés à ne pas jouir du droit d’avoir une identité ? »

C’était bien pour redonner une identité aux peuples d’ Europe, pour, après Auschwitz, redonner du sens au sens et accepter le repentir de ceux qui s’étaient adonnés avec tant de frénésie à la délirante lutte des races, qu’après 1945, était née l’idée d’une nouvelle transcendance par la création d’une union européenne. Mais en quoi une union peut-elle porteuse de sens, si sa finalité est tout simplement de ne pas avoir de finalité si ce n’est de reculer toujours plus loin les contours d’un ensemble dont l’identité repose sur l’unique fait de ne plus avoir de frontières, partant du postulat que ce qui délimite est ce qui discrimine? Arborant l’étendard du relativisme le plus intégral derrière l’énoncé de droits toujours plus abstraits et de la repentance permanente au motif que toute identité fondée sur une nation est une menace puisque relevant d’un populisme préludant à une résurgence fasciste, les peuples, dépossédés de leur identité, se rendent bien compte que la frontière n’est pas ce qui menace, mais est ce qui protège, que l’expansionnisme de cette Europe-là n’est qu’une nouvelle forme de suffisance, que la repentance ne doit pas être ce qui détruit l’identité mais ce qui la construit, l’identité étant ce qui fonde une civilisation, laquelle est, selon St-Exupéry, « un héritage de croyances, de coutumes et de connaissances lentement acquises au cours des siècles, difficiles parfois à justifier par la logique, mais qui se justifient d’elles-mêmes puisqu’elles ouvrent à l’Homme son étendue intérieure. »
 

Jean Luc

 

 

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Le Hasard, Compte-rendu du café philo du 7 septembre 2010

 

Préambule

Etymologiquement le mot hasard vient de l’Arabe est signifie le dé et extensivement le jeu, toutes activités où le calcul, la réflexion et le jugement n’ont aucune part, car les diverses faces d’un dé ont toujours des probabilités égales d’apparaître lorsqu’on les jette sur le tapis.

Jeter les dés, c’est un phénomène que nous appelons fortuit ou dû au hasard, car il dépend de causes trop complexes pour que nous puissions les connaître toutes et les étudier.

 

Mais cela ne signifie pas que le hasard soit l’absence de causes, mais une série de causes multiples difficiles à prévoir et qui échappent à tout contrôle et toute intention, tel est le cas dans le lancer de dés, et il est vrai que nous n’aimons pas ne pas maîtriser !!

Le hasard recouvre les deux acceptions de hasard malheureux ou heureux, chance ou malchance. Ainsi lorsqu’on prend une décision politique on court un risque ou une chance comme disait Edgar Faure, même si l’événement en lui-même est fortuit et ressortit d’un concours de circonstances heureuses ou malheureuses.

Le président Henri Queille de notre IIIème république appliquait à son goût le principe du libéralisme, « Il n’y a pas de problème qu’une absence de solution ne saurait résoudre » ; Mais en cela il ne suivait pas les préceptes de Machiavel qui au nom de la virtu faisait obligation au Prince d’agir afin d’amortir les effets du hasard « La fortune est maîtresse de la moitié de nos oeuvres et elle nous laisse gouverner à peu près l‘autre moitié, à défaut elle manifestera sa puissance là où il n’y a pas de remparts dressés pour lui résister ».Le hasard n’est donc pas un destin implacable mais au contraire il offre des opportunités, du libre arbitre, et donc la passivité est interdite dans le champ politique. L’événement en lui-même n’a pas de sens a priori, et par la virtu, qui est une habileté à se jouer du hasard, on peut aller plus loin vers des succès plus éclatants, voire des défaites plus cinglantes.

Dès lors le hasard devient destin ou fatalité, surtout si ce qui arrive est sans raison apparente ou explicable, et que l’on croira redevable soit de la Providence, soit du sort ou de la fortune.

On cherche à prévoir, à prier pour obtenir une intercession, consulter des mages et des astrologues, jusqu’au principe de synchronicité ; Dans un ensemble de causes nous tentons de chercher un sens qui soit Dieu, la magie, l’horoscope, et nous les quantifions même à l’aide de calculs de probabilité pour nous rendre à l’évidence que toutes les causes ne sont pas maîtrisables en détail.

Mais existe aussi l’exception du possible d’André  Breton défendant l’idée d’un hasard objectif. « Foi persistante dans l’automatisme comme sonde, espoir persistant dans la « dialectique » pour la résolution des antinomies qui accablent l’homme, reconnaissance du « hasard objectif » comme indice de réconciliation possible des fins de la nature et des fins de l’homme aux yeux de ce dernier, volonté d’incorporation permanente à l’appareil psychique de l’ «humour noir » qui, à une certaine température peut seul jouer le rôle de soupape, préparation d’ordre pratique à une intervention sur la vie mythique, qui prenne d’abord, sur la plus grande échelle, figure de nettoyage. ».

Le hasard n’est donc pas le contraire de la loi et l’écriture automatique obéit à une loi comme le hasard en possède une. On se laisse dicter par le hasard sachant que les mots distribués selon la fortune trouveront un sens par la grâce de « l‘Esprit » dont le rôle est de produire du sens, de la rencontre…..Ce hasard objectif résout le problème du désenchantement du Monde sans Dieu après la guerre de 14-18…..En l’absence de Dieu on se doit de chercher le « surréel » derrière le réel, dont les signes se dévoilent si peu qu’on soit ouverts à toutes les rencontres.

 

De l’a-causalité à la causalité

 

Pour passer du « sans cause » au principe de causalité il nous faut la temporalité où la cause précède l’effet, car l’a-causalité serait l’absence de temps.

Il n’existe pas de hasard absolu sinon aucun Monde structuré n’existerait et tout serait in-identifiable. En statistique on établit des lois sur le hasard et la contingence (CF lois de Pascal et son pari sur l’existence de Dieu), mais il n’existe pas de causalité linéaire, une concatétanisation fatale.

Si nous sommes en présence d’un Monde caractérisé par sa complexité, sa multiplicité de facteurs et ses boucles de rétroaction, c’est le chaos comportant un ensemble d’effets sans cause spécifique où la causalité est limitée à un champ des possibles, de même qu’en physique quantique. Gödel affirme en outre qu’un système formel ne peut pas être totalement fondé pas ses propres moyens mais que des moyens plus puissants sont nécessaires ; Comment alors fonder un absolu et croire en une vérité absolue, et déjouer le hasard ?

Notre esprit tente de trouver des relations causales où on peut rapporter par exemple les résultats réalisés au lancer de dé, aux résultats calculés….que ce soit hasard ou fatalité, on va trouver des causalités, causalité, synchronisme ou hasard.

Le hasard existerait-il en présence d’une finalité absolue dans l’univers ? A priori non. En outre avec le développement des lois nous rencontrons de plus en plus d’incertitudes (Heisenberg), le champ d’application devient infini.

Une petite histoire du hasard

Le hasard et la causalité sont-ils dans la nature ou dans l’Esprit, sur ce point on a beaucoup évolué  au cours du temps :

. Le hasard est extérieur à la Nature pensait Aristote et même Einstein du moins au début de sa carrière. Le hasard n’est pas dans la nature qui est « causée »  de façon exogène, le hasard n’est cause de rien, le Monde ne peut être « causé ».

. Au 18è et 19ème siècle (Ap JC bien sûr ! ), règne le déterminisme (Descartes, Leibnitz, Newton, Laplace et le jeune Einstein), ils ne supportent pas le hasard, et si on ne sait pas c’est qu’on est ignorant, et on raille d’abondance les superstitieux !! Ignorant car ce qui arrive est en dehors  des normes objectives ou subjectives de ce qui est moralement non délibéré : Le hasard n’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet inconnu ; série de causes indépendantes pour la production d’un événement c’est le hasard ; ce qui n’a pas de cause morale proportionnelle à l’effet ; selon Bergson le hasard serait un mécanisme se comportant comme s’il avait une intention….Une roue de Boeing tombe sur quelqu’un à Schiltigheim on pense que c’est le hasard, si la roue du Boeing ne tombe sur personne est-ce encore le hasard ? Ou alors on envisage « s’il y avait eu quelqu’un !! » Comme si la roue du Boeing avait choisi de tomber en ce point. En outre Freud ne laisse aucune place au hasard.

. Avec Courneau, le hasard est hors de la Nature.

. L’absence de contingence est une absence de finalité, la pensée causale linéaire n’admet pas le hasard qui est hors Nature, ainsi que le pensent les créationnistes.

. Au 20ème siècle le hasard est réinstallé au cœur de la Nature, complexité, information, indéterminé, irréductible, imprédictible; La théorie de Goedel prône qu’il existe de l’indécidable pour une partie de la réalité.

Le chaos déterministe affirme que tout peut être mathématiquement déterminé, mais que le résultat est imprédictible, comme le climat ou l’économie par exemple.

Dans la pensée moderne le déterminisme et le hasard existent, mais la Nature est-elle hasard ou déterminisme ? Edgar Morin utilise la métaphore de l’entonnoir : le Monde est à la fois déterminisme et phénomène aléatoire, le chaos-déterminisme, c’est le hasard lié à la théorie des grands nombres.

Finalement déterminisme ou hasard dépendent de l’observateur :

. S’il regarde par le petit bout de l’entonnoir il aura du recul et verra le paysage avec un tracé très net, un Monde en étroite nécessité

. S’il regarde le paysage par le gros bout de l’entonnoir, il verra une géographie du chaos et ne pourra donner un sens que par le hasard ou la loi des grands nombres.

Mallarmé et le hasard

Un coup de dé, jamais n’abolira le hasard disait Mallarmé : Le joueur instaure le hasard au moment  où il lance les dés et l’épuise après, mais pour cette séquence uniquement.

Il existe une nécessité et une causalité nécessaires dans la façon de jeter le dé et dans la façon dont il retombe. Un cerveau absolu pourrait abolir le hasard par la connaissance et produire le chiffre qu’il voudrait. Mais attention s’il existe une causalité cela ne veut pas dire qu’il existe une finalité !!

Le hasard et la nécessité

Le Monde n’est pas là pour faire plaisir à l’homme, et la réalité extérieure à nous comporte une finalité aveugle et non providentielle, un genre de hasard où les effets sont produits sans intention aucune. Il n’y a donc pas de finalité à l’œuvre dans la Nature, pas d’intention, mais une série de nécessités, un hasard selon lequel les espèces évoluent. En dehors de notre fait psychologique le hasard, tout seul, conditionne l’évolution des espèces, dont nous les hommes, pour produire des formes nouvelles. Le hasard n’est  plus ici la limite de la connaissance et le début de notre ignorance, mais une entité théorique, selon Darwin.

La pensée ne se hasarde pas à penser le hasard, mais à connaître les modalités d’évolution des espèces, sans la prédication de ce qui va se passer. Le hasard ici est le contraire de la Providence mais pas le contraire de la nécessité.

Si le hasard n’existait pas

Si le hasard n’existait pas, nous pourrions donner un sens à tout ce qui arrive, ainsi si je croise des gens dans la rue ce ne sont que des rendez-vous !!

Mais il m’est loisible de transformer chaque événement en rencontre par la puissance de l’Esprit qui transforme tout en sens, et des régiments de « Nadja » s’offriront à moi. J’aurais ré-enchanter le Monde qui deviendra pour moi Providence…..Et si la personnalisation par la Providence m’est impossible, si elle disparaît, j’accepterai le hasard qui sera tout à la fois enchantement et désenchantement , et accepter ce hasard sera mon opportunité de créer des formes nouvelles. Je m’accorde le droit de penser le hasard car je me sens capable de m’étonner et d’accepter de faire quelque chose de cet étonnement à partir d’événements insensés !!

Par ailleurs avec Husserl et la phénoménologie, le hasard est écarté il n’existe pas en terme relatif car il y a le libre arbitre pour en atténuer les effets. Mais est-ce intéressant de donner un sens à tout ? Les bouddhistes veulent évacuer le sens pour s’en tenir aux finalités avec détachement et sérénité. En fait c’est l’observateur qui décide de l’existence ou non du hasard, c’est bien ce  qu’on ne peut imputer à l’homme pensant ou à la puissante Nature, que nous offrons au hasard…la coïncidence d’événements ne devient hasard que du fait de mon attente…..dire qu’une chose est remarquable par elle-même ou par ses effets, c’est introduire une personne qui y est sensible et qui fournit tout le remarquable de l’affaire; Si je n’ai pas joué au loto il n’y a pas de hasard pour moi.

Pour paraphraser la théorie sartrienne des amours nécessaires et contingentes, on peut avancer que :

. La personne rencontrée par hasard et qui correspond à mes attentes m’est venue comme si elle me fut promise de toute éternité, elle est « ma nécessaire » irremplaçable.

. La personne rencontrée par hasard mais qui correspond moins à mes attentes sera « ma contingente » facilement substituable.

 

Ce n’est pas par hasard que le joueur qui s’adonne au hasard ne croit pas au hasard !

Le sophisme du joueur : illusion très commune chez ceux qui jouent au jeu de hasard mais ne se résignent pas à admettre que seul le hasard, précisément, joue et que la seule chose que nous puissions connaître en ce domaine nous est donnée par le calcul des probabilités. Selon cette illusion il y aurait comme une mémoire dans la chose, et personne n’oserait rejouer les mêmes chiffres du loto qui viennent juste de sortir…or ces chiffres ont pourtant toujours la même chance qu’avant, mais personne ne le croira !!

 

Le paradoxe de la loterie : contraste entre la probabilité presque nulle qu’a chaque ticket sur un grand nombre, de gagner et la certitude que l’un de ses tickets sera gagnant. Le joueur de jeux de hasard ne croit pas au hasard et ceux qui ne croient pratiquement jamais au hasard, exagèrent considérablement leurs chances de gains et donc annulent implicitement ce paradoxe.

L’ignorance des probabilités dans le grand public est liée à son refus de considérer le hasard comme un fait objectif…en fait les gens ne croient pas au hasard et c’est pourquoi ils ne jouent jamais au hasard au jeu de hasard !! Personne ne jouerait les case1, 2,3,4,5,6 sur la grille de loto et pourtant elle a autant de chances de sortir qu’une autre grille ….La superstition est une réaction magique face aux risques et au hasard !! Et le joueur va tenter d’insuffler quelque chose de lui-même pour que le projet du dé soit en sa faveur….et dans la mesure où il y a un enjeu pour lui, la fortune peut avoir une intention bienveillante envers lui s’il sait la séduire !!

 

Nous avons la manie de chercher à déterminer les lois de causalité

L’homme a toujours cherché les enchaînements logiques aux événements qui se présentaient à lui dans la nature, était-ce nécessité, hasard ou magie ?

D’abord on explique par les mythes (causalité magique), pourquoi il y a du tonnerre, pourquoi la nuit succède au jour, et on trouvait des causes surnaturelles ou divines.

Mais tout ce qui arrive ne peut être expliqué par des relations de cause à effet, il y a des liaisons événementielles qui ne sont pas faciles à expliquer, hasard ou nécessité ?

Nous cherchons donc  à déterminer les lois de causalité, mais il y faut de la méthode surtout si nous rencontrons des coïncidences troublantes.

 

. D’abord prendre un fait réel, observable et contrôlable (un effet concret avant d’en établir la ou les causes). Mais comme disait Jacques Maritain qui est enterré à Kolbsheim, « Il est aussi malaisé de démêler les actions causales éloignées que de discerner, à l’embouchure d’un fleuve, de quels glaciers ou de quels affluents parviennent tels ou tels échantillons d’eau ».

. Puis prendre un événement et si on ne trouve pas le phénomène antérieur qui l’a causé, c’est donc le hasard, c'est-à-dire une situation sans causalité, même si on écarte un fait antérieur qui pourrait être en relation.

Mais nous pouvons nous retrouver face à des coïncidences quasi magiques : si mon Numéro de ticket de tram est identique à celui de mon billet de 10 Euros avec lequel je l’acquitte, et identique de surcroît avec mon Numéro de téléphone !! C‘est une coïncidence qui dépasse les limites de la causalité, ou cela n’obéit à aucun type de causalité connue, mais a cependant une signification intrinsèque.

Il y a quand même une causalité qui produit l’apparition fortuite mais simultanée de deux ou plusieurs facteurs unis par une signification et sans aucun lien de causalité entre eux : c’est la synchronicité de Carl Gustav Jung, la simultanéité sans connexion causale, l’intentionnalité ou finalité apparente de Schopenhauer, une connexion inconstante au travers de la contingence, une énergie qui définit un continuum spatio-temporel :

. En physique nous aurions une explication concrète selon la triade Espace-Temps-Causalité.

. On devrait rajouter la quatrième dimension, la synchronicité. En psychologie il y aurait une équivalence entre causalité et synchronicité selon des facteurs archétypaux (une Conscience plus grande que nous, une probabilité psychique) qui s’unissent à la causalité et en fondent la finalité. A la triade Espace-Temps et Causalité nous devons donc rajouter la synchronicité, mais c’est difficile d’admettre cela nous qui sommes unilatéralement tentés d’imprégner tout concept contenu dans une relation de cause à effet, de notre propre modèle scientifique. Ainsi avec la causalité et la synchronicité nous serions proches d’abolir le hasard et faire mentir Mallarmé.

Et puis si nous ne trouvons pas la  cause, on peut toujours exiger la « raison », et le destin devient providence, une coïncidence significative. Notre besoin de sens nous fait chercher une nécessité à ce qui a un effet radical dans l’existence. De fait une coïncidence devient significative et traduit une finalité, et le Destin devient Providence car on ne peut admettre que les choses qui nous sont les plus importantes soient absurdes et arbitraires. Et pourtant on peut s’accommoder de l’absurde de Camus, voire pencher pour le défaitisme de Cioran qui voulait par coquetterie de pessimiste, faire taire en lui tout espoir car l’homme est ici sans finalité et n’en a plus pour longtemps même si on fait des réformes. Suivons également Philippe Murray qui a une suspicion absolue contre tous les mythes, comme le mythe du politique qui est de créer du sens avec de la propagande contre le hasard et l’absurde, et fait des mythes pour cela….. mais si on voulait ressembler à Murray on aurait plus qu’à se suicider !!. On va vers la fin de l’Histoire paraît-il, tout finira selon une mécanique à ordre dont les lois sont dans le hasard lui-même, alors le politique définit l’empire du Bien qui devrait gagner, comme le veut le mythe judéo-chrétien avec son espoir du mieux.

Comme certains d’entre nous au café philo, je ne suis pas optimiste mais j’ai des enfants, et le doute me travaille au point que je m’invente l’amour pour  surestimer, mes qualités, mes finalités et celles de mes proches dans le rapport d’affection, et ainsi fortifier le sens de cette rencontre familiale, et sans vergogne me forcer à être optimiste !

De plus on utilise la culture comme anti-destin  et le choix qu’on a fait pour la société est la confiscation du rapport à soi, contre la vérité de la vie avec la domestication des masses !!

Nous débattons de plein de choses au café philo, et il ne le faudrait pas, car lorsque nous débattons il y a perte de réel et ce ne peut être que de faux débats….Le débat fait la perte de réel et ne fait pas surgir des idées de génie !! La finalité aveugle de ce réel n’en a pas fini de produire des effets sans intention aucune !!!!!!

 

Hasard et liberté

Le hasard conditionne-t-il la liberté ? Nous sommes certes jugulés par les nécessités premières qui nous déterminent, mais le hasard est aussi indifférent qui nous laisse la liberté de faire au mieux avec ce dont nous disposons : Sans hasard il n’est pas d’action possible, et de même la Grande Santé est d’être ouvert au hasard, contrairement à la maladie qui est enfermement.

La fortune comporterait des règles distributives si peu qu’on soit tenté par la superstition ! Qu’on se souvienne de notre occupation implacable de l’Algérie, au point que les indigènes privés de tous moyens de réaction, n’avaient plus qu’à croire à la fortune qui devenait l’incarnation du hasard subjectif superstitieux, mais ils n’avaient pas la claire conscience que les événements fondamentaux d’une existence étaient distribués sans finalité préalable !! D’où ils demandaient à leur marabout d’intercéder en leur faveur pour ré-orienter le cours de leur Histoire. D’une part le marabout sollicita, à qui de droit, que les pauvres du Maghreb deviennent riches en Paradis, et d’autre part que  des poux soient jetés sur les Français! Mais l’archange Gabriel a mal interprété un ordre divin, il jeta une poignée de poux sur les Arabes et une poignée d’or sur les Français. Ils n’avaient plus eu la force de transformer le destin en Providence !!.

Gérard.

 

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La vertu de l’égoïsme

Préambule : Du soi au moi

A priori l’égoïsme a cette connotation négative de tout vouloir ramener à soi comme si nous étions le centre du Monde, en subordonnant l’intérêt d’autrui à notre propre intérêt excessif pour en gonfler notre moi jusqu’à fermer notre âme à toute recherche de générosité vis-à-vis de nos semblables ou de l’environnement.

Le soi et le moi seraient haïssables car il conviendrait moralement de n’être plus soi, et cela est apparu critique au marché et au commerce qui ont relancé la mode d’être soi en lançant des slogans, « Personnalisez votre crédit à long terme !! Personnalisez votre salon de jardin !!», et la personnalité s’achète désormais toute faite en tête de gondole.

Paradoxalement cette attitude aurait une vertu et correspondrait soit à une efficacité économique ou soit à une règle morale qui signifieraient qu’en étant égoïste je suis bien « moi », et n’a-t-on pas en naissant le devoir d’être soi sous peine d’être étranger à la réalité et à nous –mêmes (amour de soi naturel dérivant du physis)?

On ne peut pas nous condamner de vouloir être « soi », et ne vouloir être que soi, c'est-à-dire ce que chacun est pour lui-même, car quelque chose en nous est « en soi », en soi désignant ce qui n’a pas conscience de soi, de son enveloppe matérielle, un ensemble de forces inconscientes, instinctives et de besoins inférieurs qui nous gouvernent et nous conservent.

Par contre, quelque chose en nous est « pour soi » lorsque notre conscience se connaît elle-même. Mais nous sommes là  au niveau d’un moi qui se pense lui-même, un cran au-dessus de notre individualité pour tendre vers notre personnalité, comme un « soi » modifié par le contact avec la réalité, l’extérieur, et faisant retour sur soi. Le moi est une conscience de soi qui s’est développée, et l’égoïsme n’est pas une donnée première ni primitive, c’est une mentalité utilitaire doublée d’un esprit positif et d’un raisonnement prenant en compte nos motifs d’intérêt, avec prévision et calcul.

Accepterions nous aujourd’hui de n’être qu’un individu absorbé dans  le groupe comme dans une tribu, pour ne nous percevoir que comme membre de ce groupe, nous identifier à lui au point de dire « je » en pensant le « nous » de ce groupe ? Nous aurions le sentiment de retourner dans une société inférieure du déni de soi, nous devrions retrouver notre mentalité mystique et magique de notre archaïsme primitif. Et qu’en serait-il du long et lent progrès acquis de la subjectivité ?

Au lieu de cela nous avons opté pour l’égoïsme, jusqu’à l’hypertrophie et la déviation tardive du sentiment de notre moi, pour dire comme Pierre Desproges, « François Mitterrand est tellement égoïste que, quand on ne parle pas de lui, il croit qu’il n’est pas là ! ». Mais nous ne pouvons être des « moi » en permanence avec des fonctions conscientes, car le « soi » sous –jacent nous pousse à des réactions inconscientes, des résistances de conservation, comme l’oubli d’un rendez-vous chez le dentiste par exemple.

De la même manière nous pouvons éprouver successivement l’amour de soi qui est la satisfaction de nos vrais besoins, et l’amour-propre qui est l’amour de soi qui se compare aux autres, ce sentiment de nous préférer aux autres qui exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible !

 

A) L’égoïsme est nécessaire, il sert la valeur de soi

. L’autre est une entrave à notre réalisation, à notre jouissance, un égoïsme préventif est nécessaire pour affirmer notre droit contre l’autre et ne pas être sa victime.

 

. Amour de Dieu au détriment de l’amour de soi ? Comme si nous avions la cité de Dieu sur terre jusqu’à  nier son soi pour un Dieu cruel et moins dangereux qu’un moi égoïste, ou pour une métaphysique, au lieu de vivre le réel. Mais le soi ne peut être entièrement l‘objet du mépris, une parcelle résiduelle d’amour de soi est indispensable.

. Pour Pascal  Le transfert sur Dieu a raté et donc on doit revenir à l’amour de soi, à la charité qui procèdera de la concupiscence qui surgit comme une nécessité. Mais attention ici nous sommes en présence  de l’égoïsme rationnel et calculateur et non plus de la passion pulsionnelle libérée. Et ces milliardaires américains qui se font forts de céder la moitié de leur fortune appliquent-ils une morale altruiste, un impératif catégorique, ou une charité humanitaire égoïste ?

 

. Privé de Vérité durable, on postule comme Vérité que l’égoïsme privé fait la vertu publique dans le domaine économique, une société peut être ainsi paradoxalement altruiste même si elle est constituée de membres égoïstes !! l’égoïste individuel non vertueux crée à son insu un monde vertueux et parfait.

.  L’égoïste contrarié par le Père, s’épanouit avec la mère Nature, à la loi de laquelle il se soumet. Mais attention ce n’est pas l’exaltation du vice mais simplement l’affirmation d’un intérêt abstrait, un principe à partir duquel Dieu-Mère-Nature agit les hommes.

. Dans une société marchande libérale il faut se doter d’un moi fort pour résister ou pour exploiter rationnellement  l’irrationnel, et donc renforcer sa subjectivité dans un égoïsme bien senti.

 

B) Limite de la vertu de l’égoïsme qui peut tourner au vice ; La vertu cesse où commence l’intérêt ?

. Le plaisir égoïste est négatif, quand en tant que retraité je regarde Maigret et ses dialogues, «  Que de voitures, de chauffeurs et de piétons !! En écrasent-ils beaucoup des piétons ? Oh peut-être cent par jour ! Peut-être verrons-nous un accident ? »  Cela pour rompre la monotonie de la vie de retraité qui a l’espoir au ventre de voir un accident, accident délectable vu égoïstement du fond d’un fauteuil confortable….il est doux de voir les autres s’accidenter à la TV, et le plaisir n‘est pas dans le carnage mais dans le confort égoïste du spectateur à l’abri. Adieu compassion, charité ou chagrin d’écran !

 

. L’intériorisation individuelle de la loi du marché, me ferait tout occupé à satisfaire mes besoins sans plus être une menace pour autrui ? En fait il s’agit d’une tyrannie de l‘exercice de cette loi individuellement intériorisée, mais est-elle toujours démocratiquement répartie, sinon elle cessera d’être vertueuse ! 

 

. Si le lien social n’est constitué que d’égoïsme, nous ne sommes qu’un troupeau  égo-grégaire de consommateurs menacés de dépression si nous ne sommes pas satisfaits.

. Si nous exaltons la pulsion et l’intérêt à la place du verbe sous l’égide de la grande mère Nature, nous ne faisons que lui restituer la faculté créatrice qu’elle nous avait déléguée ou que nous lui avons prise, et nous tendons avidement vers notre auto-destruction pour laisser place à cette même Nature, première bien avant nous et qui nous survivra quoiqu’on en dise.

. L’égoïsme érigé en principe constitue une menace, souvenons-nous  de Némésis, Vergogne –scrupule qui châtiera notre orgueil excessif et punira  notre égoïsme démesuré, l’hybris…. Cependant pour survivre dans la société égoïste libérale, il faut adopter l’égoïsme et non l’altruisme, il nous faut l’amour de soi jusqu’à l’assomption subjective, pour être non pas grégaire mais individualiste.

. L’intériorisation individuelle et effrénée de la loi du marché, sans puissance tierce ni grand Autre, menace à la fois l’être soi et l’être ensemble ; Nous sommes là dans l’égoïsme et la jouissance sadienne faite de destruction de soi et de l’autre, nous finirons dans une société tribale de la tyrannie de l’égoïsme  poussé jusqu’à sa négation et à la négation de toute subjectivité.

C) Un égoïsme vicieux  vaut-il moins qu’un altruisme utilitaire ?

. Nécessité d’autrui dans la construction de l’identité individuelle, grâce à autrui on parvient à se réaliser pleinement.

. On a besoin de se faire reconnaître pour être correctement intégré, il existe une lutte de reconnaissance par ceux qui n’ont pas été intégrés dans les groupes sociaux égoïstes et fermés .

. Avec autrui c’est difficile, mais sans lui l’existence même perd de sa saveur, l’autre est indispensable pour vivre, donc autant l’utiliser sous couvert d’altruisme.

. Imaginons que nous choisissions le solipsisme radical, de la vérité du sujet tout entière dans l’être subjectif….la vérité serait toute en nous accessible par l’introspection !! Or en réalité nous ne sommes rien hors des événements, et il nous faut puiser égoïstement chez l’autre, dans le groupe, et dans la transcendance les notions qui nous dépassent comme l’infini, Dieu, le langage…

D) Egoïstes malgré nous….. Où il n’est question ni de respect de valeur ni de courage, ni a fortiori d’opprobre

. Les récit égoïste publicitaire remplacent les grands récits théologiques (rachat chrétien, émancipation marxiste…), qui nous exhortent à l’égoïsme et à l’exhibition de notre jouissance, pour satisfaire et détourner à notre insu nos appétences pulsionnelles ; Nous sommes dépossédés de notre pulsion en agissant sous le masque du consommateur vers l’objet.

. Nous sommes égoïste mais pas responsables, nous réalisons à notre insu le dessein de Dieu ou la main invisible du marché quand il n’a pas perdu la main. Le lien économique ne s’adresse pas  l’humanité de soi ou d’autrui mais à notre égoïsme… « Donnez-moi ce dont j’ai besoin et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-mêmes !! », disait Adam Smith. On se contente donc de ces données de Nature très immanentes et si peu transcendantes, mais ceux qui ont encore un peu de transcendance à étancher peuvent toujours s’adresser à leur chapelle habituelle.

. Parallèlement à l’inéluctabilité marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit, nous voyons à notre insu nos pulsions pompées par le libéralisme, sous l’effet d’une chute tendancielle du taux de subjectivité !! L’égoïsme généra le libéralisme qui lui-même dégénéra l’égoïsme.

. La pulsion à la place du verbe bouleverse notre économie libidinale, et nous croyons être égoïstes et avides d’intérêt alors que nous ne faisons que poursuivre des marchandises fétichisées, du travail abstrait !! Notre absence d’égoïsme vertueux pour ne pas dire notre vice serait de ne pas avoir la lucidité de nous en rendre compte !!

 

E) Egoïsme, solution immanente moderne

 

 .  Pour Kant, le transcendantal veut une régulation morale , un impératif catégorique, mais c’était transposer dans le civil des principes religieux, très formels et un peu désuets (l’artifice remplace la Nature) ? Car Kant use d’un artifice, d’une loi symbolique pour brider les lois naturelles, et nous préserver de nos passions. Quelle autre solution immanente moderne ? Nous aurions la loi de la Mère Nature archaïque et destructrice de Sade (échange sadien des corps), ou l’échange des biens répondant aux besoins égoïstes réciproques de A Smith…ceci au risque d’être esclaves de nos pulsions consuméristes ou de nos semblables.

. La régulation des échanges serait automatique dans une économie des égoïsmes en compétition, la vertu viendrait de la Nature elle-même, ainsi Allan Greenspan de la FED déclarait en 2008 lors de la crise financière, « L’avidité personnelle des banquiers est la meilleure garantie du Monde »

 

F) Morale de kant et Désir

. Afin que l’égoïsme soit vertueux, Kant nous invite à considérer l’autre comme une fin en lui-même et non comme un moyen, sinon il y a une menace sur l’être ensemble, mais il faut que je sois sûr que l‘autre agisse de même à mon égard !! Et pour cela il convient que j’assume véritablement mon désir égoïste, faute de quoi l’autre passe à l’attaque  et je me trouve dans la situation d’objet de l’égoïsme de l’autre….il me faut donc commencer par être altruiste puis égoïste !.

Au contraire, Sade préconise de considérer l’autre comme moyen de réaliser mes fins, c’est la loi du scélérat  de celui obéissant aux pulsions (pas à l’égoïsme !!)….la régulation vient d’elle-même, car il faut compter avec la loi du désir qui nous fait rencontrer les limites que l’autre peut opposer à notre égoïsme élaboré ou à nos pulsions archaïques.

  

Conclusion : Nous ne pouvons être que des égoïstes tempérés et non des « soi » d’un ensemble qui nous dépasse, il nous faut abandonner ces niaiseries des superstructures qui influent sur l’infrastructure, cet anti-humanisme structuraliste où l’homme ne serait pas sujet de son histoire ni du sens à lui donner! Nous ne sommes que des êtres de désir et de manque et non pas des « soi » de tribu interchangeables, et la dimension poétique de l’homme n’est pas réductible à cet égoïsme tronqué de la production-consommation. Il est fini le temps où nous n’avions une âme qu’à partir d’un certain niveau social au dessous duquel ne paissaient que les veaux égoïstes qui parfois suivaient le bœuf !!

Nous pouvons et devons être égoïstes et vertueux simultanément, à condition que l’autre ne soit pas dans notre dos pour nous dépouiller, nous agresser ou nous juger, mais soit dans le face-à- face lévinassien où les deux regards  s’interpellent. Regarder autrui c’est d’abord éprouver qu’il n’est pas de mon Monde, ses yeux ne sont pas les miens, la transcendance de l’autre ricoche et fait retour sur moi et me fait découvrir ma propre transcendance, le « toi » me fait « je »….mais il faut aussi de la grande transcendance, car il convient d’abord d’être en société avec Dieu avant de pouvoir être en société avec ses semblables, dans la coexistence paisible ou le plus souvent dans la confrontation.

Nous de 1968, pensions n‘être pas égoïstes mais travailler pour toute l’Humanité, or en fait en adhérant et militant pour un parti ou un syndicat, nous acceptions de nier notre intériorité et pensions de bonne foi accéder au genre humain !! Alors que nous aurions dû demeurer des aventuriers crispés sur l’irréductibilité de notre moi…..dans un cas nous ne produisions que du contexte alors que dans l’autre nous nous arrachions égoïstement aux déterminismes ! Mais en fait nous étions un peu aliénés et offrions nos seules et nécessaires platitudes et standardisations propres à l’adhérence !

Enfin de collectif nous allions passer au culte de l’individualisme, de l’argent, du spectacle et de la communication ; en fait nous traversions une crise où les schémas d’explication du passé étaient devenus inopérants et donc à réinventer. Mais qu’était-ce que cet individualisme culturel qui élargissait les possibilités d’accomplissement personnel tout en sapant certaines bases essentielles du « vivre ensemble » ? Cet individualisme de Mai était plus révolutionnaire et prométhéen que tocquevillien et égoïste ; nous autres enfants de mai 1968 voulions substituer un ordre meilleur à l’ordre injuste des choses, nous ne nous érigions pas nous-mêmes comme notre propre fin !!!

 

Il n’y a pas finalement d’égalité transcendante de chaque être, notre aventure se fait contre tous les obstacles, pour la découverte ou la conquête de notre autonomie….égoïsme vertueux.

Gérard août 2010 (Inspiré de « la Cité perverse » de Robert Dufour)

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Une vérité scientifique peut-elle être dangereuse ?

 

1- La vérité scientifique

. Pour les sciences dites dures, l’expérimentation fait approcher de la réalité et donc de la vérité scientifique.

. Pour les sciences sociales seul le protocole  utilisé garantit une démarche rationnelle qui écarte l’illusion, et l’opinion, et 2 méthodes principales autorisent une vérification :

. La falsification de Popper : soumettre la vérité établie aux tests des faillibilité, à la contradiction…..si la contradiction ou l’erreur est permise, la démarche scientifique est avérée mais pas de manière définitive.

 . La méthode structuraliste : écarter toute déduction qui soit conjoncturelle ou liée au hasard de l’observation, afin de dégager des lois universelles et intemporelles.

Dans les deux cas nous obtenons une vérité scientifique, une valeur logique qui peut faire sens, et on peut écarter du champ de la vérité de nature scientifique en raison de leur fermeture sur elles-mêmes, le marxisme et la psychanalyse car leur réfutation est impossible, car quelle expérience peut-on opposer à la lutte des classes pour l’une et à l’inconscient pour l’autre ?

Mais il ne faut pas succomber au scientisme d’Auguste Comte pour qui nous devrions renoncer à toute science qui ne soit pas expérimentale, et ne croire qu’au déterminisme absolu et réductionnisme positiviste.

L’enjeu de la vérité scientifique est important ,

. Michel Foucauld : La vérité, au-delà de sa valeur logique et de compréhension de sens,  est un effet de pouvoir politique, par le contrôle de soi et d’autrui par récompense ou châtiment.

. Nietzsche : La vérité est un mensonge, un masque de  la volonté de puissance qui s’appuie sur le préjugé que la vérité vaut plus que l’apparence ou le chaos qui est pourtant plus riche, or la vérité c’est la mort et l’apparence c’est la vie.

 

2- La notion de dangerosité

La « dangerosité » est une notion foucaldienne qui présuppose qu’une situation ou une personne est dangereuse par elle-même, (classe laborieuse classe dangereuse), avant même qu’elle se soit manifestée dans la réalité. Ainsi en est-il du projet d’établir la dangerosité des enfants dès l’âge de 3 ans  afin de les neutraliser, et cela bien sûr à l’aide d’une batterie de tests qui établira la vérité scientifique de la dangerosité intrinsèque de l’individu indépendamment du milieu ambiant.

 

Attribuer la catégorie de danger à l’idée de vérité scientifique lui confère un pouvoir mortifère par elle-même, et on peut lister quelques dangers potentiels :

. Mettre la nature sous notre volonté qu’on substitue aux lois de la nature au risque de menacer le milieu naturel. Quoiqu’on ne doive pas opposer par sophisme, la science « artifice » et la nature qui serait mieux.

 . Subvertir les dogmes et les croyances établis en générant une angoisse subséquente.

 . Si d’autres planètes existent, l’homme n’est plus au centre de la création, et l’idée religieuse du lien avec Dieu, tombe.

 . La loi de Darwin institue la loi de la sélection naturelle, et l’homme n’est plus qu’un accident de la nature comme les autres espèces ce qui lui dénie toute part divine en lui.

 . La pensée magique comme l’astrologie ou toutes autres sciences aux croyances non validées est mise en danger par démarche scientifique.

. Prétendre à l’hégémonie pour les détenteurs de vérité scientifique ou pseudo-scientifique, par exemple sur les peuples colonisés quitte à détruire des cultures millénaires basées sur la partage de traditions, de croyances et de mythes. En cela le parangon colonialiste Jules Ferry mérite l’opprobre à la mesure de sa célébrité pour son action bienfaisante dans le domaine de l’instruction publique.

Cependant  Spinoza oppose intuition et vérité scientifique, sous couvert de recherche de vérité on recherche la puissance d’aider ou de nuire et donc il y a danger, d’où il y faut une éthique.

 

3- Peut-on diaboliser la science en déniant toute responsabilité à l’homme ?

En réalité la vérité scientifique n’est pas dangereuse en soi mais en raison de son usage, et la question est de savoir comment faire pour que la vérité scientifique ne soit pas dangereuse, pour que le 21ème siècle soit celui du progrès scientifique sans les atrocités apocalyptiques du 20ème siècle.

. Favoriser l’usage démocratique de la vérité scientifique par des débats citoyens comme celui sur la bioéthique.

. Développer notre culture scientifique et l’associer à notre réflexion morale et à nos objectifs politiques, car si on s’en désintéresse, là est le danger.

. Le papa de la bombe atomique russe  Andréi Sakkharov mérite pour cela l’opprobre à la mesure de sa célébrité pour son action bienfaisante dans le domaine des libertés publiques en ex-URSS. Sa conscience, à défaut d’un contrôle démocratique, ne lui a pas permis d’éviter un usage diabolique  de ses vérités scientifiques établies.

 

4- Selon le principe de l’optimisme de la Raison, la vérité scientifique nous délivre du danger

. Maîtriser et prévenir les dangers naturels

. Faire échapper à l’autorité des dogmes et des croyances de ceux sous la coupe desquels nous nous mettons et qui sont détenteurs de vérité ou de tradition, et nous menacent du châtiment si nous ne nous soumettons pas.

. Combattre les superstitions par la vérité scientifique en libérant notre Raison de l‘autorité morale des gardiens du dogme, des préjugés, de la soumission politique, des croyances erronées, des mythes et des idéologies.

. Toujours maintenir un lien entre la vérité scientifique et la civilisation, car la vérité scientifique est d’abord le moteur de la civilisation avant d’en être le destructeur !! Mais attention !! les « Lumières » peuvent être vécues comme un mythe, une vérité définitive, sans retour en arrière, ce qui nous a emmenés aux catastrophes des 19ème et 20ème siècles. Seule l’insurrection romantique allemande du Sturm und Drang autorisera un arrachement à cette fatalité. Les Vérité des Lumières nous ont fait sortir d’un cauchemar individuel, nocturne et obscur, pour entrer collectivement dans l’erreur de l’Histoire en nous socialisant.

4- La menace du danger potentiel doit-il nous faire renoncer à la vérité scientifique ?

. Préférer l’illusion à la vérité scientifique qui menace psychologiquement l’homme ? Faire face à la vérité ou changer de paradigme n’est pas facile et même douloureux pour l’homme, qui préfère croire en une illusion comme la religion.

. Choisir de vivre dans un monde sans vérité scientifique, où le relativisme et le scepticisme règneraient, ne serait-il pas intenable ?

. Choisir une  solution médiane qui serait d’accepter la vérité scientifique et d’en pallier les dangers ? Comment :

. Admettre l’erreur contre l’intolérance et accepter la faillibilité de la vérité qui doit être vue comme provisoire.

. Voir la vérité plus comme une démarche que comme un résultat définitif, et selon Platon nous  devons nous préparer à la vérité. Et nous, qui nous qualifions d’amoureux de la sagesse, cela voudrait dire que nous y sommes parvenus, et quand on sait qu’un parvenu est quelqu’un qui n’est pas été bien loin !! Nous ne sommes ni sages ni amoureux de la sagesse, mais chercheurs permanents de sagesse, de valeurs et de vérités, toujours en devenir comme la vie.

. Pallier le risque de l’asservissement à la technique, pour selon Heidegger et Ellul, réconcilier la morale et la technique.

. La vérité scientifique peut être dangereuse pour autant qu’on ne mette pas cette vérité en danger.

 

En guise de conclusion citons un dicton de la sagesse fribourgeoise qui rassure les participants des agapes dionysiaques (dangereuses ?) auxquelles Heidegger a certainement participé depuis son nid d’aigle de la Tottenauhütte de Messkirch :

In vino Veritas

Ins Bier gibt es auch etwas !!

      Gérard

 

Discussion du café philo du 28 juillet 2010 , résumée par Pascale

 

- Pour Spinoza la vérité scientifique est puissance ; Dieu est assimilé à la nature et inversement. Le philosophe distingue trois types de connaissance : 1) l’opinion, 2) la connaissance issue de l’enseignement, 3) l’intuition de Dieu ou de la nature. La connaissance et en particulier la vérité scientifique conduisent au développement de la puissance. Cette définition de la connaissance permet d’échapper au postulat classique qui affirme que la vérité est réalité”. Il s’agit en effet d’un postulat non prouvé car, par exemple, en physique quantique on constate que l’observateur modifie l’observation. Si la vérité est puissance cela entraîne des effets avec des dangers possibles, car toute forme de puissance peut tout aussi bien entraîner des nuisances que des bienfaits. Il existe un primat de la puissance sur l’éthique, en cas d’impuissance les considérations éthiques sont vides et superflues. Lorsque l’on est dans l’incapacité d’agir les considérations concernant le bien et le mal sont dépourvues d’intérêt. La puissance peut nuire tout comme elle peut aider, par exemple la physique atomique qui permet la fabrication de la bombe ou bien la production de l’énergie. La séparation entre sciences pures et techno-sciences n’est pas absolue, même si l’objet des sciences est la connaissance pure alors que les applications relèvent des techno-sciences car les développements techniques sont d’abord précédés par des découvertes purement scientifiques. En exemple on peut citer la découverte de l’ADN comme préalable au développement des biotechnologies.

- C’est la science qui peut être dangereuse, pas la vérité. D’ailleurs, la vérité n’existe pas il n’y a que des certitudes temporaires.

- Mais la vérité peut également être dangereuse, y compris pour celui qui l’exprime, souvenez-vous de Galilée !

- C’est un sophisme d’opposer science et nature. L’esprit humain résulte des deux. On peut aussi se poser la question de l’endroit où se situe la limite entre le naturel et l’artificiel. C’est une fiction de croire à la bonne et salutaire nature, c’est une déformation émotivo-affective. Les couchers de soleil, tout comme les tsunamis ou les volcans font partie de la nature. La science, la technique permettent aussi la liberté et la créativité. Une science sans conscience n’est pas obligatoire. On condamne habituellement la matière dépourvue d’esprit mais un esprit sans matière n’est-il pas plus horrible ?

- La vérité mathématique est un cas particulier car dans ce cas la pensée concorde avec elle-même.

- C’est une vérité ou une exactitude ?

- La vérité est possible dans les sciences dures ou les sciences de la terre mais dans les sciences humaines ce sont des vérités très provisoires. Exemple de l’onanisme (synonyme de la masturbation) dont on a cru pendant longtemps que cela rendait débile, alors que maintenant certains psychiatres vont jusqu’à la préconiser. Les sciences ne sont pas indépendantes du contexte socioculturel dans lequel elles se développent.

- Il convient de distinguer science et scientisme. Celui-ci aboutit généralement à démolir la science. Le scientisme est une philosophie positiviste défendue par Auguste Comte qui renonce  à la théologie et à la métaphysique, et pour qui, il n’existe que le savoir expérimental mais cela conduit au réductionnisme et au déterminisme absolu. Selon Auguste Comte, « le progrès matériel garantit le bonheur de l’humanité ». Le scientisme vu par Anatole France est « une crédulité scientifique ». Il a fait faillite et contrairement à ses ambitions, il n’a pas apporté le bonheur à l’humanité. Mais hélas, on déplore une confusion entre science et scientisme. Les croyances non vérifiées et les religions se servent des égarements du scientisme pour attaquer la science. La science n’est pas un dogme absolu, les connaissances scientifiques sont constamment révisées et remises en question. Les théories de la complexité et de l’émergence empêchent la science de verser dans un matérialiste qui peut mener au totalitarisme. La science fait de plus en plus appel au holisme dans ces théories, ce qui est le contraire du réductionnisme. Le holisme vient du grec «holos» qui signifie la totalité, l’entier, et il correspond à une doctrine qui ramène le particulier à l’ensemble dans lequel il s’inscrit. Pour le holisme, le tout est supérieur à la somme des parties.

 

Galilée a dit au cardinal Barberini : « la science explique comment est fait le ciel et la religion dit comment y monter ».

Actuellement une réflexion en bioéthique est menée activement et s’inspire de considérations morales (cf Axel Kahn).

- Ce n’est pas la vérité qui est dangereuse mais la crédulité.

- Derrière la recherche de vérité on trouve souvent une recherche de pouvoir hégémonique.

- Entre la science et le scientisme le dérapage est possible car dans la tête du chercheur il n’est pas toujours facile de faire la part des choses avec justesse. Il peut parfois s’y perdre s’il n’est pas « gardé » par ses pairs.

- La communauté des pairs n’est pas toujours une garantie absolue, en effet elle constitue souvent un obstacle au développement de nouvelles théories.

- Si Nietzsche fait la différence entre les scientifiques et les philosophes, selon sa classification, Freud relèverait plus d’une philosophie scientiste que de la science car il ne recourt pas à une interrogation de la nature par un protocole expérimental.

- Toute vérité qui veut faire sens est dangereuse.

- Quelle sorte de danger ?

- Par le mauvais usage de la science :

o Utilisation d’une théorie en dehors de son champ de validité.

o Utilisation de la science pour la domination, même les TIC (technologie de l’information et de la communication) peuvent se révéler dangereuses.

o Instrumentalisation de l’être humain pour ses capacités par un projet inégalitaire et immoral (exemples : sociobiologie et eugénisme).

- La sociobiologie exploite le darwinisme en mettant uniquement l’accent sur la compétition dans la lutte pour la vie alors que l’évolution est tout autant marquée par la coopération et la symbiose. Il existait une science nazie qui prétendait prouver la supériorité de la race aryenne.

- Nous sommes accrochés à nos certitudes ce qui nous conduit à une attitude rétrograde.

- Les biotechnologies sont potentiellement capables d’effets bénéfiques car on estime que 20 % des maladies sont d’origine génétique.

- La science est-elle en elle même dangereuse ? Elle s’inscrit dans le moment d’une société et s’inspire de ses valeurs. Le savant qui est dans sa découverte ne réalise pas les dangers qu’elle représente.

- Nous pouvons déplorer d’être toujours en retard de 20 ans sur l’actualité scientifique.

- Et le politique est lui aussi en retard sur les mouvements de la société.

- Le danger de la science s’exerce aussi envers la pensée magique, qu’elle tend à supplanter. Même si la science est plus opérante, la pensée magique n’est pas totalement dépourvue d’efficacité, son principe procédant de l’effet placébo.

- La science ne pose pas de normes, elles sont en fait des conventions élaborées par les communautés humaines. En exemple : la distinction entre l’embryon et le foetus. Cette question a été posée à des scientifiques et des philosophes et elle est à la source de questionnements bioéthiques, notamment en ce qui concerne l’utilisation médicale des embryons. On admet qu’il s’agit d’un embryon jusqu’à 12 semaines de grossesse et ensuite d’un foetus. La question essentielle étant de savoir à quel stade commence l’homme ?

- S’il existe des comités d’éthique, c’est la preuve qu’il peut y avoir des dangers

 

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Comment penser la désorientation ?

 

Parmi les questions qui font irruption et qui bouleversent le sujet, l’environnement, le monde, nos langues, nos cultures et traditions, notre manière de penser, de vivre, d’accueillir et de partager, la désorientation  tient une place importante. Comment la penser alors que nous sommes entrés dans un temps où nous ne savons plus très bien s’il est celui de la fin de l’Histoire ou s’il se situe avant la fin, avant l’eschatologie d’une mort annoncée ?

Pour ceux qui ont cru au communisme comme pour ceux  qui n’ont jamais adhéré à cette hypothèse, il est très difficile de penser une société « désorientée ».

La tentation de donner « sens » est exorbitante, bien plus que celle qui consiste à prendre acte que nous l’avons perdu.

Est-il possible de dire la désorientation ? Au-delà de la question elle-même, il y a une symptomatologie de la désorientation marquée par des situations extrêmes : exclusion, violence, détresse, injustice, oppression, fanatismes, totalitarismes, chute du Mur. Ces situations nous obligent à reconsidérer le sens à donner au mot « politique », un sens que chacun peut à nouveau ouvrir, interpréter, partager sans se l’approprier.

 Une désorientation reste ainsi toujours une promesse : « Là est l’absolu de la justice » nous dit Jean-Luc Nancy.

 

Il y avait, autrefois déjà, un savoir plus ou moins clair de l’indétermination du but…

Kant si convaincu d’un progrès de l’humanité, remarque que ce progrès est fragile. Marx, lui-même était sans doute conscient du caractère peu dessiné de son homme total, de sa société sortie du règne de la nécessité. Pas plus qu’on ne peut croire que la foi des croyants ait jamais consisté à croire béatement qu’ils allaient tout droit vers le paradis. «  Peut-être faudrait-il penser hors du couple « orientation-désorientation » et « Orient-Occident ». peut-être plutôt le « nul orietur » de Rimbaud : pas de lever, pas d’orient à attendre, mais « l’éternité » …retrouvée comme le dit ce poème ( « l’Eternité »). C’est-à-dire le présent, le maintenant. Qui passe, mais précisément dont le passage fait signe ». (Jean-Luc Nancy dans La Revue des deux mondes, janvier 2010, p. 96).

 

Repenser la « politique , car elle a changé de « sens ».

 

Avant, ou bien la politique assumait l’existence commune en totalité –dans une indistinction entre le destin d’un peuple, celui de ses membres et celui d’une figure d’assomption (roi, nation, patrie, peuple…), ou bien la politique était le triste règne des opérations du pouvoir menées dans le dos de tous les humbles. Le peuple souffrait d’être opprimé, mais il savait qu’on est toujours « sujet » d’un souverain quelconque. La démocratie - le peuple souverain -a pensé qu’elle pouvait reprendre la fonction d’assomption en annihilant la fonction d’oppression. Elle n’a pas vu que sa propre postulation était autre : le peuple « souverain » n’a plus affaire à la même souveraineté.

« La démocratie ouvre l’accès au pouvoir à tous et repose ainsi de fond en comble la question du pouvoir lui-même, de ses fins, de son contrôle. Mais la souveraineté apparaît alors aussi comme « cela au-delà de quoi il n’y a rien », c’est-à-dire comme l’absolu de ce que je nomme en dépit de tout un « sens » : le sens que chacun ouvre, peut ouvrir, inventer, imaginer, le sens aussi que chacun est par sa propre existence et que nous sommes en partageant l’existence. Cette souveraineté n’est plus politique. La politique démocratique doit veiller à ce que ce sens soit ouvert et accessible à tous, mais elle ne fait pas ce sens, elle ne l’assume pas ». Jean-luc Nancy, ibid. p.97.

La politique s’en trouve sans doute restreinte en apparence, mais en réalité elle a la tâche immense d’assurer la possibilité d’une existence dont elle n’a pas le sens, dont elle ne le donne pas et ne doit pas le donner.

Cela entraîne pour nous une exigence accrue de penser : qu’est-ce que « politique » et comment cela se différencie de « art », « amour », « pensée », « savoir », « rencontre » ou bien même de la vie tout simplement. Nous ne sommes plus dans l’espace défini comme polis dans l’Antiquité, mais dans un espace où la « politique » doit être redéfinie et repositionnée par rapport aux autres sphères de la vie, dont elle doit garantir l’indépendance et l’accès.

La démocratie veut dire qu’il n’y a plus d’ordre des choses, aucun, sinon l’ordre des hommes. Arrive alors la question :qu’est-ce qui est donc dû à chacun ? La réponse est tout ce qui peut revenir à un existant. Mais au-delà de tous les biens (nourriture, santé, loisir…), il y a le sens : la possibilité d’entrer dans le partage du sens, c’est-à-dire justement le commun. Le commun, l’ « avec » est co-, il est avec : proximité et distinction. Cette notion spécifique de l’ « avec » n’est pas autre chose que la pensée de l’autre dans l’être, comme être d « ’être ensemble », ce qui est la seule, première et dernière condition du monde.

 

En conclusion, nous pourrions dire avec Marc Goldschmit :

 

« La tâche sans vocation de la pensée n’a peut-être jamais été aussi urgente et nécessaire, aussi rare et désorientée, puisque nous avons à penser la politique tout autrement, à partir de la césure de la philosophie politique. La césure est un événement vide ou nul, où ne se révèle plus rien, événement qui interrompt la tentation d’immédiateté de l’articulation de la politique sur la philosophie, événement sans réponse qui ne peut donc plus être centralité de l’histoire ».

 

« Cette désorientation dans laquelle « nous » sommes et que « nous » sommes, et qui est peut être le dernier avatar possible du commun, cette désorientation partagée ou plutôt partageante, plurielle et divisée, nulle part homogène à elle-même, oblige à évider ce qui, dans le langage de la philosophie politique, rend encore possible l’idéologie et interdit ainsi de « nous » ouvrir à l’agir historique, entendu comme ouverture de l’à-venir démocratique. Cette ouverture est notre limite infinie, la limite de notre finitude, à laquelle la pensée désorientée doit s’ouvrir et à laquelle elle doit toucher ….par l’écriture au sens général et non restreint.

Par la pensée, l’infini de la finitude, désorientée et désorientante, s’ouvre l’à-venir démocratique, qui s’écrit avec franchise, comme l’ouverture de l’ouverture à ce qui vient ».

Marc Goldschmit dans La revue des deux mondes février 2010.

 

La question de penser la désorientation est ouverte à d’autres domaines que le politique…a nous d’en débattre…. - Geneviève - Retour vers l’accueil

 

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PEUT-ON REDUIRE LA FOLIE A LA DERAISON ?

     

QUELQUES DEFINITIONS EN INTRODUCTION :

RAISON :

1) Au sens large :simple « bon sens », faculté de juger, ou de discerner le vrai du faux, le bien du mal : c’est en ce sens qu’on peut « perdre la raison » (dans la folie ou dans la passion délirante).

2) Au sens strict, et dans la perspective d’une philosophie de l’esprit, la raison a deux valeurs :

a. Subjective, et comme faculté, elle est faculté de combiner des idées, propositions ou discours, faculté logique ; mais aussi, faculté de réfléchir, en remontant d’un donné à sa cause ou à son principe. Elle peut donc procéder de manière déductive ou inductive, son acte propre étant la saisie des rapports logiques, et son but, d’établir la vérité (ou la validité) d’un jugement. En ce sens, elle est opposée à l’intuition et au sentiment.

b. Objective :comme cause ou comme sens.

FOLIE 

Perte de la raison ( pas son échec qui est l’irrationalité), sans la nuance de maladie mentale formellement stable de « psychose ». « Folie » garde une nuance morale ( « Folie aux yeux du monde et sagesse devant Dieu », et normative, avec la connotation transgressive qu’elle a chez Erasme.

Introduction

 

Dans l’Histoire de la Folie à l’âge classique, Michel Foucault retrace l’histoire du partage entre la Raison et la folie. Au Moyen-Âge et à la Renaissance, la folie est impliquée dans le jeu de la Raison. On n’est pas toujours sûr de ne pas rêver, jamais certain de n’être pas fou : « Que ne nous souvient-il combien nous sentons de contradiction en notre jugement même ? ». Montaigne, Esais livre Ier, page 236 ? aux Ed. Garnier. Le changement apparaît avec Descartes et le XVIIème siècle. Mais peut-on en rester à la définition cartésienne de la folie ?

I   La définition cartésienne de la folie : la folie se réduit à la déraison.

  Descartes est assuré qu’on ne peut supposer même par la pensée qu’on est fou, car la folie est justement condition d’impossibilité de la pensée. « Ce sont des fous, et je ne serai pas moins extravagant, si je me réglais sur leur exemple ». Le péril de la folie a disparu de l’exercice même de la Raison. Foucault nous dit que pour Descartes, « La Raison est retranchée dans une pleine possession de soi où elle ne peut rencontrer d’autres pièges que l’erreur, d’autres dangers que l’illusion. Le doute de Descartes dénoue les charmes des sens, traverse les paysages du rêve, guidé toujours par la lumière des choses vraies ; mais il bannit la folie au nom de celui qui doute, et qui ne peut pas plus déraisonner que ne pas penser et ne pas être ». La folie est ainsi placée dans une zone d’exclusion alors que la Non-Raison du XVIème siècle formait une sorte de péril ouvert dont les menaces pouvaient toujours, en droit au moins, compromettre les rapports de la subjectivité et de la vérité.

La folie est placée au XVIIème siècle hors du domaine d’appartenance où le sujet détient ses droits à la vérité : la Raison elle-même. Désormais, la folie est exilée. Si l’homme peut toujours être fou, la pensée comme exercice de la souveraineté d’un sujet qui se met en devoir de percevoir le vrai, ne peut pas être insensée. Au XVIIème siècle, il n’est plus possible de faire l’expérience d’une Raison déraisonnable ou d’une raisonnable Déraison. La pratique de l’internement des fous date de cette époque selon Foucault. Descartes a altérisé la folie comme autre de la Raison. En littérature, le Neveu de Rameau illustre cette altérisation de la folie : il est le fou de la maison, c’est un bouffon exclu parce qu’intégré donc contrôlable. Il parle par syllogismes et utilise la Raison. Il a une place, mais n’a plus de parole de vérité comme c’était le cas au Moyen-äge.

Pour Foucault, la Raison a pris le pouvoir sur la folie qu’elle a réduite à la déraison.

 

II  Peut-on effectivement réduire la folie à la déraison ?

     Plusieurs arguments nous font réfléchir à l’étroitesse de cette définition de la folie :

· Le rêve peut être perçu comme une forme de folie.

Contrairement à ce que dit Foucault, Descartes dit : « Combien de fois ne m’est-il arrivé de croire que j’étais assis au coin du feu alors que j’étais dans mon lit ? ». Dans ce rêve, je prends l’irréel pour réel. Quand je rêve, je suis un fou en liberté. La force du rêve est qu’on l’éprouve comme réalité. On ne peut lui échapper dans le moment où on l’éprouve alors qu’il est possible d’échapper à la réalité.

Il y a une omnubilation propre au rêve. Le rêve est en fait comme une croyance. Il peut servir de paradigme pour comprendre la croyance. La croyance nous cache une partie de la réalité. Plus une croyance est loin du réel, plus elle est solide. Dans toutes les idéologies et les fois, il n’y a pas de raison qui puisse valoir compte de ce qu’on croit. ( voir la thèse de Nicolas Grimaldi dans son ouvrage : Une démence ordinaire).

· La folie transcende la déraison par la création artistique.

Pour Artaud, c’est l’asile qui engendre la folie. Artaud pose la question de la légitimité que l’on peut avoir à qualifier quelqu’un de fou. Il fait de la folie une arme pour écrire contre la société : « Je suis fou et je le revendique ». Il se présente comme un fou inspiré qui peut avoir accès à des vérités inaccessibles. « J’ai été malade toute ma vie et je ne demande qu’à continuer ». Ce mouvement de désubjectivation permet à Artaud d’atteindre un degré unique d’écriture. A force d’écriture, il y a quelque chose qui perfore le langage et permet la trouée du signifiant.

Artaud oppose une idée réduite de l’homme à un infini surhumain qu’il perçoit parfois. Il a voulu que les mots restent en suspens, que l’écriture ne tombe pas en stratifications.

D’autres créateurs ont ainsi côtoyé la folie comme Rousseau, Maupassant, Van Gogh, Baudelaire…

· Ce ne sont pas les individus qui sont fous, mais la société.

Le cinéma a toujours été fasciné par la folie. En analysant le Tombeur de ces dames de Jerry Lewis, il est notable que l’acteur, en tombant d’une ambulance couché sur sa civière sur les poubelles de la voie publique va engendrer une série d’événements inattendus jusqu’à ce qu’à la fin un Américain moyen déverse sa poubelle sur la chaussée. Le film démontre que le monde marche sur la tête et que le fou innocent, personnage burlesque, est un révélateur de l’absurdité du monde.

 

En conclusion, on pourrait affirmer avec Erasme dans son Eloge de la Folie, que celui qui vit sans folie n’est pas si sage que cela. La sagesse serait plus folle que la folie elle-même. La folie revendique l’humain. Elle parle d’elle-même. Elle reprend le pouvoir sur la Raison et a la vertu d’effacer les faux-semblants, de découvrir la vraie nature des personnages. « Là où les hommes croient agir selon leur Raison, c’est la folie qui dicte leurs conduites ». Pour Erasme, la nature humaine a pour moteur la passion et la Raison et non pas seulement la Raison comme pour Descartes.

Geneviève

 

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Café philo du Mercredi 03 février 2009

Pour écouter le café philo du 3 Février : http://dl.free.fr/g27EZCPjb

Intervention de Jean-Clet Martin (JCM)sur son livre « la phénoménologie de l’esprit de Hegel »

 

JCM ne fait pas une lecture d’autorité de Hegel, il trace plutôt un sillage au fil des épisodes de sa vie. Hegel est complexe et obscur et JCM ne veut pas le simplifier, la langue dont disposait Hegel n’avait pas à l’époque le vocabulaire approprié pour la création qu’il entreprenait.

Hegel n’est pas un philosophe de la conscience car cette dernière est trop subjective, et Hegel a mesuré la grande subjugation des philosophes allemands (Fichte, Kant…) par Descartes, et ils voulaient intégrer le réel dans la conscience !!! Et l’accès à cette conscience passait par l’introspection, la méditation, et ainsi dans sa solitude on mettait entre parenthèses les présupposés pour laisser au doute le soin d’extraire l’essence de la pensée dans sa chambre obscure, son intimité gastrique, le sujet est la passe de l’esprit par le « je.

Au contraire, Hegel n’est pas un idéaliste qui fermerait l’accès à la réalité, en pratique il est directeur de journal. Pour lui la pensée ne s’atteint pas de manière subjective ; De plus il faut considérer l’époque, le cogito de Descartes est écrit dans une langue, le latin, dont Descartes n’est pas l’auteur et donc une langue qui présuppose autrui, une civilisation, un langage….or Descartes pense qu’autrui n’est pas certain c’est un phénomène, une apparence.

Pour Hegel l’autre n’est pas une apparence mais un signe, une blessure, un traumatisme, c’est l’esprit objectif qui n’envisage plus seulement la certitude de soi (Hegel pense que personne ne l’a compris en son temps, ce que traduit la photographie en couverture de l’ouvrage de JCM, avec ce regard fuyant par apport à lui-même).

Hegel n’est pas le penseur du sujet, toute existence se réduit à moi en tant que « je » qui ne peux pas douter qu’il existe ; La phénoménologie  présuppose l’existence de l’esprit, mais notion inverse le l’esprit/sujet, en l’occurrence il s’agit de l’esprit objectif qui n’a pas de substance excepté à travers le mouvement de l’Histoire (et non pas par l‘introspection), et on en trouve trace dans les oeuvres d’art, les textes des figurations dont les auteurs ont disparu depuis longtemps. S’il s’agit d’une intériorité, elle est différente de l’intériorité gastrique, et cette intériorité réside dans la pierre de la cathédrale par exemple. Le savoir absolu c’est l’œuvre, l’Histoire, les poèmes, et nous ne pouvons être nous-mêmes notre propre référence, il y a nécessité de déborder le « sujet ». Ainsi on ne peut saisir d’un coup d’œil toutes les faces d’un sucre et avoir accès à sa totalité, nous avons donc besoin du rapport à l’autre qui complètera notre regard .

Et cet autre ce n’est pas le monarque prussien, cet autre c’est l’esclave qui ne dit pas un discours d’autorité, ni le discours de l’Etat, mais dans la dialectique le maître n’incarne pas la conscience qui donne une substance au sujet car il reste l’animal, il n’a pas un pouvoir sur lui-même ni sur les autres. Hegel envisage la révolte des esclaves de Haïti dont il a une vision différente de celle de Diderot dans le « Neveu de Rameau » ou de Marivaux dans « L’île aux esclaves », où l’esclave était celui qui avait besoin du maître.

On accède aux Lumières avec Rousseau qui dénonce l’esclavage mais  pense malgré tout qu’il existe une connivence entre le maître et l’esclave, ce dernier ne sachant pas créer une situation historique qui le ferait autonome, il ne sait que dire merci au maître en être infantile, le maître  cependant n’existerait pas sans l’esclave. Or Haïti connaît une révolution de noirs qui prennent leur destin en main et la France veut mater cette révolte incongrue menée aux accents de « La Marseillaise »….ce chant c’est l’esprit objectif, et les soldats français hésitent à tirer dans le tas, ne se sont-ils pas tromper d’ennemis ? Ceci est l’événement, c’est l’esprit objectif et non pas la fiction subjective ou la méditation solitaire qui doute de l’existence de l’autre..

Hegel n’est pas l’apologue du discours d’autorité du monarque, car il a été inquiété, son répétiteur a été incarcéré, qu’il a été visité devant sa forteresse en bateau sur la Spree en criant en latin pour que les gendarmes ne comprennent pas, « Est-ce que tu me vois ? », alors qu’il faisait nuit, c’est une formule humoristique et Hegel est réellement un résistant !! Alain Badiou qu’on dit résistant, aurait-il été visité Tony Négri en prison ?

Hegel, certes, a pris position pour l’Etat allemand car il n’allait pas applaudir aux français envahisseurs sous le masque de libérateurs au nom des Lumières !! Déjà Napoléon avait rencontré Goethe qui ne lui fit pas un accueil démesurément sympathique !. Nous avons d’Hegel un cliché rétrospectif car nous ne faisons pas effort de nous placer dans le contexte, et demeurons avec notre compréhension d’aujourd’hui. JCM veut par son livre ressusciter Hegel non pas comme le bien pensant, mais dans sa figure de criminel, de renégat…..les livres d’Hegel étaient incompréhensibles dans une langue allemande non universitaire qui démolissait Fichte, Kant et Schelling !! Accusé d’abstraction Hegel souligne que ceux qui pensent abstrait sont ceux qui font l’opinion publique qui condamne d’emblée un criminel, et non le philosophe qui est dans une chaîne objective de causalité et de mobiles, ces mobiles qui nous poussent un peu malgré nous comme sur un plan incliné. Pour Hegel, le sens commun élague tous les mobiles, et on crie haro sur le criminel sans faire l’effort d’entrer dans le signe, la blessure, qui ont fait faire le crime au coupable, et cela sans beaucoup d’échappatoire . Le juge serait le penseur abstrait qui ne va pas dans le signe (sémiologie), le motif  est interprétation  alors que le mobile est l’aspect causal et physique. Il est nécessaire de retrouver pour l’état de conscience, le plan sur lequel il se dégage et pas seulement le plan subjectif.

De même sur notre strict plan subjectif nous pouvons considérer  la religion, et adorer le Christ et la croix en même temps, mais la croix est un instrument de torture !! Le sens commun a oublié ce signe de torture, a oublié Histoire.

Penser est une figure participant d’un moment dans l’Histoire, et Hegel agit dans le registre de son temps, Toute figure est possible à tel moment et une autre figure à un autre moment sur un autre registre.

Hegel en 1800 donne déjà droit de présence à l’économie, et Marx se garde bien d’en parler et même il fustige Hegel ; Donc il faut ressusciter Hegel qui a été mis à l’écart par l’histoire de la philosophie, après qu’on l‘a taxé de penseur totalitaire, excepté Derrida qui dénonce cette rationalité absolue  prêtée à Hegel, « Le réel est rationnel et le rationnel est réel ». Hegel a inventé un style même si son œuvre n’est pas immédiatement accessible, et s’est employé à discourir contre ce qui allait de soi. « La phénoménologie de l’esprit » ce n’est pas de la soupe de préjugé, genre TF1, servie par des auteurs qui ne sont pas des auteurs. TF1 ce ne sont que des discours qui vont de soi, qui se comprennent tout de suite. En fait Hegel ne fait pas de communication car pour cela il faudrait une extension de sens infinie et une compréhension nulle, qui se fait sans idée et qui fait image, parfois choquante, mais sans pensée réelle….la philosophie réclame un droit à l’obscurité car la pensée est un risque et on ne peut penser que dans le risque. Lire Hegel et donc un risque de remise en cause.

Pourquoi un professeur au café philo et pourquoi Hegel ?

 

Bienvenue dans notre atelier de réflexion philosophique et merci d’avoir répondu à notre invitation, et nous accueillons moins le professeur du lycée d’Altkirch que le penseur :

 

 . Nous ne voulons pas de professeur, nous philosophons sans titre, nous autorisant nous-même de notre seul désir de débattre, mais parfois aussi de quelques autres, dont vous ce soir.

 

. Nous postulons la philosophie en train de se faire, et c’est donc le penseur et l’essayiste auteur de 20 ouvrages que nous voulons associer. Vous avez choisi de philosopher à la campagne en résistant à l’attraction des capitales, comme Heidegger, et surtout comme Lacoue – Labarthe, JL Nancy, et Deleuze avec qui vous avez collaboré.

En fait Hegel comme Kant et Nietzsche sont de nationalité allemande, mais ont une pensée française (dixit Philippe Sollers).

 

Ils sont admiratifs des Lumières et de la Révolution françaises, et Kant qui a fait 22000 fois la même promenade quotidienne à Koenigsberg n’a dévié de son trajet qu’une seule fois pour aller acheter son journal annonçant la Révolution française.

 

Mais pour moi Hegel est déroutant, et l’Aufklärung  semble parfois loin des lumières:

. –1 : Je croyais qu’il défendait la Raison dans un régime de la Liberté et d’expression de la conscience de soi, et Hegel exalte l’Etat prussien comme le triomphe institutionnel de la Raison. L’Etat prussien serait l’idéal à atteindre, la finalité en soi, la fin de l’Histoire et du devenir.

 

. –2 : Je croyais que le mouvement dialectique se faisait pacifiquement, et Hegel  justifie la guerre qui contribue au bonheur de l’Humanité, comme un vent qui agite la société et empêche sa putréfaction. . La guerre ne serait que l’exacerbation de la dialectique, contrairement à Kant qui prônait la paix universelle.

 

.-3 :  Je croyais qu’il prônait la religion laïcisée et voulait même l’éradiquer mais Hegel plaide pour la nécessité du dogme et l’importance de la Révélation….cette contradiction serait résolue en idéalisant ce dépassement abouti que serait la Réforme luthérienne.

 

 . 4– : Je croyais que Hegel prônait l’immanence mais il l’intègre dans une Histoire ascensionnelle d’un Esprit absolu transcendant Pourtant la dialectique devait opérer sans intervention divine avec  la Raison qui s’approprierait le réel.

 

Est-ce une ironie socratique ? face à un régime prussien réactionnaire qui résiste à l’invasion française, car Hegel porte son manuscrit de la « Phénoménologie de l’esprit » chez l’éditeur le jour où le petit corse à cheval et avec la casquette de travers entre dans Iéna en 1806 !!

 

Est-ce là encore une ruse de l’auteur de la Ruse de la Raison pour camoufler que le rationalisme absolu ne laisse place à aucune transcendance ? car c’est une période de réaction politique droitière, une hégémonie idéologique de la Ste Alliance.  

 

Hegel semble donner de sérieux gages à l’Etat prussien, à l’église luthérienne et à la hiérarchie militaire !!!

 

Finalement je me sens pris à contre-pied et cela  me laisse la conscience malheureuse après lecture :

 

Mais l’ironie supposée de Hegel s’est retournée contre lui, car :

 

. Penseur du tout sa pensée apparaît totalitaire, une philosophie du soupçon.

 

. Marx et Lénine ont repris sa dialectique, mais en utilisant le criticisme de Kant ont accusé Hegel d’idéalisme absolu,

 

Pourtant, son œuvre « La phénoménologie de l’Esprit », c’est la grande aventure de la conscience qui en découvrant le réel se découvre à elle-même, pour faire de l’histoire et des âges du Monde une mémoire placée hors du temps.

 

Hegel répond concrètement aux questions fondamentales que chacun de nous se posait déjà son enfance, um die Wahrheit zu nehmen = pour capturer le vrai.

 

Qu’est-ce que le réel ? Ce morceau de sucre qui est tellement évident va disparaître dans la tasse, il va changer d’état, et l’Esprit s’aperçoit que ce sucre n’est qu’une convention, une construction, et nous mettrions du « moi » dans cette chose autant que cette chose serait en nous ? La conscience prendrait consistance en captant ce sucre puis se retournerait sur elle-même pour la prise de conscience de soi ?

 

D’autres questions pourraient affleurer ici

. Elizabeth peut se demander si on fait de la poésie avec l’os de son crâne ?

. Jean peut se demander si la vie est une intrigue policière et  si nous sommes tous coupables d’avoir des yeux revolver.

. Patrice peut se demander si nommes-nous dictés par la neurophysiologie, la caractérologie existe-t-il un ADN de la philosophie ? etc…

 

Pourriez-vous nous faire entrer dans le cercle et dans l’intrigue hégélienne, et nous éclairer en répondant à  ces trois petites questions de rien du tout :

 

. Une intrigue criminelle de la philosophie ?  Comment la création conceptuelle époustouflante de Hegel se traduit-elle par un crime?

 

. En quoi Hegel a-t-il sa place dans la philosophie contemporaine au même titre que Nietzsche, et en quoi la phénoménologie de l’esprit garde toute son actualité ?

 

 .  En quoi Hegel est, ou n’est pas le penseur de la totalité, voire du totalitarisme, lui qui traitait chaque question individuellement avant de l’intégrer dans son système ?

. Et divers à votre convenance, et à celle de l’assistance.

 

Nous  sommes prêts à vous écouter, prêts à faire même l’expérience du non savoir, hors de toute recherche d’effet de vérité, juste vous entendre produire un savoir là où on ne voudrait pas savoir, comme disait l’autre passeur de Hegel, Georges Bataille, pourvu qu’on sache comme vous le dites « où se joue la bataille et qui tient le couteau !!».

 

Extrait du livre de Mr Martin montrant la tonalité, le halètement vital d’une pensée inscrite dans l’Histoire.

 

« Après l’anéantissement peut se produire un reste, un reliquat, une prise de vue qui garde son concept vivant au moment où meurt ce qu’il relève. Sans la mort, la pureté  arrêtée de notre image, de notre contour essentiel, ne pourrait pas se détacher de nous ; notre concept ne saurait ni advenir ni se libérer de la vie empirique, pas plus que le Christ ne saurait être le Christ s’il avait vécu au-delà de l’âge de trente trois ans, fondant une famille ayant une fille ou un fils, devenant sénile avec l’âge ou peut-être insupportable à son entourage…il faut que l’être s’anéantise pour qu’il puisse incarner un sens durable, une essence éternelle. Voilà ce que signifie la formule de Hegel selon laquelle toute approche conceptuelle se traduit par un meurtre. Elle a besoin de la disparition de celui qu’elle assimile à l’intérieur du concept, et finalement , « s’enrichit jusqu’à ce qu’elle ait arraché toute la substance à la conscience, sucé et ingéré tout l’édifice de ses essentialités ».

 

Thème traité : « Hegel, une intrigue criminelle de la philosophie, lire la phénoménologie de l’esprit »

Mr Jean-Clet MARTIN, professeur de philosophie à Altkirch, est intervenusur ce thème de son dernier ouvrage, intervention qui a donné lieu à un débat :

. Une intrigue criminelle de la philosophie ? Comment la création conceptuelle époustouflante de Hegel se traduit-elle par un crime pour se nourrir du corps de son ennemi ?

. En quoi Hegel a-t-il sa place dans la philosophie contemporaine au même titre que Nietzsche, et en quoi la phénoménologie de l’esprit garde toute son actualité ?

. En quoi Hegel est, ou n’est pas le penseur de la totalité, voire du totalitarisme, lui qui traitait chaque question avant de l’intégrer dans son système ?

Jean-Clet Martin est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et d’essais, notamment sur Deleuze, Borgès, Van Gogh…(Voir son site, « jean-clet martin).

* *

Jean-Clet Martin Une intrigue criminelle de la philosophie. Lire «la Phénoménologie de l’Esprit» de Hegel Les Empêcheurs de penser en rond - La Découverte, 244 pp., 21 €.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) n’a pas bonne presse en France. Pour des raisons différentes, Deleuze, Foucault et Levinas en avaient fait leur cible préférée, symbole de la Raison occidentale qu’ils entendaient subvertir. Il y a deux ans, le deux centième anniversaire de la Phénoménologie de l’Esprit, son ouvrage majeur, n’a été célébré que par les spécialistes, tandis que le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, copié-collé de quelques paragraphes sur «l’homme africain» qui ne serait pas entré dans l’histoire, a conforté l’image du philosophe allemand en théoricien de la raison d’Etat.

Lorsqu’il parle de son livre, Jean-Clet Martin se fixe une haute ambition : «Marquer une inflexion dans la lecture de Hegel en France.»De fait, proposer de «lire la Phénoménologie de l’Esprit» est en soi une rupture : depuis les fameux séminaires de Kojève et Hyppolyte avant la guerre, les contempteurs de Hegel s’intéressent moins à ses textes qu’à sa prétention à construire un «système» couvrant les domaines les plus variés de l’activité humaine - droit, histoire, esthétique… Projet dénoncé comme rigide, fermé, totalisant, voire potentiellement totalitaire. C’est par exemple la thèse répétée de livre en livre par André Glucksmann (le premier des Maîtres penseurs qu’il dénonce dès 1977, c’est Hegel).

Catégorie. Jean-Clet Martin, lui, nous convie à une lecture mot à mot, ligne à ligne. La Phénoménologie de l’Esprit, il est vrai, est un texte difficile. En 1807, Hegel a 37 ans et vit à Iéna, toujours en quête d’un poste de professeur d’université rémunéré - ce n’est que plus tard, devenu professeur vedette à Berlin, qu’il sera le mandarin tel qu’on le caricature souvent. Pour l’heure, il vivote et sa Phénoménologie est elle-même un énorme effort pour raconter, étape par étape, l’histoire de ce qu’il appelle «l’Esprit», et que l’on pourrait traduire par : l’irréductible singularité de chaque être humain. Jean-Clet Martin inaugure sa lecture en reprenant Qui pense abstrait ?, un petit texte de Hegel publié la même année que la Phénoménologie et récemment traduit en français (1). Décrivant une foule en train de conspuer le criminel que l’on va pendre, Hegel écrit : «Voilà donc ce qu’est la pensée abstraite : ne voir dans le meurtrier que l’abstraction d’être un meurtrier et, à l’aide de cette qualité simple, anéantir tout autre caractère humain.» Penser concret, chercher l’Esprit, ce serait donc dévoiler l’être vivant là où les discours institués ne voient que la catégorie.

Hegel a souvent été considéré comme l’ultime étape d’une philosophie occidentale qui, de Platon à Kant, sépare l’apparence de l’essence et loge la Vérité hors du monde (dans le ciel des Idées ou dans la «chose en soi»). Jean-Clet Martin inverse la perception : en montrant que le philosophe allemand fonde au contraire sa démarche sur l’idée qu’«il n’y a pas à aller au-delà des apparences».«Veut-on voir les objets en leur noyau, en éplucher la surface? explique Martin. Alors, on ne verra aucune silhouette dans les ténèbres obscures de la matière. Veut-on voir la pure lumière en se réfugiant dans les sommets ? On n’y verra pas grand-chose tant la neige nous éblouira.» Pour Hegel, la vérité n’habite ni dans la matière, ni au Ciel, mais dans la relation toujours instable qu’ils entretiennent.

Et c’est là qu’il est question d’un os. Au début du XIXe, la biologie croit avoir trouvé le fin mot de l’homme : s’il y a des génies ou des criminels, des imbéciles et des matheux, c’est à cause de la forme de leur crâne. Pour la phrénologie, résume Hegel dans une formule qui sert de leitmotiv à Jean-Clet Martin, «l’Esprit est un os». Certes, depuis, la science a progressé, mais la tentation réductionniste demeure. Par exemple, prétendre que l’homosexualité est génétique, ce serait, en langage hégélien, dire que l’Esprit est une séquence d’ADN. Martin : «Dire que l’Esprit n’est pas un os, c’est refuser de l’inscrire dans un simple processus matériel. Mais, symétriquement, Hegel s’oppose à la vision d’une transcendance. Marx lui reproche d’être idéaliste : c’est complètement faux !»

«Visions». Il y a (jeu de mots mis à part) quelque chose d’un peu crâne dans la passion que Jean-Clet Martin voue à l’Esprit hégélien. Ex-cancre, lui-même est une forte tête. En seconde, il arrête les études. «C’était en 72-73, à une époque où le lendemain n’était pas une crainte et où le travail était perçu comme une aliénation.» Il lit, découvre Nietzsche, passe le bac en candidat libre, décroche l’agrégation et, encouragé par Jean-Luc Nancy, soutient une thèse sur Gilles Deleuze, dont il sera proche. Prestigieux patronage, mais qui contribue à lui fermer les portes de l’université. Depuis, Jean-Clet Martin enseigne la philosophie en terminale, dans sa région natale, près de Mulhouse. Résonance ? «Quand Hegel écrit la Phénoménologie, son statut social n’est pas assuré. Peu après, il va diriger un journal, dont il sera viré. Puis il est directeur de lycée et donne des cours : cela ne peut que me le rendre sympathique.»

Autre convergence : «Dans la Phénoménologie, il se sert souvent de la langue populaire, il fonctionne par visions, par prises de vue. Le terrain sur lequel il avance n’a pas été défriché : il en découvre le style, de manière erratique.» Jean-Clet Martin s’exprime lui-même avec un peu de brusquerie, ce qu’il appelle «une alternance de lenteur et de précipitation» et que son accent alsacien accentue. Est-ce pour cela qu’il est sensible à la violence qui traverse Hegel, ses sautes d’écriture, ses tourments ? Son oreille frontalière, en tout cas, l’a aidé à entendre, derrière Begriff (concept en allemand, terme central chez Hegel) le mot begreiffen du patois de son enfance. Il se rappelle : «Cela veut dire : sentir, choper.» Dans la même famille, on trouve greifer et le français griffe. Pour Hegel, créer un concept, c’est «saisir»,«mettre la main dessus»,«produire le relevé des griffures, des éraflures». Tout le contraire d’une abstraction.

C’est cette tension, cette rage inquiète, que Martin aime débusquer dans son Enquête criminelle… Hegel ne disait-il pas que «toute approche conceptuelle se traduit par un meurtre» ? Revisitant les figures qui scandent l’aventure de l’Esprit - le «maître et l’esclave», la «conscience malheureuse», la «flatterie», la «belle âme», la Terreur révolutionnaire… -, notre détective rouvre les dossiers, réveille les blessures, exhume les cadavres. La reconstitution finale montre Hegel dans Iéna occupée par les troupes napoléoniennes. Il voit passer l’empereur, «cette âme du monde», mais son appartement a été pillé et la dernière image nous le montre «son manuscrit sous le manteau, comme un voleur dans une ville en pleine liesse». Laissant derrière lui un maigre indice : un os.

(1) Qui pense abstrait ? (Hermann, 2007). Lire Libération du 28 juin 2007.

 

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 Proposition pour le Courrier des lecteurs des DNA

 

De Gérard C….., Strasbourg, à propos du Stammtisch de Noël

 

Je suis invité et on m’a invité à me mettre à table au Stammtisch, pour parler culture ou patrimoine, tout ce qui touche à l’identité régionale, à la «  Maison Kammerzell » et « Au Canon », et en cette saison d’hiver qui menace de nous affamer et où la misère nous tacle au jarret, c’était très réconfortant.

Je suis l’hôte « hergelaufene » venu chercher sa part de l’indigent culturel à la table du festin, et vous avez fait naître en moi la lumière quand elle manquait le plus au dehors.

 

J’étais à la recherche d’une ambiance, de bons mot, et  retrouvant à chaque fois quasiment les mêmes participants, ça y était, j’étais à la table des habitués où on refait le monde tout en se rencontrant .

C’est le temps d’aller vers l’autre qui est lui-même un ailleurs par rapport à soi, il faut passer les isthmes pour aller de l’autre côté de la rivière et boire à une autre source J’ai même réussi à pousser la chansonnette en solo en alsacien et gagné une Schmierwurscht « collector » !! A Noël tout y parle à l’âme en secret même les Schmierwurst

 

Strasbourg en ces instants fût mon village et je fus conduit au cœur de la tradition par un chœur de passeurs qui me firent toucher de près le mystère. Lors des interventions, le temps semble inépuisable il glisse, il va et vient, j’ai eu le sentiment de percevoir le mouvement de la vie de l’âme, notamment pendant l’oraison silencieuse des femmes murmurant en canon la prière de l’enfant sur les notes en suspension de Roland Eglès, « Ich bin klein und noch rein…. »

 

J’ai assisté à beaucoup de séances pour prendre toute ma place et m’imprégner au maximum, mais juste assez pour ne pas prendre la place d’un autre, qui serait demeuré le profane devant le temple, pendant que moi je me gavais de sacré.

 

Il me faut comprendre, ces mythes et ces légendes alsaciennes qui sont un monde révolu mais encore tellement présents dans nos consciences, Ces contes et ces « witze »sont étiologiques, ils parlent du comment et du pourquoi, ils expliquent les origines de L’Alsace et des alsaciens, ils restituent la vision d’une région à forte identité, d’un peuple serti entre Rhin et Vosges, où à Noël on use de la devinette pour créer le cosmos à partir du chaos menaçant, mais sur le mode poétique.

 

En Alsace plus qu’ailleurs avec le romantisme aidant, toutes les lois sont remises en cause les 24 et 25 décembre, c’est une période sainte mais aussi avec des nuits effrayantes, l’ordre habituel est chamboulé et l’ici-bas et l’au-delà sont perméables. On attend les bons esprits des ancêtres mais aussi les malveillants, et on les accueille avec de la bière de Noël et des bretzels, on invite tout le monde, même les « hergelaufene », car on veut amadouer tous les esprits de la nature avec de la bonne restauration pendant que le terre, elle, finit sa révolution.

 

La foule de Noël au Christkindelsmärik ce sont les esprits dans les rues sous le masque, sous le masque du diable même, et jouent des scènes à se faire peur.

 Mais il est des îlots de quiétude par la grâce des DNA de la société Kronenbourg , des deux restaurants d’accueil, et des passeurs de tradition. On vous tend la main et c’est l’Alsace festive à table, refuge identitaire où se nourrir, se réunir et se réjouir surtout pendant l’Avent même si ce n‘est pas l’exercice le plus spirituel,  mais l’alsacien et les autres s’y sentent bien.

La  salle de restaurant, ses convives d’un instant, ses conteurs, c’est un territoire qui nous transporte avec sa structure de rêve qui touche à notre part la plus étrange, notre continent noir qui noircit encore avec cette nuit trop conquérante.

 

Mesdames et Messieurs les conteurs, je vous écoute, j’engrange, je passerai  la nuit dessus, et j’en sortirai les secrets au matin comme un cadeau de Noël, et je me dirai, j’ai compris ! Vous m’aurez préparé une nuit structurée comme une cure analytique, une science de la thérapie, cela se passe toujours la nuit d’après, pour sortir un secret au matin, par de vraies associations libres sans trop de logique.

 

Au « Kammerzell » et au « Canon », je me suis senti dans un cadre matriciel, enseigné et dorloté, plongé dans un temps an-historique. Nous sommes là, une assemblée contingente fondée par une injonction miraculeuse de nos hôtes, et il n’y a pas de scène primitive, nous sommes des sujets de conte qui n’avons pas été engendrés. Tout est suspendu pour que nous puissions mieux tout saisir, finalement nous sommes revenus dans le monde utérin, notre mère commune c’est la Vierge qui n’a pas encore accouché c’est en devenir et ce sera Noël.

 

Le temps est bien suspendu, il n’y a pas de début et pas de fin, les conteurs s’ingénient à une construction de nos origines, mais c’est pour passer le temps, la construction de nos origines se fait ici dans le lien social actuel, dans la jouissance éphémère sur terre, avant que d’aller goûter la jouissance éternelle du Paradis…mais n’anticipons pas, là ce sera pour Pâques.

 Une riche idée que ce Stammtisch de Noël, vous nous avez propulsé dans

une expansion du désir qui cristallise le sens, chaque parole et note de musique contient un programme de sens et je le répète, même la Schmierwurst parle à l’âme. Nous étions à la fois dans le dévoilement par nos hôtes qui s’ouvraient généreusement de leurs traditions, et dans la solennité du mystère, mystère Chrétien et païen.

Encore merci pour nous avoir bénévolement ouvert la porte et accueillis avec gentillesse quand dehors il faisait froid.

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Quelle idée nous faisons-nous de la civilisation ?

 

C’est l’autorité morale de la collectivité, une conscience collective dont dépend notre conscience individuelle ; Cette autorité morale est la source de tous les biens intellectuels qui constituent la civilisation.

Nous ne valons individuellement qu’en fonction de la raison collective  et impersonnelle.

La civilisation nous affranchit de la Nature, mais aussi de notre nature et nous demande des sacrifices.

 

Mais l’individu en dehors de la société ne serait–il- pas qu’une abstraction ?

 

-1 La civilisation interdit la satisfaction des instincts (Marcuse, Eros et civilisation)

 

La civilisation c’est la répression de l’homme, de ses instincts et même de sa structure intellectuelle ; L’homme est empêché de poursuivre les objectifs naturels et ses  instincts fondamentaux, on vit Eros mais avec un garde-fou.

 

-2 La civilisation contraint des individus  au malaise quand ils ne se satisfont pas de Travail, Famille, Patrie, leur énergie doit être déplacée ou sublimée.

Il faut jouer au Diogène, onaniste et pétomane, et s’élever contre le dressage social de la honte

 

.Nos désirs ne sont pas honteux et nous appartiennent, et qu’il n’est pas question d’aliéner sa liberté dans l’histoire collective.

 .Suivre son désir, c’est donner à la nature un maximum de pouvoir dans sa vie pour ne concéder à la culture que le strict nécessaire pour une vie sans encombre ni violence avec autrui.

 

-3 La civilisation génère la conscience malheureuse hégélienne

On peut s’enferrer dans le déni (bovarysme primaire) ou le mépris de nous-même, c’est le malaise dans la civilisation ;Tout cela produit violence sur soi ou sur les autres (notamment les adolescents). « No futur » ou « Fuck la société » gravés sur les tables d’école.

 

-4 La civilisation, l’histoire et la société  ne sont que néant et n’ont pas de but, le réel se répète indéfiniment et recycle des réalités connues.

La catastrophe est inévitable car le réel est marqué par l’entropie, dégradation dues à la perte d’énergie dans le mouvement. La civilisation n’est pas une apogée de sens s’acheminant vers un but, avec un sens ascendant et des lois.

 

Les civilisations ont enseigné des vérités souvent devenues des erreurs avec le temps, et malgré tout la Vrai absolu existerait bel et bien !!

Gérard

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ultra-contribution à comment accéder à la joie

Par Jean Louis

 

Le présent texte est dénommé « ultra-contribution » puisqu’il se situe chronologiquement avant la contribution déjà publiée sur le site. En fait, le texte consiste dans la mise en prose de ce qui fut dit oralement lors d’un récent café de Philosophie sur le sujet : « comment accéder à la joie ? ».

 

Il est proposé ici des considérations plutôt terre à terre qui consistent en une sorte de modus operandi.

 

 

1) Qu’il soit, tout d’abord, dit qu’il m’apparaît qu’il existe des préalables à l’accession à la joie :

 

Les voici :  

 

- Premièrement : ne pas pactiser avec le Diable. Faust est l’anti-modèle parfait de l’âme sombre qui n’accèdera jamais à la joie. Nous savons bien quand nous sommes tentés de vendre notre âme au Diable. C’est chaque fois que la fin justifie les moyens.

 

- Deuxièmement : ne pas être dans les tourments. L’homme dans les tourments n’est pas disponible à lui-même. Or, être disponible au présent, c’est s’ouvrir une possibilité d’être soi-même et d’accéder à la joie. Etre disponible au présent est être prêt. Comme l’a dit Shakespeare : « readiness is all ».

 

Le premier devoir de l’Homme, selon KANT, est d’être heureux parce que s’il est heureux il fera mieux son devoir. De ce point de vue, le bonheur est une condition d’accès à la joie.

 

Ensuite quelques autres préalables :

 

- Connaître l’amour ; l’amour de soi ; l’amour des autres ; l’amour en particulier : notamment, l’amour naissant qui opère une révolution au fond de soi-même qui révèle l’autre dans sa radicale altérité et qui nous révèle nous-même comme l’acceptant dans sa totalité.

 

- Cultiver son jardin.

 

- Incorporer quelques vérités :

 

. Eros ne se nourrit pas de la possession.

. Le plaisir est un savoir de soi et de l’autre.

. L’altérité est un incessant questionnement.

. Ce que nous avons en commun, c’est l’incomparable.

. Nous devons penser à la mesure de l’incommensurable que nous sommes (Jean-Luc NANCY).

 

- Entre lucidité et espérance, opter pour l’espérance, laquelle a, dans son cortège, la vision d’un monde meilleur à venir et de l’utopie. N’oublions pas ce que nous dit René CHAR : « Le réel parfois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit. »

 

 

 

 

 

2) Les signes d’une joie possible :

 

Les voici :

 

- Etre heureux.

 

- Faire son devoir.

 

- Faire son métier le mieux possible.

 

- Pratiquer l’excellence.

 

- Viser la perfection.

 

- Avoir fait un effort pour comprendre, pour accéder à une vérité.

 

- Chanter.

 

- Louer Allelouia.

 

- Vaincre ses peurs, ses faiblesses.

 

- Donner le meilleur de soi.

 

J’en arrive ici à la possibilité d’une définition de la joie. Osons la définition suivante :

 

La joie, c’est la puissance de persévérer en notre être.

 

Les signes d’une joie possible, c’est d’avoir un cœur intelligent ; d’entendre la souffrance ; d’éprouver la compassion ; de verser toute rencontre au présent ; d’exalter le désir de vivre ; intensifier notre rapport au Monde ; magnifier l’existant ; être en quête de quelques jours ; fondre et confondre l’homme temporel et l’homme intemporel pour accéder à l’homme indivis ; accéder au un du Monde que le discours fragmente.

 

Paul ELUARD : « si tu aimes l’intense nue, infuse à toutes les images son sang d’été. »

 

Accéder à la gratitude, CRÉER.

 

La gratitude me paraît d’être une clef d’accès à la joie.

 

Martin Heidegger à Hannah Arendt

 

Après le 26 septembre 1974

 

Que la gratitude soit destinée, pour leur pensée et leurs vœux, à tous ceux qui ont pris leur part à la peine de médi  ter en ce présent âge du monde :

 

 

 

Plus institutante que le poème

Plus fondatrice que le noème

      demeure la gratitude,

          Ceux qui y accèdent,

             elle les ramène devant

                  le face-à-face de l’inaccessible ;

                      c’est de lui faire face que nous sommes –

                           nous autres, tous les mortels –

                               depuis le commencement

                                   mis à même

 

                                       Martin Heidegger

 

 

 Pour

Hannah

En la saluant de tout cœur.

 M.

 

 

 

3) Quelques illustrations de la joie :

 

Je porte témoignage d’avoir été en joie récemment devant un tableau de TIEPOLO, puis devant un tableau de BELLINI. Par la même occasion, ceci atteste qu’il y a des degrés dans la joie.

 

a ) TIEOPOLO

 

Le tableau « Justice et Force » au plafond de la Scuola grande dei Carmini (Venise).

 

Nous dirions, prosaïques : il faut que le juste soit fort, il faut que le fort soit juste. La Justice et la Force sont deux Dames, nous dit TIEPOLO, et il est beau qu’elles s’aiment. La Justice a la gorge largement déployée. On lui voit une jambe en entier. La Force se penche vers elle pour lui destiner un baiser dans la nuque. Son sein droit est découvert et, pour faire bonne mesure, la Justice tient en main le fléau de la balance tandis que la Force tient dans sa paume une fiole. L’homme est donc présent, symboliquement. Venezia ! Serenissima ! Le sujet est détourné de son objet. Le tableau est sublime dans ses couleurs. Les deux Dames sont dans un ciel bleu roi. Les sens sont exaltés.

 

b) BELLINI

 

Le tableau s’intitule « conversation secrète ». Il présente la Vierge qui tient dans ses bras son enfant et, en symétrie et suivant une présentation pyramidale dont la tête de la Vierge est le sommet, une Dame qui porte l’encre en face d’une Dame qui porte une plume ; un Moine portant un livre en face d’un Moine qui fait lecture. Au pied de la Vierge un enfant qui joue du violoncelle. Les visages de BELLINI sont des visages idéaux proches des Icônes. Le tableau, à l’évidence, est l’éloge du silence, vraie récompense d’une pensée sacrée. Le Tableau de BELLINI est dans l’Eglise San Zaccaria à Venise.

 

Grande est ma joie lorsque je me dis que j’ai la grâce de conduire ma vie en sorte d’être rassasié de jour. Grande est ma joie lorsque je peux me dire à moi-même ces vers de VALERY qui sont la fin du poème PALME :

 

« Tu n’as pas perdu ces heures, 

Si légère, tu demeures,

malgré tes beaux abandons,

pareil à celui qui pense

et dont l’âme se dépense

à s’accroître de ses dons. »

 

* * *

 

NOTA BENE : Bien entendu, je me réserve de répondre à la réprimande récemment faite au poète sur ce site.

 

 

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L’alibisme

 

Dans le domaine juridique, l’alibi est une défense face à un délit ou un crime qui repose sur la preuve qu’on était dans un autre lieu au moment en question. C’est donc ne pas être impliqué ou responsable, après justification.

Mais il nous faut nous éloigner du topisme d’être ou de ne pas être dans un lieu, pour le tropisme des lieux de l’être, où peuvent s’épanouir notre abstention, notre lâcheté ou notre sentiment d’opportunité de n‘être pas concerné et de ne pas intervenir.

Le terme du sujet en « isme », montre qu’on peut s’installer dans une posture, un système, qui viserait individuellement ou collectivement à produire un argument pour s’exonérer de toute responsabilité ou fuir le réel, consciemment ou inconsciemment.

L’alibi souvent utilisé dans le domaine criminel, deviendrait lui-même criminel quand il est érigé en système pour ne pas admettre, exclure, n’être pas concerné….. et finalement pour s’exonérer de toute responsabilité et avoir en permanence bonne conscience, parfois  à peu de frais.

 

Des exemples d’alibi :

Je ne suis pour rien dans le déclenchement des guerres puniques en l’an 264, car j’étais en France à l’époque.

Nicolas Sarkozy n’a été pour rien dans la chute de Todor Jivkov en Bulgarie le 9 novembre 1989, car à ce moment-là il faisait tomber le mur de Berlin.

 

Par contre, Dieu avec son don d’ubiquité, pouvait être impliqué dans le massacre de la Saint-Barthélemy et dans le même temps dans l’extermination des turcs à Lépante en 1572 !.

 

L’alibi de l’éthique : Je prends le parti de dire que la production massive actuelle de codes éthiques, permet l’alibisme, en ce que cela autorise de s’abstenir d’intervenir tout en ayant bonne conscience si on a respecté les articles de ce code préétabli, même si on est sourd aux appels des principes de la conscience morale non écrite.  

 

Il semble qu’on puisse faire un parallèle entre l’accumulation de recommandations éthiques et l’aggravation de l’égoïsme de notre époque !!

 

On peut être éthique sans être moral, au sens où on peut adopter un ensemble de manières d’être et de considérer son prochain, en montrant un souci du « soi » plus que du « moi », sans respecter l’impératif catégorique kantien de toujours traiter l’homme comme une fin et non comme un moyen.

 

Plan

Sept exemples illustrent ce parti pris :

1- Souffrance-suicide au travail, renvoi à la responsabilité individuelle car l’entreprise a l’alibi de l’affichage préalable de règles éthiques.

2- L’hôpital édicte des règles éthiques pour sauver l’humain abstrait, il sauve réellement un malade occidental par un exploit médical médiatisé, mais ignore les millions de morts par malnutrition.

3 – On proclame les droits de l’homme universels dans un code éthique, et on prend cela pour alibi pour ne pas intervenir dans la garantie de réalisation de ces droits.

3- Dans les pays anglo-saxons, en présence d’un droit inexerçable, l’Etat n’intervient pas et se cache derrière l’alibi que chacun doit faire valoir ses droits individuellement.

4- L’Etat peut éluder sa responsabilité en posant le préalable de l’application du principe de précaution.

5- Les Etats peuvent se cacher derrière de grandes déclarations d’universalité , comme alibi pour ne pas se confronter à un particularisme réel.

6- Un criminel nazi peut prendre alibi du respect du devoir kantien et de la jurisprudence, pour agir contre la morale sans alourdir sa conscience.

 

   *   *

1- La souffrance au travail : Renault Guyancourt constate que ses employés se suicident en fabriquant des voitures à vivre, et comme il ne faut pas désespérer Guyancourt on a  procédé à des sondages auprès des employés sur les conditions et l’organisation du travail, et on a obtenu des résultats moyens satisfaisants ; L’entreprise pourra arguer d’un alibi éthique, pour d’un consentement éclairé des employés, éluder ses propres responsabilités dans la survenue de la souffrance et du suicide au travail. Saine application du principe de précaution, et ainsi on peut stigmatiser la victime plutôt que d’incriminer les résultats d’une expertise globale sur les risques psychosociaux et les risques collectifs liés à l’organisation du travail et à la prévention !!.

 

 

 . Alibi pour les soins à la personne, une éthique paravent ou bouclier

 

2- On méprise les besoins primaires essentiels à la survie d’un quart de l’humanité, pour préférer l’exploit technique médical pour la survie d’un favorisé occidental ; On peut ainsi admettre un mort de faim d’un enfant toutes les six secondes, tout en se dissimulant derrière une éthique et une bioéthique se fondant sur des valeurs transcendantales de justice et de respect de la personne, pour sauver une seule personne et ignorer des millions de mourants par alibi éthique!!

 

Par ailleurs si je vais à l’hôpital, je signe une décharge très générale qui n’envisage pas mon cas spécifique, et mon consentement ainsi éclairé dégage l’établissement de toute responsabilité s’il a honoré son propre protocole !! Je suis mort, mais si l’établissement a respecté sa charte éthique, qu’ai-je à dire, sinon que c’est de ma faute ?

 

  . Alibi des droits de l’homme proclamés ontologiquement

 

3- La France se cache derrière  l’alibi de droits de l’homme proclamés ontologiquement et universellement par l’Etat, pour justifier qu’elle ne fait pas tout pour en garantir l’exercice. Si une liberté fondamentale ne découle pas automatiquement d’une proclamation, on peut dire que pourtant on l’a affirmée ontologiquement !! Donc on n’est pas responsable des comportements consécutifs à la proclamation. L’alibi d’un droit garanti par le concept, permet à l’Etat d’éluder sa faible absence de protection

 

4- Les pays anglo-saxons ne décrètent pas ontologiquement un droit, mais s’en remettent à l’apprentissage de chacun pour son accomplissement individuel. L’Etat se cache derrière la justice arguant que c’est à chacun de faire valoir ses droits, l’Etat n’est pas responsable !! L’alibi du droit  garanti par le faire individuel, permet à l’Etat de se défausser, la libération individuelle prime sur la protection de l’Etat.

 

Finalement, les droits de la personne et sa dignité peuvent être envisagés selon l’alibi fondé sur l’être abstrait, quand on fait l’économie d’un regard porté effectivement sur l’être. La morale collective étouffe la conscience individuelle.

 

5- L’Etat veut éluder sa responsabilité en référence à l’éthique du recours au principe de précaution, après avoir défini lui-même les règles qui donnent bonne conscience, une éthique de bonne conscience comme alibi à une bonne conscience irresponsable. « Plus jamais ça, et on va faire une loi !!», on reste dans l’incantation pour se dispenser de toute référence au réel, mais le mal soi-disant évité revient sous une autre forme !! L’indifférence à une vraie prise de conscience est masquée sous l’alibi d’une grande déclaration irresponsable.

 

6- La contradiction insoluble entre l’universel et le particulier, permet l’alibi de se cacher derrière de grandes déclarations d’universalité qui nous préservera d’affronter le réel tout en gardant bonne conscience. On reconnaît la dignité de l’être humain toujours identique, mais quand il s’agit d’intervenir dans des pays du Sud on argue du particularisme culturel de ce Sud pour intervenir moins. On ménage leur culture et cela nous est confortable, « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », et on peut accepter l’inacceptable, car on a l’alibi de la vérité différentielle.

L’arrogance d’un universalisme abstrait camouflant un excès de particularisme sectaire, permet d’arguer d’un alibi pour ne pas mettre en oeuvre le devoir d’ingérence, malgré une obligation morale d’intervenir.

 

7- Un nazi pouvait arguer de n’avoir fait que son devoir  quand on lui reproche d’avoir agi contre la morale en exterminant des populations. L’alibi kantien de l’application stricte et formelle de la notion pervertie du devoir, permettrait de se dégager de toute responsabilité quitte à passer pour une marionnette sans conscience.

*  *

L’humanisme s’en réfère à l’éthique comme alibi, pour se résigner tout tranquillement à écarter toutes références morales individuelles, et ainsi pouvons- nous fonder en Raison cette pirouette. L’existentialisme peut être un anti-humanisme.

Mais alors si on hiérarchise en valeur, l’éthique doit-elle être soumise à la morale, ou lui être égale ? Si la responsabilité est fondée sur l’éthique (valeurs normatives inscrites arbitrairement au préalable, à produire et à observer en conscience), cette éthique peut être opposée en alibi exonérant. La seule façon d’être sûr de ne pas se cacher derrière l’alibi, c’est de s’en remettre à la morale et son souci d’équité. Il faudrait que l’éthique soit moins une certitude de faire le bien, qu’une inquiétude existentielle permanente du prochain et du monde environnant.

 

Au final ce sont le refus d’être là et les grands principes plus ou moins transcendants, religieux, déontologie, bioéthique….qui peuvent nous faire perdre le sens de l’humain, et nous faire dire, « hélas je ne suis pas responsable ».

 

Nous autres humains et l‘ensemble du vivant viendrions de la mort d’une étoile, et il nous faut retrouver l’autre et le reconnaître avec le sentiment d’une appartenance commune à une même planète, à voir le soi en l’autre, et se soumettre aux mêmes enjeux fondamentaux. Donc ni individualisme forcené, aveugle et indifférent,  ni bouclier de l’universalisme abstrait, mais prise de conscience immédiate de notre environnement, afin d’être sûrs de produire le moins d’alibisme possible.

Sinon nous risquons le sort d’Antigone, coincée entre des blocs d’éthique, étatique, familial, divin, autant d’alibismes dont nous ne sortirions que par la folie, à moins de démasquer en nous la conscience morale individuelle, et de l’opposer à l’éthique des fiers frontons .

  Gérard

 

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Contribution à la discussion, « Comment vient la joie ? » par Gérard

 

1- Qu’est-ce que la joie ?

C’est un sentiment complexe, une émotion agréable ressentie par toute la conscience dans son ensemble , véritable irradiation.

Le contraire de la joie est la tristesse, mais pas la douleur ni le chagrin.

 

2- Critères de la joie : La joie éclate et ne dure pas contrairement au bonheur, elle est une ivresse, des rires et une jubilation. Elle est une véritable dépossession dans le cadre d’un transport de joie avec des gestes désordonnés, des larmes et même une quasi-folie (Fou de joie).

On peut avancer qu’elle est une modification négative de la conduite, en cela qu’elle est la disparition de tout effort et de toute attention active, une sorte d’état d’euphorie par relâchement de toute activité. On ne tend plus vers quelque chose car on a atteint l’état de joie.

 

3- L’origine de la joie

En général une bonne nouvelle, un succès, gain au loto ou aveu de la personne aimée qu’elle nous aime aussi... La possession de l’objet ou l’avènement d’un fait agréable revêt un caractère total sur notre comportement, et non partiel comme le contentement, ou  le plaisir.

 

4- Les différentes joies et leur origine

 

. Joie active, exubérante, émotionnelle, qui connaît un déclenchement brutal, (explosion de joie), des gestes désordonnés sans but et sans contrôle (rires, cris, larmes), et une quasi-folie libérant des énergies.

. Joie passive, à l’instar des mystiques qui connaissent le calme la détente, la paix intérieure de l’âme après que cette dernière ait vaincu le doute et l’inquiétude. L’extase mystique est une béatitude née de l’union avec Dieu .

. Joie maladive, le « béat » a un sentiment de joie complet avec l’oubli de la réalité, sourire béat genre benêt.

. Joie artificielle, liée aux états toxiques du drogué, qui se trouve transporté hors du monde et du temps dans une grande félicité.

 

5- La joie et les systèmes philosophiques ou politiques

Si notre état de nature nous afflige d’une inégalité d’accès à la joie, culturellement nous pouvons être, ou non,  poussés à la joie.

. Les régimes totalitaires, fascistes ou communistes par exemple, nous enjoignent à la joie, le travail dans la joie pour être plus efficace, servir mystiquement son guide dans la joie…

. La Grèce dionysiaque, contre la Grèce apollinienne ou le christianisme, nous invite à libérer notre force vitale et joyeuse, sans mauvaise conscience et sans crainte du pêché.

 . Le courage platonicien, nous autorise à accéder à la « joie armée » dès lors que l’on a atteint l’immuable derrière l’illusion, par nos actions héroïques de traversée des obstacles de notre parcours initiatique.

. La volonté de puissance affirmative( Nietzsche), libre et joyeuse nous autorise une joie confiante et créatrice, puissance de l’esprit qui se manifeste dans l’art, comme un passage de l’homme à une plus grande perfection (Puissance=joie=liberté=amour).

A contrario, avec le ressentiment-tristesse, la volonté de puissance négative nous fait buter contre ce qui nous dépasse pour passer à une moins grande perfection faite de haine et de tristesse.

 

Bien entendu la conquête de la joie n’est pas une obligation, et le mouvement romantique prône ces fameux soleils noirs de la mélancolie.

Sans compter avec la joie dans la dissolution et la disparition des philosophes de la déconstruction.

Et parodiant la publicité du Club méditerranée on pourrait dire, « La joie si je veux »…mais ne l’oublions pas, nous sommes dans le domaine de l’émotion où notre liberté est quand même réduite.

Nous réagissons inévitablement à « l’autre », qui est soit le partenaire humain ou le monde animal-végétal. Dès qu’il pénètre dans notre champ, cet autre provoque automatiquement une réaction dans les deux registres fondamentaux, le plaisir ou la douleur. Dans le registre « plaisir », l’émotion de base supposée pure est la joie, émotion qui s’exprime par l’amour. Cependant rien n’est pur en ce bas monde, car l’autre et l’action de l’autre n’ont jamais une signification univoque, et nous pouvons être envahis par la colère qui est un mélange de joie et de peur, et peut déboucher sur de l’agression.

 

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Eloge de la lenteur ( par Gérard)
 

Intro : Invention du temps historique

1-Le temps linéaire donné à l’homme existe-t-il, avons-nous prise sur son rythme ?

2- La vitesse serait une maladie de notre temps

2-1 C’est une manie culturelle d’aller vite :

2-3 L’obsession du temps qui s’enfuit

2-4 La vitesse devient notre seconde nature, ou une idolâtrie ?

3- Un nouveau darwinisme social, une prime à l’homme pressé

3-1 Cette extension du domaine de la lutte darwinienne a un coût social

3-2 Cette accélération est un risque de la superficialité, ou une volonté d’oubli 

4- Retrouver la lenteur pour accueillir l’événement « hit et Nunc »

4-1 Laissons du temps au temps et prenons notre temps

4-2 De la vitesse agressive à la grâce d’éternité de la lenteur

4-3 Retrouver l’éternité de l’instant

*                           *

 

Intro : Invention du temps historique

 

A la suite de la faute de Prométhée les hommes ont été séparés des Dieux, et le temps a été divisé en trois,

. le temps des Dieux, l’éternité où rien ne se passe, tout est déjà là et rien ne disparaît

. Le temps cyclique figuré par les astres et les saisons, qui périssent et renaissent.

. Le temps des hommes, linéaire qui va toujours dans le même sens. L’homme en a la gestion par délégation et va impulser son propre mouvement dans cette durée acquise.

 

Non seulement le temps va toujours dans le même sens, mais il a toujours tendance à s’accélérer et à nous rendre l’espace plus étroit. Un changement de cadence est vérifié lors du passage de la pré-histoire à l’histoire. L’Histoire peut décrire nos sociétés où le changement est rapide et cumulatif, mais l’ethnologue convient mieux aux sociétés primitives qui résistent à l’histoire….ces sociétés changent malgré tout mais elles n’en font pas une valeur, ainsi parlait Claude Lévi-strauss. Le changement ressenti comme nécessaire, et selon rythme crescendo, donne un mouvement plus ou moins rapide dans le temps et devient un devoir de progrès, une valeur.

 

1-Le temps linéaire donné à l’homme existe-t-il, avons-nous prise sur son rythme ?

 

On peut dire que ce temps est invisible et pour devenir visible il est à la recherche de nos corps et se sert de nous. Le temps nous entraînerait dans son rythme de plus en plus effréné, et nous en serions complices en toute liberté, car la vitesse est devenue une valeur positive.

A tel point que la lenteur est devenue synonyme de manque de vivacité, de compréhension non immédiate, et de manque de réactivité. Nous devons donc faire l’éloge de la lenteur, qui n’est pas le fait de ne pas aller vite, mais de ne pas toujours aller vite comme tout le monde.

La raison pourrait peut-être nous permettre de nous soustraire librement à ce siècle de la vitesse, car c’est l’homme qui a appris à mesurer le temps taylorisé dans le détail, un temps mécanique pour plus de profit économique  et moins de temps humain à chaque seconde.

 

2- La vitesse serait une maladie de notre temps

 

2-1 C’est une manie culturelle d’aller vite :

Nombre d’exemples nous montrent qu’il faut raccourcir les délais :

. Apprendre « Guerre et Paix » par la méthode accélérée, juste pour savoir que ça parle de Russie, comme disait Woody Allen .

. Accompagner l’accélération d’une société, qui prend goût à la réussite rapide, selon des protocoles rigides diffusés par nos chaînes de télé hertziennes, satellitaires ou câblées, sur lesquels on doit se caler :

 

. Fabrication d’une star en  2 semaines ! ( il est vrai dans une star Académie ! ! !).

. Métamorphose d’un président de la République en écologiste en  2 heures en 2001.

. Métamorphose d’Elisabeth Tessier en sociologue au bout de 800 pages et en 1 mois en 2001

. Métamorphose de Patrick Lelay en père la Vertu en 8 jours en 2001, s’indignant du loft pour n’avoir pas su y entrer le premier.

. Formation en 2001 et en une nuit de l’île d’Islande, Surtsey, avec écosystème, civilisation, gouvernement et dissolution, et tout et tout.

. Un film, une chanson devient culte ou cultissime en 15 jours !!

. La liposuccion a permis d’aspirer 12 500 tonnes de gras depuis sa création et a autorisé le gain de 1.5 millions d’heures de temps de fastidieux régime.

. Le reader’s digest permet de lire un livre réduit en 55 minutes !!.

. Avec le speed dating nous pensons pouvoir faire la connaissance ultra-rapide de l’autre, et avoir assez de données pour déterminer si on peut faire un bout de chemin avec lui/elle.

. Les Milles et unes nuits passées au crible du management, deviennent une histoire « minute » très utile pour les parents pressés à endormir leurs enfants ; Alors que le conte devrait être lent et interminable !!

 

Il nous faut apprendre que tout va très vite, alors faut-il brûler sa vie, ou la mettre paisiblement au bain-marie, voire la passer à la poêle ? Pour cela il y faut du conseil dispensé avec précepte et consensus.

Il faut apprendre aux jeunes, que pour tenir le rythme il faut se doper, à la coke, aux hormones de croissance, aux anabolisants, et aux  érythroprotéines. Les jeunes en seront-ils plus agressifs qu’à l’accoutumance ( oh pardon !, qu’à l’accoutumée).

2-3 L’obsession du temps qui s’enfuit

Dans ce monde ultra-libéral, nous avons d’une part le souci de remplir le temps toujours un peu plus, et sommes atteints de la maladie du temps d’autre part, nous avons cette croyance obsessionnelle au temps qui s’enfuit, il n’y en a pas assez et il faut pédaler pour le rattraper.

Le temps de l’économie virtuelle via Internet, nous permet de faire des gains en guettant des micro-variations de valeurs sur les marchés 24 h sur 24 h et cela à la nano seconde, dans le cadre de ce turbo-capitalisme, où il faut faire les profits à très court terme. Le temps c’est de l’argent, comme une denrée rare et finie qui s’enfuit

 2-4 La vitesse devient notre seconde nature, ou une idolâtrie ?

Nous pratiquons le culte addictif à la vitesse et cela nous fait souffrir, car nous avons substitué une seconde nature à notre nature première, par une intériorisation psychologique de la notion de vitesse, avec ses gains de temps et son efficacité maximale, car le temps nous semble une ressource finie en train de se tarir.

Certes le TGV, Internet…. font partie de notre temps et on ne saurait dénier tout progrès pour notre vie quotidienne, qui nous donne les moyens d’aller vers l’autre et d’un point à l’autre de l’espace sans lenteur, sans trop d’attente angoissée, mais nous y ajoutons de l’idolâtrie au point d’être dépendants de cette accélération, nous sacrifions aux mânes de ce « toujours plus vite ». La campagne serait encore un réservoir de lenteur, de temps humain, mais nous étions à la campagne lente, avant d’être projeté dans le temps de la ville qui s’accélère ….la forme d’une ville change hélas plus vite que le cœur de l’homme, ainsi parlait Charles Baudelaire. Heidegger quant à lui est resté philosophé à la campagne, à Fribourg au lieu de Berlin, afin de mieux rapporter l’être au temps.

 

3- Un nouveau darwinisme social, une prime à l’homme pressé

La lutte pour la vie dans l’évolution ne se fait plus en termes de résistance, mais dorénavant les rapides mangent les plus lents. Dans ce monde où tout devient  e-commerce, on maudit ceux qui ne sont pas pressés et qui deviennent un obstacle à notre course.

 

3-1 Cette extension du domaine de la lutte darwinienne a un coût social

L’homme est au service de l’économie très évolutive et doit stresser pour s’y adapter dans un état de surmenage permanent, en dormant moins et mal, au risque d’être rattrapé par la somnolence ou par la mort au travail (Karoshi au Japon).

Notre survie peut exiger un jour d’aller vite pour échapper au prédateur, et d’autres fois d’aller lentement à notre guise pour refuser l’épuisement, là est notre nature première, non d’aller vite tout le temps.

3-2 Cette accélération se fait au risque de la superficialité, ou une volonté d’oubli 

La course nous conduit à écrémer, on fait baisser en valeur ce qui avait du prix auparavant, on se refuse l’approfondissement qui vient avec le temps. Trop pressés par le travail, on en perd ses amis car l’amitié se nourrit de temps.

Milan Kundera soutient que notre société est obsédée par le désir d’oubli et pour combler ce désir, elle s’adonne au démon de la vitesse pour ne pas rentrer dans la mémoire. Pour nous c’est aussi se distraire de la mort en s’étourdissant de vitesse et en accumulant dans ce bref temps de notre vie.

4- Retrouver la lenteur pour accueillir l’événement « hit et Nunc »

Nous devons ne pas vouloir brusquer la durée ni se laisser brusquer par elle, pour augmenter notre capacité à accueillir l’événement. Nous avons tendance à trop anticiper ce qui va advenir en nous privant du présent, et à foncer sans se retourner.

4-1 Laissons du temps au temps et prenons notre temps

Laissons donc au temps toutes ses chances tout en laissant respirer notre âme, par l’écoute, le repos, la flânerie….soyons bienveillants avec nous-même pour retrouver notre « Eigenzeit », faisons que le temps procède de notre personne, un choix de vie sans céder à « l’être pressé », en prenant son temps. Soyons patients, cheminons à notre rythme intérieur, celui que la Fortune ou la Nature nous a destiné, et soyons prêts à attendre, comme ceux qui attendent le Messie depuis 4000 ans !!

 4-2 De la vitesse agressive à la lenteur, grâce d’éternité

Si la vitesse est agressivité, pouvoir, autoritarisme et impatiente, la lenteur doit être calme et patience, elle doit nous permettre de nous connecter avec nous-même et les autres.

Après la recherche du temps perdu, nous aurons le temps retrouvé et choisi, entre deux rendez-vous au labo ou chez le médecin, sans connaître l’ennui, car l’ennui vient d’une pause dans le déroulement frénétique des événements, dans ce laps de temps qu’il n’importe plus de combler dorénavant. Suite à la traversée du temps en vieillissant, nous pouvons nous libérer intérieurement du temps non cadencé à notre mesure, et entrer dans la grâce de la lenteur avoisinant l’éternité mythologique.

4-3 Retrouver l’éternité de l’instant

La lenteur n’est pas le mépris de toute espérance en « l’après », mais une religion de l’instant, sans trop de tension vers le moment à venir, sans cependant que l’espoir soit une insulte à l’instant comme disait Albert Camus.

C’est vraiment s’inscrire dans la contradiction du moment qui est à la fois instant et durée, pour en rafler et piéger tout le réel.

Bien sûr pour nous du 3ème âge les retraités, voyageurs en car sur le tard, nous demandons à l’espace ce que le temps ne peut plus nous donner; Le temps s’accélère chez les jeunes et sans nous, et le voyage nous permet de nous concentrer et recentrer.

 

Une note d’espoir en conclusion : le temps cyclique chez les aztèques, qui peut nous épargner cette fuite en avant d’un temps qui s’épuise et nous épuise, pour souscrire à une lenteur acceptée du rythme d’une vie qui toujours reviendra. :

 

Tout recommencera, comme dans le codex florentina ; « Une autre fois il en sera ainsi, une autre fois les choses seront ainsi, en un autre temps, en un autre lieu. Ce qui se faisait il y a longtemps et qui maintenant ne se fait plus, une autre fois se fera, une autre fois sera ainsi, comme cela fût en des temps très lointains. Ceux qui vivent aujourd’hui, une autre fois vivront, une autre fois seront ».

 

Cette sagesse de lenteur, et de l’éternel retour nous délivre de la peur de la disparition et de la dissolution dans le néant.

 

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Café philo du 21 octobre 2009

 

Et pour vous, quelle est la Question ?

 

La séance commence par la lecture d’un fait divers de la presse locale :

« Tentative d’homicide à la sortie d’un café philo ».

 

Discussion

 

- L’existence a-t-elle un sens ? pourquoi vivre si c’est pour souffrir ? peut-être est-ce pour apprendre, puis pour grandir et devenir meilleur…

- La violence est-elle humaine ?

- Être ou ne pas être ?

- Quelle est la vie qui m’a incarné(e) ? j’ai été élu(e) par un Dieu ou pas la loi du Chaos, pour habiter un corps, une forme. Je suis locataire de la maison de l’Être par hasard, mais pas sans sens, ou par devoir, mais alors lequel ? Devrai-je rendre des comptes en même temps que les clés ?

- Et n’oublie pas de faire l’état des lieux !

- - De la même manière qu'en sciences on observe un phénomène (par exemple le comportement d'une particule) à l'aide d'un détecteur, en philosophie, on s'interroge sur le monde, on se pose des questions sur celui-ci, on interprète le monde à l'aide d'un "Je". Un "Je" qui perçoit.
Puisque en science, on se sert d'un détecteur, et que par la connaissance que l'on a de ce détecteur, de son fonctionnement, de la compréhension de celui-ci, nous pouvons de fait comprendre le comportement atypique (par exemple d'une particule) et être certain que ce qui est observé via le détecteur est de nature recevable. C'est à dire que l'expérience n'est pas faussé par nos sens, elle n'est plus subjective. De la même manière si nous ne connaissons pas la nature de notre "Je" qui perçoit le monde, comment pouvons nous être certain que ce que nous percevons du monde est exact ? Comment être certain que notre cerveau ne nous joue pas des tours puisque notre cerveau est sans cesse enclin à l'interprétation au filtrage des informations de ce qui est perçu.
Il va de soi que notre perception des choses et par conséquent nos interrogations, sont soumis à une vision subjective qui n'engage que nous, une vision qui est dépendante de nos tribulations, de nos expériences vécues, etc. et que la  perception de ce "Je" rendra forcément compte sous un aspect émotif. Mais je pense que nous pouvons avoir une vision de la réalité de ce monde, une perception plus objective, un questionnement de fait plus objectif et moins émotif si nous connaissons la nature de ce "Je" qui perçoit. Donc pour moi ma question c'est "quel est la nature du "Je" ?"(Siegfried)

- Tu veux dire : qui est le sujet ? ou : qu’est-ce que le sujet ?

- Nous faisons une description subjective des choses, alors qu’en science, elle est objective car on connaît la nature du détecteur.

- Il existe une différence entre système physique et système humain : l’homme a une conscience, donc un traitement de l’information différent. L’homme sait qu’il sait. C’est une forme de métaconnaîssances qui autorise l’apparition de la conscience.

- Le sens, c’est nous qui le donnons. Pour Sartre, l’existence précède l’essence. Pour moi, c’est faiblesse de chercher le sens en-dehors de soi. Ma question : avons-nous la capacité de nous décaler par rapport à nous-mêmes ? Sommes-nous déterminés, influencés par notre culture, par les usages, par les coutumes ? Sommes-nous capables de nous en détacher pour changer de perspective, de point de vue ? (…) Nous sommes capables de conceptualiser ce que nous pensons à partir d’un ailleurs, mais celui-ci nous appartient aussi ; perspectives d’avenir, capacités intellectuelles de l’individu. Mon mémoire de philosophie portait sur le génie, c’est-à-dire sur une personne qui a une autre manière de voir, de raisonner… (…) Pour la violence, c’est le contraire : le violent est celui qui manifeste un refus ou montre une incapacité à changer de perspective. (…) Mais comment rester cohérent avec soi-même, alors qu’on est en permanence en train de raisonner sur deux niveaux ?

- La violence, c’est s’autoriser aussi à se faire plaisir. En général, nous optons pour la non-violence, et c’est un choix que nous avons fait à l’âge de l’adolescence. Ma question est : est-ce que l’esprit que je suis restera après moi ?

- À propos de la violence, tu poses la question du libre arbitre, et donc le problème de la responsabilité du sujet. Je pense que certains sont plus aptes à vivre en société que d’autres, qui ne savent pas se contrôler, mais ce n’est pas pour autant qu’il faille les considérer comme des salauds (cf. Sartre).

- Le libre arbitre est une des questions fondamentales de la philosophie, qui commence avec Hobbes et Rousseau (« l’homme est un loup pour l’homme »). D’après Rousseau, le libre arbitre n’existait que dans l’état de nature, qui est une hypothèse de travail qu’il a imaginée pour justifier son point de vue. D’autres philosophes ont développé le point de vue contraire. Dans tous les cas, l’homme remet sa liberté dans les mains d’un pouvoir, car le sujet isolé ne pense pas être capable de se gérer tout seul.

- C’est le but des sociétés théocratiques. Il existe pourtant des sociétés pacifiques. Pour Machiavel, deux Furies descendent du ciel : l’Avidité et l’Ambition. La clé pour une société, c’est le respect de la vie (cf. le docteur Schweitzer et le bouddhisme).

- Le dénominateur commun de la violence, c’est la peur. La peur, c’est une soustraction : on a peur qu’on nous prenne quelque chose de notre identité. La plus grande peur, c’est de ne pas être aimé. Si on pouvait en être sûr, alors il y aurait moins de violence. De même, si on pouvait écouter davantage l’autre.

- Il faut nuancer la question de la violence qui peut être physique, par manque du mot, en creux par manque de soin…. Le barbare, c’est l’autre et nous sommes toujours le barbare d’un autre. La violence n’échappe pas au problème de la perception, on peut être pacifique et être perçu comme violent par celui à qui on s’adresse.

- Ma question est la liberté : Ne plus dépendre d’un système et devenir des êtres individués, alors la force qui sera en nous protègera des agressions.

- La violence est due au manque du mot.

- La violence absolue n’est pas nécessairement vue du côté des méchants ; l’homme blanc a exterminé beaucoup d’autres peuples. Nous avons été les méchants pendant mille ans maintenant passage à d’autres. La violence est une tendance humaine innée chez certains individus. Elle augmente avec la sédentarisation, marcher rend paisible… Quant à la liberté qui ne répond plus d’un système, c’est une utopie ! La liberté, c’est être en accord avec soi même.

- La pratique du pardon permet d’éradiquer la violence …. Mais revenons à Notre Question. Je suis content de venir au café philo car on y pose des questions que je ne me serais jamais posées. Ma question est : Où trouver la joie et comment intensifier ma relation à l’autre ?

- Ma question est : Trouver ce qui manque à ma vie et, comme JL, où trouver la joie ?

- Pourquoi ne sommes nous pas plus joyeux ?

- Comment se fait-il que l’homme puisse s’exonérer d’un pouvoir et penser par lui-même ? … C’est l’histoire d’un gars qui tombe dans un puit et qui arrive à s’accrocher à une racine. Il appelle au secours. Dieu lui répond : « lâche et je te sauverai ». Le gars appelle à nouveau : « Il n’y a personne d’autre ? ».

- La vie est une sorte de maison dans laquelle nous sommes parachutés ensuite viennent les questions. Nous refusons d’assumer notre existence, de la créer. Nous voulons que ce soit fait par quelqu’un qui vienne de l’extérieur.

- Lorsque j’ai lu le sujet dans la presse, j’avais compris que c’est la Question de chacun qui devait être posée. Ma question concerne les ambiguïtés du langage, comment fonctionne les dialogues et comment la communication passe. Que faire pour mieux se comprendre et mieux communiquer ?

- C’est notre ego qui nous empêche de mieux communiquer.

- Chacun d’entre nous aurait pu poser des questions sur le compte rendu de presse lu en début de séance. Le prévenu disait-il la vérité ?

- Je pense que cette séance engendrera beaucoup de frustrations. N’eut-il pas été préférable de faire un tour de table et que chacun pose Sa Question ?

- Ma question : Le temps me tracasse depuis au moins quarante ans ! Comment entrer dans une dimension temporelle non horizontale, plutôt sphérique. La musique ne suffit pas.

- Pour ma part, ce qui m’interroge c’est l’origine de la force de vie. Pourquoi sommes nous si inégaux devant l’envie de vivre ? Pourquoi dans des situations dramatiques certains s’en sortent et d’autres restent sur le carreau. Qu’est-ce qui les rend plus forts ?

- Ma question : Comment aboutir à l’accomplissement  de sa vie ? C'est-à-dire comment devenir une fin pour soi. Ce n’est pas le libre arbitre mais un retour sur soi, apprendre à accepter notre finitude, à accepter qu’on sera confronté à la douleur. C’est en acceptant cela que je serai capable de me dépasser.

- La douleur des autres nous affecte car elle nous renvoie à la nôtre.

- Il reste maintenant une question : La philosophie pourra-t-elle répondre à toutes ces questions ?

 

Pascale

 

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Comment aller vers la joie ? : Clément Rosset, La force majeure (Éd. de Minuit - 1983)

L'homme joyeux se réjouit certes de ceci ou de cela en particulier ; mais à l'interroger davantage on découvre vite qu'il se réjouit aussi de tel autre ceci et de tel autre cela, et encore de telle et telle autre chose, et ainsi de suite à l'infini. Sa réjouissance n'est pas particulière mais générale : il est "joyeux de toutes les joies".
Il y a dans la joie un mécanisme approbateur qui tend à déborder l'objet particulier qui l'a suscitée pour affecter indifféremment tout objet et aboutir à une affirmation du caractère jubilatoire de l'existence en général. La joie apparaît ainsi comme une approbation inconditionnelle de toute forme d'existence présente, passée ou à venir.
L'homme véritablement joyeux se reconnaît paradoxalement à ceci qu'il est incapable de préciser de quoi il est joyeux. Il n'est aucun bien du monde qu'un examen lucide ne fasse apparaître en définitive comme dérisoire et indigne d'attention, ne serait-ce qu'en considération de sa constitution fragile, de sa position à la fois éphémère et minuscule dans l'infinité du temps et de l'espace. L'étrange est que cependant la joie demeure, quoique suspendue à rien et privée de toute assise... La joie constitue ainsi toujours une sorte d'"en plus", et c'est cet en plus que l'homme joyeux est incapable d'expliquer et même d'exprimer... Perdue entre le trop et le trop peu à dire, l'approbation de la vie demeure à jamais indicible ; toute tentative visant à l'exprimer se dissout nécessairement dans un balbutiement.
La joie, telle la rose dont parle Angelus Silesius dans le Pèlerin chérubinique, peut à l'occasion se passer de toute raison d'être... c'est même peut-être dans la situation la plus contraire, dans l'absence de tout motif raisonnable de réjouissance, que l'essence de la joie se laissera le mieux saisir... L'accumulation d'amour en quoi consiste la joie est au fond étrangère à toutes les causes qui la provoquent, même s'il lui arrive de ne devenir manifeste qu'à l'occasion de telle ou telle satisfaction particulière... Elle apparaît ainsi comme indépendante de toute circonstance propre à la provoquer (comme elle est aussi indépendante de toute circonstance propre à la contrarier).
Aucun objet ne saurait à lui seul rendre joyeux. Ou plutôt, il arrive bien à un objet quelconque de rendre joyeux : mais le sort paradoxal d'un tel objet est de donner alors plus qu'il n'a effectivement à donner, plus que ce qu'il possède objectivement... La joie est un plein qui se suffit à lui-même et n'a besoin pour être d'aucun apport extérieur... Elle ne se distingue en aucune façon de la joie de vivre, du simple plaisir d'exister : un plaisir plutôt pris au fait qu'il y ait de l'existence en général qu'au fait de son existence personnelle.
La saveur de l'existence est celle du temps qui passe et change, du non-fixe, du jamais certain, inachevé ; c'est d'ailleurs en cette mouvance que consiste la meilleure et plus sûre permanence de la vie... Le charme de l'automne, par exemple tient moins au fait qu'il est l'automne qu'au fait qu'il modifie l'été avant de se trouver à son tour modifié par l'hiver.
La langue courante en dit beaucoup plus long qu'on ne pense lorsqu'elle parle de "joie folle" ou déclare de quelqu'un qu'il est "fou de joie". Tout homme joyeux est nécessairement et à sa manière un déraisonnant. Mais il s'agit là d'une folie qui permet d'éviter toutes les autres, de préserver de l'existence névrotique et du mensonge permanent. À ce titre elle constitue la grande et unique règle du savoir-vivre.
Reste que ce secours de la joie demeure à jamais mystérieux, impénétrable aux yeux mêmes de celui qui en éprouve l'effet bienfaisant. Car au fond rien n'a changé pour lui et il n'en sait pas plus long qu'avant : il n'a aucun argument nouveau à invoquer en faveur de l'existence, et cependant il tient désormais la vie pour indiscutablement et éternellement désirable.
Tout ce qui ressemble à de l'espoir, à de l'attente, constitue un défaut de force, un signe que l'exercice de la vie ne va plus de soi, se trouve en position attaquée et compromise. Un signe que le goût de vivre fait défaut et que la poursuite de la vie doit dorénavant s'appuyer sur une force substitutive : non plus sur le goût de vivre la vie que l'on vit, mais sur l'attrait d'une vie autre et améliorée que nul ne vivra jamais... A l'opposé, la joie constitue la force par excellence, ne serait-ce que dans la mesure où elle dispense précisément de l'espoir, la force majeure en comparaison de laquelle toute espérance apparaît comme dérisoire, substitutive, équivalant à un succédané et à un produit de remplacement.

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Jean-Louis GOEPP

 

CAFÉ DE PHILOSOPHIE

09.09.2009

 

POURQUOI LA POESIE ?
 

Chers amis,
 

Pourquoi la poésie ? J'ai réponse à la question.
 

     I
 

Pourquoi la poésie ? Partageons, tout d'abord, quelques lieux communs.

Poésie du grec poiein : faire, créer.